LA PROPRETE

La propreté de la ville serait-elle un marqueur de l’état d’une société urbaine, de ce qu’elle pense d’elle-même et de ce qu’elle accepte des autres?

la propreté © jean-pierre charbonneau la propreté © jean-pierre charbonneau

Un vieux matelas gît sur le sol, des restes de nourriture s’échappent d’un sac plastique éventré, des morceaux de plâtre finissent de se décomposer, un liquide puant s’écoule… les dépôts sauvages d’ordures sont courant dans les grandes villes. Il en existe un d’ailleurs juste en bas de chez moi. Les espaces du quotidien, une rue, une place, un square ont une rude vie, souvent jonchés le matin de canettes de bière ou de reliefs de repas pris sur le pouce. Que dire de moments tels que la grève des éboueurs qui a sévit à Naples pendant des mois ? Les rats réapparaissent alors, animaux/ symboles hantant les esprits échauffés des citadins proprets que nous sommes.

C’est que, dans les espaces des villes, on commerce, on se déplace, les chantiers y sont quotidiens. Ils sont aussi les lieux d’une plus ou moins intense vie sociale : on y célèbre une soirée entre amis, y fait ses courses au marché. Les villes, produisent de la saleté, réalité acceptée jusqu’à un certain point, honnie au-delà, tout est une question d’appréciation. Prenons certaines villes en développement. Ce n’est pas leur faire injure que de dire que leurs rues sont souvent sales. Pour caricaturer au contraire, en certains pays « ordonnés », elles sont propres. Miroir de la société qui les pratique et valeur collective revendiquée, la propreté y est une vertu indiscutée, sur laquelle on exerce une surveillance attentive. Au contraire, dans un quartier d’accueil ouvert sur le monde, les utilisateurs ne sont pas forcément habitants et ont parfois une histoire qui ne les rend pas conscients d’être des acteurs de l’espace urbain. La propreté alors peut s’en trouver relative et générer des conflits entre des natifs qui en ont une vision, et d’autres, tout aussi légitimes, qui n’y sont pas sensibles.

La propreté est subjective, faut-il pour autant en négliger l’approche ? Bien sûr que non et l’un des enjeux de l’action publique est d’y porter attention, faute de quoi la difficulté de cohabitation sociale peut s’en trouver renforcée, la saleté ressentie accentuant la perception des différences au lieu de donner à voir ce qui rapproche. L’aborder est un service public qui favorise la coexistence entre les modes de vie, sans aller jusqu’à une convergence qui cèlerait le sentiment généralisé d’appartenir au milieu dans lequel on vit, de n’y être pas étranger.

Pour une ville propre ? Ce n’est peut-être pas le sujet, chacun étant libre d’aspirer à un environnement « impeccable » ou de préférer un certain degré de discordance, d’inorganisé. L’ouverture de l’Occident au monde a l’avantage que l’on peut faire ces deux expériences dans la même ville. Sans prendre l’avion, on peut à Paris s’immerger, au Métro Château d’Eau, dans des cités africaines grouillantes de vie, légale ou non. A l’inverse, dans certains quartiers paisibles, on aura la sensation de s’être mis au vert. Dans les rues de New Delhi, on s’habituera aux odeurs. On les trouvera repoussante en France : une question d’appréciation.

Face à ce mélange d’aléatoire et de subjectif, les institutions en charge de la propreté jonglent entre des contradictions. Elles doivent intégrer la diversité des lieux, des problèmes, des points de vue et prendre en compte les temporalités (les grands évènements produisent ainsi beaucoup de déchets). Cette tâche est complexe, qui mêle mécanisation et approche humaine, économie d’échelle et prise en compte du local. Est-elle pour autant populaire ? En réalité, en dehors des moments où les poubelles sont renversées ou les trottoirs souillés, soulevant l’indignation, on n’en apprécie guère l’apport à l’urbanité du quotidien, le rôle de facilitateur de la vie de chacun et de la vie collective.

La propreté est considérée comme un du et détermine souvent l’avis qu’a l’habitant de l’action publique, de l’action politique. Curieusement, les plaintes ne viennent pas toujours des secteurs les plus sales mais de sites où tout va bien. La crainte serait-elle que l’on « pâtisse » d’une ouverture aux autres qui dérangerait ? A l’inverse, qui est habitué à vivre la complexité sociale sera plutôt bienveillant vis-à-vis d’une de ses conséquences, la saleté possible des espaces urbains. La propreté serait-elle un marqueur territorial, un marqueur de classe ?

En tout cas, tout projet de création ou de rénovation d’un espace urbain doit l’anticiper. On évitera les recoins où la balayeuse ne peut aller et qui attirent les dépôts sauvages. Les matériaux seront résistants, plutôt sombres pour accepter les taches sans qu’elles se voient trop. Pourquoi ? Regardez le sol devant une salle de cinéma : il est constellé de taches noirs, restes de chewing gum collés par terre. La prise en compte de la concrétude de la vie urbaine peut avoir à se confronter avec une approche esthétisante qui voudrait que tout soit parfait. Mais que reste-t-il d’élégance sous une montagne de déchets ? Les villes ont peu à voir avec la perfection et la qualité d’un projet est de créer une cohabitation acceptable entre les contradictions.

Assurer La propreté n’est pas chose facile et de nombreux acteurs sont concernés : les services de nettoiement, des espaces verts, le cafetier et sa terrasse…Juger le politique à l’aulne d’un résultat forcément relatif est souvent injuste. Reste que son implication est nécessaire pour inciter, coordonner, prendre position aussi car la propreté demande choix et humanité. Ainsi, dans un lieu qui accueille des SDF, on ira au contact des gens, mettra des poubelles, chaque jour nettoiera le sol, évitant de stigmatiser les personnes en laissant la saleté s’installer. La propreté est éthique : il ne s’agit pas de juger, d’en rester à l’injonction mais de construire les conditions d’une acceptabilité commune (ce que nous tentons en bas de chez moi !). Assumer l’imperfection, chercher à ce que chacun se sente digne et respecté dans son milieu :  des conditions pour que la propreté participe à faire société.

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