MERCI A CEUX QUI VEULENT FAIRE REVENIR LES COQUELICOTS

Le monde change. Doit-on faire semblant d’en tenir compte en expliquant tout ce que l’on devra faire à l’avenir, sans lever le petit doigt sur ce que l’on doit faire maintenant, tout de suite ?

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Entre les températures qui grimpent, les gilets jaunes qui revendiquent, le populisme qui s’enracine, les abeilles qui disparaissent, la forêt amazonienne qui rétrécit, les îles de plastique qui s’agrandissent… et le reste : ça bouge !

Dans un tel remue-ménage, qu’est-ce qu’un urbaniste peut bien avoir à dire ?

Déjà que nous ne sommes plus dans le même monde qu’il y a quelques décennies, quand on construisait sur tout terrain disponible, que l’on préconisait une mobilité plus douce sans produire les conditions pour qu’elle se concrétise, que l’on faisait de la planification à long terme sans faire les choix nécessaires pour trouver une réponse aux enjeux du court terme, quand on ne s’intéressait qu’à la concurrence entre les villes et aux entreprises qu’il fallait faire venir, quand…

Aujourd’hui il y a des choses que l’on ne peut plus faire, ou que l’on ne doit plus faire, quelles que soient les justifications économiques, politiques ou même l’absence de justification tout court. On ne doit plus laisser détruire les paysages qui font la valeur de la ville autant que les secteurs urbanisés. On ne doit plus courir après la réalisation d’échangeurs, de déviations et autres boulevards dits urbains censés améliorer la fluidité de la circulation quand on sait depuis longtemps que plus on ouvre le robinet et plus la circulation augmente. On ne doit plus concevoir un espace public minéral comme on le faisait au moyen-âge et au contraire y planter un maximum d’arbres. On ne doit plus considérer l’eau comme une source illimitée mais être attentif à sa consommation, se contenter de préconisations à 15 ou 20 ans dans des SCOT et autres PLU en s’affranchissant de la responsabilité de prendre maintenant les décisions nécessaires, de concevoir les projets dont on sait qu’ils sont vertueux. On ne doit plus seulement constater que des étangs, des lacs, des bras de mer sont morts du fait d’une usine, plus construire de quartiers loin, sans attention à la multiplication des trajets en voiture induite. On ne peut plus faire projet sans qu’il soit un élément d’un débat local éclairé, concevoir, imaginer en chambre, sans solliciter les principaux intéressés, ceux qui habiteront un quartier, une rue, un logement.

L’argent est plus rare ? Utilisons-le à bon escient en portant attention aux priorités que l’on choisit, à leur effet par rapport à la situation et à ce qui doit évoluer.

Bien sûr il existe un nombre incalculable de raisons pour que l’on continue à faire ce que l’on ne doit plus faire. Des raisons politiques, sociétales, économiques…Dans ce maelström que constitue la perte en ligne entre ce qu’il conviendrait de faire et ce qui est réalisé, l’urbaniste peut justement jouer un rôle, en éclairant les alternatives, les choix. En ce sens, son rôle n’est pas simplement de dire amen mais bien de s’engager, sur son professionnalisme mais aussi par rapport au contexte dans lequel il est, il vit, il exerce, par rapport au monde, à ses convictions.

Certes c’était parfois mieux avant, quand il y avait moins de règles et que l’initiative était plus aisée. Mais était-ce mieux quand on n’avait seulement pas la conscience de ce que l’on sait à présent ? Le sujet du réchauffement est connu depuis plusieurs décennies. On affiche une attention au paysage depuis bien longtemps, avec quel résultat concret ? La concertation est un passage théoriquement obligé de tout projet, mais comment est-elle réellement organisée, à quelle fin ?

Doit-on alors tout oublier, remettre en cause nos savoirs, nos pratiques, nos organisations, jeter le bébé avec l’eau du bain ?

Bien sûr que non car nous avons besoin de technicité pour trouver des solutions aux enjeux d’aujourd’hui, mais une technicité au service de causes et non qui s’exerce pour elle-même. Nous avons besoin d’arbitrages politiques mais qui ne sont pas hors sol et ne prennent pas en compte les enjeux d’aujourd’hui, qui se débarrassent des oripeaux des années 70 ou 80, quand on voyait avec frayeur la suppression d’une file de circulation au profit d’une piste cyclable, enlever 10 places de stationnement pour élargir un trottoir et planter des arbres.

Certes la concertation n’apporte pas une réponse à tout, elle fait parfois s’exprimer ce qui s’apparente plus à l’intérêt personnel qu’à une avancée générale. Mais elle permet aussi que les rancoeurs justement trouvent un terrain d’expression, qu’ensuite l’on puisse passer à la construction d’alternatives de projets avec leurs avantages et inconvénients, mettant en lumière la nécessité de la décision.

Merci donc à ceux, jeunes et moins jeunes, qui insistent pour que cela change. Cette revendication a été entendue bien des fois depuis 50 ans mais n’est pas vraiment passée dans les actes. Peut-être l’est-elle sur quelques sujets comme la diminution de la faim dans le monde. Mais pendant le même temps les inégalités s’accroissaient, la pauvreté augmentait. Merci à ceux qui ne veulent pas que l’on en reste aux slogans, qui ne veulent pas que l’on botte en touche mais insistent pour que l’on agisse, à ceux qui exigent que l’on fasse revenir les coquelicots, les oiseaux, une eau buvable, des arbres pour rafraichir. Merci à eux et si leur revendication parait peu ambitieuse, sa satisfaction fait bouger les lignes car elle oblige à des changements a priori de l’ordre du bon sens, de la raison mais qui pourraient être drastiques et qui en tout cas engagent.  

Le monde change. Doit-on faire semblant d’en tenir compte en expliquant tout ce que l’on devra faire à l’avenir, sans lever le petit doigt sur ce que l’on doit faire maintenant, tout de suite ?

 

Texte à paraître dans le numéro 27/28 de la revue Tous Urbains 

 

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