DE L'ART DE NE PAS AGIR

Durant ma vie professionnelle d’urbaniste au service de collectivités, j’ai entendu une foule d’arguments pour que l’on retarde voir empêche le moment de l’action. Ceux qui les professent et tentent par tous les moyens de freiner forment un véritable bestiaire de personnes que le passage à l’acte effraie

Les élèves architectes de l'Ecole de Lyon, au Musée des Beaux-Arts, Sous la direction de Chantal Dugave © jean-pierre charbonneau Les élèves architectes de l'Ecole de Lyon, au Musée des Beaux-Arts, Sous la direction de Chantal Dugave © jean-pierre charbonneau
On est tous d’accord. Alors maintenant on y va !!

« Oui mais cela va nous prendre du temps. Je suis débordé en ce moment. Cela coûte cher. Est-ce que l’on en a bien parlé à tout le monde ? Ne prend on pas de risque ? ».

Durant ma vie professionnelle d’urbaniste au service de collectivités, j’ai entendu une foule d’arguments pour que l’on retarde voir empêche le moment de l’action. Ceux qui les professent et tentent par tous les moyens de freiner forment un véritable bestiaire de personnes que le passage à l’acte effraie. Ce caractère bien sûr est non-dit et se pare des multiples attributs de la raison, du bon sens, de vertus brandies comme des étendards. Mais il est très présent en travers du chemin de ceux (habitants, élus, techniciens, travailleurs sociaux, simples citoyens…) qui, passionnés, mettent leur énergie pour que les initiatives aboutissent.

Il y a ceux qui relancent une étude dès qu’ils ont le résultat de l’étude précédente. Elle ne peut leur convenir totalement puisque jamais une seule démarche ne peut embrasser la complexité d’un sujet, régler tous les problèmes. Alors, au lieu de demander qu’elle soit approfondie, amendée, complétée, elle est rangée dans un placard. Elle y retrouve la longue liste des diagnostics déjà conduits et qui n’ont donné lieu à aucune décision et donc à aucune réalisation concrète. Au bout du compte, les années passant, les budgets s’additionnant, cela finit par faire beaucoup pour un résultat mince : on connait à fond le problème mais aucune solution ne pointe à l’horizon. Le principe de ceux-là consiste à repousser toujours le moment de la décision et des actes. Pour cela, tous les prétextes sont bons, même si la perte de temps retarde toute la chaîne d’élaboration du projet, au risque de le faire arriver trop tard. Sans parler des études lancées alors que, en faisant seulement preuve de bon sens, on en connaît déjà la réponse. 

« Oui mais il vaudrait mieux que l’on s’occupe plutôt de cela, le problème c’est… »

Il y a ceux qui, lorsque vous apportez une solution, reviennent avec une question. Elle fait fi du temps long consacré à résoudre un sujet compliqué, qui a demandé de la réflexion, des discussions, des décisions, du travail. Ceux-là ont le talent d’apporter pour seule contribution le doute et la remise en cause. Les raisons invoquées sont diverses mais ils ont une véritable aptitude à éviter de « se mouiller » et de s’impliquer dans la mise en œuvre d’une solution forcément imparfaite. Cette attitude est d’autant plus redoutable qu’elle ignore ce principe que l’on doit accepter l’imperfection dans un monde urbain, social, politique forcément mouvant, changeant, contradictoire. Tout le monde peut s’accorder à trouver qu’il y a un vrai problème, que la solution est attendue depuis des années, qu’elle ne résoudra pas tout mais au moins améliorera. Tous les arguments restent pourtant valables pour « botter en touche » et attaquer une proposition pour la simple raison qu’elle oblige à faire.

«  Oui mais avez-vous interrogé ce groupe, cette personne ? Non ? Alors votre projet ne vaut rien ! »

Il y a ceux à qui la parole et la critique suffisent et dont ils abusent avec plus ou moins d’élégance. Mentalement, le fait que l’on doive agir, que le temps de l’analyse doit se terminer à un moment leur est étranger. S’en suit une sorte de jubilation dans l’utilisation des mots, de la critique des actes et des gens. Une sorte de suffisance d’autant plus grande qu’elle en reste au constat sans se confronter jamais à une évolution du réel pourtant obligée. Or transformer c’est choisir entre des intérêts, des pratiques, des points de vue différents. Il faut avancer en assumant un certain niveau de désaccord alors que faire plaisir à tout le monde n'accouche que de propositions bancales. Et de toute façon qui n’éviteront pas la critique.

« Oui mais on pourrait peut-être se revoir dans quelques temps pour en reparler ? »

Il y a ceux qui poussent, s’impatientent, affichent leurs ambitions, en rajoutent dans le discours. Et puis reculent dès que se profile la nécessité d’arbitrer, de choisir, dès que devient inéluctable le changement. L’arrivée d’une pelleteuse ou le commencement des travaux, bousculant l’existant, peuvent en être le déclencheur. En fait, ils sont effrayés quand ils comprennent que, dans le domaine de l’urbain comme dans d’autres, on ne peut en rester aux mots, que tout n’est pas consensuel, que l’action engage. C’est là sa difficulté, son intérêt et sa qualité aussi. C’est le moment par exemple où l’on utilise l’argument du budget. Mais un projet se simplifie. Il peut aussi donner lieu à une redistribution avec un autre projet que l’on reportera. Si l’évolution est plébiscitée, les solutions existent.

Il y a ceux qui dissertent pendant des heures, digressent, oublient ce pour quoi ils sont là, partent sur d’autres sujets, coupent les cheveux en quatre, peuvent se pencher de longs moments sur un détail…et peu à peu noient tout le monde dans un discours théorique qui fait oublier le vrai sujet et la nécessité d’agir. Ils sévissent souvent dans les territoires, pour une fois moins en France que dans certains pays étrangers, où les projets sont conçus à l’avance et d’une manière plus ou moins obscure, où peu de place est laissée à la réflexion et où l’intelligence, la contribution que les participants pourraient apporter à l’évolution de leur environnement est, de toute façon vouée à être mise à l’écart.

Et puis il y a ceux qui sont passionnés, travaillent obstinément et parfois se battent pour que les projets avancent, y pensent la nuit et parfois le matin en se rasant ou se maquillant, vont sur le terrain vérifier que rien ne cloche, remontent au créneau dès que le processus se bloque…

Ce sujet des freins à l’action pourrait être amusant s’il ne prenait beaucoup d’énergie, de temps et d’enthousiasme, s’il n’empêchait d’apporter des solutions pourtant évidentes, s’il ne coûtait aussi. Si l’on est pessimiste, on rappellera que les changements d’équipes municipales consistent de toute façon, au moins au début, à en partie défaire ce qui a été fait avant par l’équipe précédente. Si l’on est optimiste, on considèrera juste ce sujet comme inhérent à l’urbain, discipline s’appuyant forcément sur des collaborations et qui mobilise réflexions, décisions, implication d’acteurs multiples aux points de vue et aux rôles souvent différents. Si l’on est optimiste, on se demandera comment faire pour que les changements qu’il faut accomplir gagnent en efficacité. Et l’on tentera de retirer déjà des problèmes tout ce qui les complique abusivement et en fait des repoussoirs. Et l’on tentera de passer à l’acte tout de suite, au moins sur ce que l’on peut faire dès maintenant sans difficulté.

Planter des arbres par exemple.
« Oui mais… »

 

Paris le 21 août 2019

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