DES LE DEBUT DES ANNEES 2000, LES AMENAGEMENTS D'ANTICIPATION

Les aménagements transitoires sont à l'honneur. Efficaces, peu coûteux, simples et rapides à mettre en oeuvre, les mesures sanitaires dans les espaces publics liées au dé-confinement les rendent particulièrement adaptés. En 2007 je les nommais dans un article "Aménagements d'anticipation" m'appuyant déjà sur une large expérience. Aujourd'hui on les appelle "urbanisme tactique"...

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Les villes européennes se sont de plus en plus professionnalisées sur le sujet de l’urbain. Elles parviennent mieux à régler leurs problèmes tout en mobilisant leurs atouts. Elles assurent depuis de longues années la transformation de leur territoire et en abordent donc mieux la complexité, la diversité des échelles. Elles appréhendent mieux les partenariats, la diversité des rôles, elles maîtrisent les méthodes, les processus et développent souvent avec succès la démocratie locale. En conséquence, les projets sont à présent souvent remarquables.

Des villes pilotes telles que Barcelone ont joué un grand rôle. Il y a vingt ans, les projets urbains se résumaient souvent à la construction d’habitats, d’infrastructures ou d’activités économiques. À présent, ce sont de vrais projets politiques. Matures, ils ont l’ambition que l’on vive bien dans des villes devenues territoires assumés de la vie individuelle et collective. En même temps, ils visent à ce que les cités fonctionnent bien et enrichissent leurs habitants dans tous les sens du terme. L’on revendique des espaces urbains de qualité, des transports efficaces, des services adaptés, une citoyenneté respectée, une éducation, une culture, riches et vivantes...

La transformation urbaine a pris une place considérable qui se traduit par des actions tous azimuts. De nouvelles lignes de tram ou de bus sont créées ; les espaces publics, l’habitat, sont rénovés ; de nouveaux quartiers, des équipements de proximité ou de prestige sont construits ; les quartiers en difficulté font l’objet d’une attention forte, même si les résultats ne sont pas toujours à la hauteur. La demande est vaste et ne cesse d’augmenter.

Or la capacité d’action et les financements sont limités, et même diminuent. Comment faire, alors ? Comment s’assurer que les effets induits par nos actes urbains soient à la hauteur des difficultés que nous combattons ? Et l’urbain n’est pas statique : tel problème d’aujourd’hui s’aggravera demain si l’on n’agit sur lui (l’augmentation du trafic automobile est à ce titre édifiante).

Nous savons faire des projets efficaces, définitifs. Mais ils sont lourds et longs à monter, coûteux. Leur impact, réel sur un lieu, n’est souvent pas à l’échelle des difficultés qu’a à assumer une ville dans son ensemble. Doit-on alors laisser à l’abandon des sites, des quartiers pendant plusieurs années au prétexte qu’ils ne sont pas prioritaires ? Les stratégies, les choix politiques, sont absolument nécessaires. Mais les arbitrages budgétaires faits en début de mandat municipal ne laissent par la suite que peu de marge de manœuvre. Que faire alors face à des problèmes non anticipés ? Comment répondre, même de manière simple, à de nouvelles attentes souvent légitimes ? Comment faire que la concentration des actions ici ne génère pas une dégradation là par manque d’attention publique?

L’on ne conçoit de projet que pérenne, et l’on ne pense la transformation que totale, « parfaite ». L’on n’admet guère le provisoire, le temporaire, qui sont hors de nos cultures professionnelles. Ils sont pourtant un des traits de l’activité humaine (les fêtes, par exemple) et dans bien des cas pourraient parfaitement répondre aux usages attendus, à la réalité de la demande sociale. C’est comme si notre savoir-faire et nos logiques professionnelles ou d’organisation avaient créé un réflexe qui apportait la réponse – la transformation – avant d’analyser la question. Or il est bien souvent suffisant de réparer, de nettoyer, de mieux gérer ou d’ajouter juste le nécessaire.

C’est le sens du travail que nous menons dans plusieurs villes depuis quelques années. Il s’agit à l’origine d’ajuster l’action publique à la nature et à la dimension des problèmes posés, de viser un impact à l’échelle même d’une cité dans son ensemble, d’apporter enfin des solutions innovantes et non « toutes faites ». Un nombre important de réalisations a ainsi vu le jour, complémentaires des solutions lourdes qu’il faut bien sûr continuer à conduire et qui en ont renforcé les effets.

Nous les avons appelées « les aménagements d’anticipation ». Ils prennent le confort, l’humanité des lieux, comme objectif, et apportent pour cela une solution simple, rapide et la plus juste possible. Transformation complète, maintenance renforcée, évolutions temporaires, le champ de l’action urbaine s’en trouve ainsi élargi. Quelques exemples vont illustrer ce propos.

À Saint-Etienne et depuis bientôt dix ans, la politique urbaine menée par le maire, Michel Thiollière, à la Ville comme à la Métropole, mêle les grands projets (les lignes de tram, la cité du Design, le pôle de Châteaucreux, etc.) et des actions simples et peu coûteuses visant à améliorer rapidement la qualité de la vie partout dans la ville. Elles sont réalisées grâce à un processus fondé sur l’association du service urbanisme et de jeunes créateurs stéphanois regroupés dans l’Atelier. Plus de cent soixante-dix sites ont ainsi été aménagés avec un réel impact sur la vie des quartiers. Mais d’autres approches sont également menées, dont deux réalisations viennent de s’achever. Elles visent à rendre dès à présent l’usage d’un lieu possible, sans dépense importante, en utilisant avec inventivité des moyens simples permettant aussi l’expérimentation.

Le site du puits Couriot, devenu musée de la Mine, comporte deux crassiers et est entouré d’un terrain de plusieurs hectares, ancien lieu de chargement du charbon devenu quasiment une décharge publique. Très important pour des raisons urbaines, culturelles ou historiques, il fait l’objet de marchés de définition afin d’imaginer son avenir à moyen et à long terme. Sans attendre les résultats, il a été convenu que ce lieu devait être nettoyé, dépollué, sécurisé puis ouvert au public. Ce grand site libre, porteur d’un sens profond et d’une esthétique singulière mêlant nature et industrie, est ainsi devenu un parc provisoire, dans lequel des formes (des dispositifs pour s’assoir par exemple), des usages nouveaux sont expérimentés, qui nourriront le projet définitif. Faisant réapparaître d’abord les valeurs propres de ce site, l’on a fait acte de « ménagement », dans le sens que le philosophe Thierry Paquot donne à ce mot. Et ces qualités formées par un carreau de mine, des boisements nés d’une friche, l’histoire et l’ambiance d’un lieu, une topographie et d’anciens bâtiments industriels se révèlent suffisantes pour faire de nouveau « lieu » et mettre à disposition des Stéphanois un parc à l’origine « improbable » et destiné à évoluer.

La place Dorian est centrale et touche la place de l’Hôtel-de-Ville. La création de la deuxième ligne de tram a permis de la libérer de sa fonction de pôle d’échange de bus. Sa rénovation définitive est prévue d’ici quatre à cinq ans, suite à un concours à venir. En attendant, et pour qu’elle puisse dès à présent constituer une offre d’espace public pour les usagers du centre, un projet provisoire a été imaginé et réalisé avec les services de la Ville. L’objectif était qu’il puisse être mis en œuvre tout de suite, qu’il soit peu onéreux, qu’il ait un aspect temporaire et expérimental, qu’il apporte des éléments de nature et permette de multiples appropriations (repos, rencontre, terrasses de cafés, fêtes, théâtre, créations éphémères…). Des bordures de trottoir en dépôt ont pour cela été réutilisées. Posées à l’envers, elles créent un jardin de rocaille fleuri en périphérie, elles délimitent un grand espace au centre et elles permettent à l’extérieur que les fonctions des bâtiments soient assurées. C’est une véritable création dans la mesure où des objectifs parfois contradictoires ont été intégrés dans une proposition singulière, porteuse d’esthétique et de sens. La place Dorian est ainsi devenue un lieu d’expérimentation qui, en plus des usages quotidiens, accueille des animations dans le cadre de Saint-Étienne 2013, capitale européenne de la Culture.

À l’avenir, ces approches vont être développées, bien que dans des traductions différentes suivant les lieux (Plaine des Parcs, ancien site du GIAT, Cité du design, etc.). Elles participeront à renforcer une des spécificités de la ville, le design, lequel se veut attentif à l’usage, innovant et soucieux de l’économie des moyens.

Le Grand Lyon conduit, depuis la fin des années 1980, une politique urbaine forte fondée notamment sur la rénovation de ses espaces publics. Des centaines de réalisations ont vu le jour, créant au sein des collectivités un grand savoir-faire en conduite de projets importants. Depuis 2001, Gilles Buna, adjoint à la Ville de Lyon et vice-président du Grand Lyon chargé de l’urbanisme, poursuit cette politique. Ainsi, les berges de la rive gauche du Rhône ont été libérées des voitures et rendues aux piétons et aux modes doux, formant un parc-promenade de cinq kilomètres du nord au sud. À côté de ces projets pérennes, et dans le souci d’agir tout de suite sur des lieux non prioritaires pour des budgets lourds, des actions rapides et temporaires ont été mises en œuvre sur des voiries trop grandes. L’idée a été de les coloniser par des carrés de jardins de 5 m x5 m qui, alignés, rétrécissent la chaussée et délimitent pistes cyclables et grands trottoirs. Ils apportent aussi qualité d’ambiance, verdure et gaîté dans les quartiers qui les jouxtent. Des créateurs (artistes, designers, architectes…) ont été sollicités pour concevoir les jardins avec le service des espaces verts et la direction de la voirie, et les Festivals des jardins de rue 2004 et 2006 sont nés.

Depuis 2007, cette démarche s’étend à d’autres sites du Grand Lyon : en attente du projet définitif, une place-square temporaire, devant la mairie d’une commune, face à deux écoles et à un équipement culturel ; un jardin provisoire sur le site d’une barre d’immeuble démolie ; l’embellissement d’un quartier en mutation par des végétaux mis dans de vastes bacs posés directement sur l’asphalte… Ces aménagements d’anticipation, en cours d’étude, visent là aussi à offrir des réponses rapides, collant finement à la diversité et au caractère évolutif des usages urbains et élargissant le champ des moyens à disposition pour agir.

Saint-Denis ouvre encore d’autres perspectives. Depuis 2001, la Ville et Plaine Commune, sous la responsabilité de Didier Paillard et de Patrick Braouezec, ont entrepris la rénovation du centre, site de 110 hectares attractif mais victime de sa popularité (peu de trottoirs, souvent des bouchons, un commerce fragile, une vie résidentielle parfois difficile, etc.). Plusieurs objectifs ont été avancés parmi lesquels : rendre le centre plus agréable à vivre, maintenir son accessibilité, développer l’activité commerciale, favoriser la démocratie participative. Pour les concrétiser, une nouvelle organisation privilégiant piétons et bus a été imaginée et quarante actions touchant tous les domaines ont été déterminées. Beaucoup sont achevées : les places et les rues, la halle du marché, le parking Basilique sont rénovés, l’accès au centre est réorganisé, etc.

Du fait de ces changements, de nouveaux usages sont apparus. Pour en tenir compte et que la qualité des réalisations soit préservée, la gestion a été à l’avance améliorée. Sous la responsabilité du directeur général des services, Luc Bouvet, et en même temps que les projets étaient étudiés, une police municipale a été recrutée et formée, les services de nettoiement ont adapté leurs horaires, modernisé leur matériel, une charte de l’occupation de l’espace a été conçue, un dispositif d’évaluation a été mis en place... Mais le nouveau fonctionnement du centre était un bouleversement pour des milliers de gens. Afin qu’il soit mieux compris et plus efficace, un an avant sa mise en place définitive, il a été anticipé grâce aux « dimanches sans voiture ». Les collectivités ont pu à cette occasion expliquer ce qui allait advenir et recueillir les difficultés rencontrées. Dans le même esprit, les usages des espaces publics à venir ont été explorés à l’avance grâce à un groupe de travail « animation ». Et dans les sites peu touchés par des travaux lourds, une gestion renforcée a été mise en place pour qu’il y ait cohérence de qualité entre les sites rénovés et ceux pour lesquels des travaux de maintenance et une gestion attentive étaient suffisants.

Assurer une meilleure gestion est une des possibilités dont dispose une collectivité pour faire évoluer son territoire, mais en général, ce sont donc tous ces types d’action qui doivent être mobilisés. Et la liste n’est pas close : ainsi la préconisation de fermer tout de suite cette bretelle d’autoroute, sans autres travaux, afin qu’un quartier de grands ensembles séparé par une voie rapide d’un grand parc lui soit dès à présent relié. Donner l’accès à ce site de nature à plusieurs milliers de personnes vaut bien quelques difficultés de trafic quand on sait aussi que plus de fluidité égale plus de voitures encore.

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