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Billet de blog 26 nov. 2019

Tonnerre, petite ville mais grands enjeux

Tonnerre me paraissait grand quand j’étais petit. Je suis né à une vingtaine de kilomètres de là et, lorsque nous y allions, nous allions à la ville. J’étais impressionné par le nombre de passants dans les rues, par les magasins colorés et lumineux, par les jolies façades alignées, par la gare qui emportait vers des pays lointains : Dijon, Lyon, Paris…

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J’y suis retourné il y a peu. J’ai cherché les gens dehors, il n’y en avait plus. Sauf quelques-uns au bistrot, sur la place, et qui n’avaient pas l’air bien joyeux. Il faisait beau mais l’ambiance était morne et ne donnait guère envie de s’installer là. J’ai regardé les magasins, leurs vitrines étaient souvent closes, sauf le boucher. Il me dira plus tard qu’il cherche à vendre mais n’y parvient pas. J’ai regardé les immeubles d’habitation, leurs fenêtres étaient en partie occultées. Tristement, j’ai alors rangé mon regard nostalgique. Le présent n’était pas à la hauteur de mes souvenirs précieusement conservés.

Tonnerre souffre du même mal que bien d’autres cités, petites et moyennes et peu à peu désertées. Pour arrêter cela, il faudrait sûrement des emplois et des entreprises pour les créer. Il faudrait aussi donner l’envie d’habiter là mais de premiers pas dans la ville ne rendent guère optimiste.

« J’aimerais…un cadre agréable, un appartement vaste et lumineux, des commerces où je peux faire mes courses, des écoles gaies et dynamiques pour mes enfants, un cinéma, une Maison de Quartier, peut-être un jardin…».

A Tonnerre, on peut sûrement répondre à ces attentes. Pourquoi alors la ville ne donne t’elle pas envie de s’installer ? Ma première impression de visiteur était éloquente. Je choisis de changer de point de vue et de prendre ma casquette d’urbaniste. Est-il possible d’analyser les raisons d’un tel rejet ? Arpentant les rues, une déambulation attentive me conduit à énoncer surtout ce qu’il ne faudrait faire. Quelques illustrations.

A quelques centaines de mètres du centre, loin des activités urbaines, une place récemment rénovée. Entourée de maisons souvent vides, accessible par des rues désertes, elle est bordée de commerces fermés. Au centre, un beau parvis. Autour, des gradins de pierre, vides, des plantes chétives. Sur un des côtés : un mur de trois mètres de haut, en acier corten, séparant la place de la rue. Question : qui a bien pu décider de mettre tant d’argent ici, dans un espace perdu, au cœur d’un secteur éloigné de toute activité et qui ne redeviendra pas vivant de si tôt ? Pour un habitué des politiques publiques, la Ville semble avoir dépensé beaucoup pour un résultat urbain inexistant. A-t-on plus envie de vivre à Tonnerre maintenant ? Le concepteur du lieu aurait pu convaincre d’une demande plus juste. Il a seulement fait une œuvre, inadaptée au lieu, au temps et aux moyens. Il y aurait des vestiges en-dessous. Est-il si important de leur fournir un écrin de luxe plutôt que de créer un espace accueillant en un endroit accessible? Retour au centre. Le vaste édifice de l’Hôtel Dieu, visité autrefois, est fermé. L’Office du Tourisme y était implanté. Il a été transféré ailleurs. L’Hôtel restaurant, malin, ne s’y est pas trompé : c’est là qu’il s’est installé, à proximité du monument, de la place centrale où résistent quelques bistrots, au bord de la jolie rivière. L’hôpital n’est pas loin. Les nombreux employés ou visiteurs s’y rendent en empruntant un chemin longeant la place bordée par l’Hôtel Dieu et refermée au fond par un beau bâtiment devenu centre d’exposition. Tous les éléments sont là pour une vie urbaine active. Hélas, un grand jardin touffu, débordant de végétaux, remplit littéralement la place, ne laissant que des allées trop étroites. Il aurait pu accueillir enfants, familles, visiteurs et participer à cette animation qui donne du plaisir à vivre ici. On aurait pu y faire des fêtes, des évènements collectifs qui font une cité. Las, il est ainsi conçu qu’il est peu utilisable. Perturbant même le spectacle des bâtiments autour, il cache aussi l’allée menant à l’hôpital, et affaiblit son rôle pour la vitalité du centre.

Beaucoup de qualités sont là. Mais chacune devrait être traitée avec soin pour cumuler avec les autres les apports qu’elle génère, les usages qu’elle suscite. Il manque que tout soit relié.  

S’éloignant du centre, le long de la rivière et du canal, les berges sont mises en valeur et connectées à la ville. L’eau, cette valeur de nature, l’est également d’urbanité. Plus loin, une grande esplanade plantée d’arbres centenaires accueille les élèves du lycée. Ils y trouvent leur bonheur : de l’espace, des bancs, des arbres, le lieu respire une certaine bienveillance. Plus loin encore, la mystérieuse « Fosse Dionne ». Située dans une sorte de cirque au pied de la colline, le lieu est magnifique. Rénovée avec soin, elle met en scène les maisons anciennes qui l’entourent, au pied de l’église tout là-haut. Mais juste à côté, comment a-t-on pu construire des bâtiments aussi pauvres, ce méchant belvédère prétendant guider le regard quand il ne fait que l’obstruer.

Revenant aux propos d’origine, chacun a été de bonne volonté. Les élus ont voulu bien faire, les techniciens aussi. Les Architectes des Bâtiments de France, moins occupés par l’urbain, ont veillé à la qualité de l’architecture. Mais on sent bien que l’ensemble des initiatives ne fait pas stratégie. Réalisées séparément, elles n’apportent pas de solution efficace et durable aux problèmes qui minent Tonnerre. Le centre est-il à présent attirant ? Sa vivacité donne t’elle envie de vivre dans cette ville ? La spirale de la désertification est-elle contenue ? Il a fallu des années pour réaliser tout cela. A-t-on d’ailleurs arrêté de construire en même temps des hypermarchés à proximité, travaillé l’offre de logements? On a réalisé des espaces publics, rénové du patrimoine. Mais tout cela n’est pas mis en lien. La qualité même de la politique locale est en jeu car investir n’est pas une fin en soi. Il faut derrière une véritable stratégie qui donne de la cohérence aux actes et produit des résultats. Ici on a saupoudré les projets dans divers territoires de la ville. L’espace public n’a pas été utilisé comme un liant. Les qualités existantes n’ont pu cumuler leurs effets, le meilleur exemple étant celui de l’éloignement de l’Office de Tourisme.

Quelques recommandations. Concentrer moyens et projets dans l’hyper-centre, constituant un foyer d’urbanité dont l’échelle et la vigueur permettra la durabilité. Commencer par l’espace public, réparer, mettre en valeur et relier l’existant, tout de suite et non de manière dispersée. On fera venir là également des commerces adaptés, engagera une rénovation de l’habitat dynamique, n’interdisant pas quelques démolitions ciblées. Quand le cœur de la cité aura été renforcé, alors on pourra étendre l’action publique autour, dans des secteurs choisis.

Pourquoi se préoccuper des temporalités ? Une illustration. La petite place « raffinée » est arrivée trop tard, l’habitat autour étant trop dégradé. Elle est arrivée trop tôt et son apport urbain est inexistant tant que le quartier n’est pas de nouveau habité. De plus, chaque action a sa temporalité propre : rénover un espace public prend cinq ans, réhabiliter des logements bien plus de temps.

Une stratégie, une démarche d’urbanisme qui assume de choisir des priorités et ne se contente pas d’égrainer des projets déconnectés, au gré des envies ou des opportunités. Pourquoi parler de Tonnerre que peu de gens connaissent ? C’est que sa situation politico-urbaine est récurrente. L’envie est là, les budgets pas loin mais les méthodes inopérantes. Plus largement, l’avenir de nos villes petites et moyennes est en jeu. Le Tonnerre de mon enfance ne reviendra pas. Mais les acteurs en responsabilité aujourd’hui ont la possibilité d’en imaginer un nouveau qui ne raconte pas le déclin mais soit prometteur.

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