Le paysage dans le dans le processus de développement urbain

Les rencontres des paysagistes-conseil de l'Etat de juin 2017 à Bordeaux sont, pour un observateur-acteur extérieur, très éclairantes. Quelques remarques illustrent ce qui n’apparaît pas du coup comme des divergences de fond mais plutôt de vue.

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Déjà le mot paysage recouvre sous un même vocable des notions différentes et signifie en même temps espaces publics, nature, éléments végétaux dans l’urbain ou par exemple partie du territoire non urbanisée. Utiliser ce mot générique peut poser problème dans la mesure où, devant construire des propositions avec d’autres, professionnels ou non (architectes, promoteurs, élus, public…), il serait souhaitable que l’on mette la même signification derrière les mots que nous partageons. La précision des termes est un gage de la qualité de l’échange, lequel est rendu obligatoire par ce constat que personne ne réfléchit ni ne produit seul l’urbain. Les maîtres d’ouvrage, les administrations, les bureaux d’étude, les usagers et bien d’autres y ont leur mot à dire.

Or la nécessité d’intégrer une telle approche, un tel thème dans les préoccupations et les processus, ne semble pas totalement stabilisée, non plus que le rôle des professionnels de ce domaine. Si l’on en croit un certain nombre des participants à la rencontre, une des attentes exprimées est d’en conforter la légitimité. S’en suit une série d’arguments censés convaincre, rendre l’approche irrémédiable : les valeurs culturelles, sanitaires, urbaines, économiques, environnementales…du paysage. Or sommes-nous encore dans ce temps de la conviction ? Les acteurs précités ne sont-ils pas peu ou prou favorables et la question n’est-elle pas plutôt « ce sujet étant acquis, comment fait-on ? ». Un tel changement de positionnement serait important car il permettrait de ne pas se cantonner dans une perpétuelle crise de légitimation mais dans la recherche de solutions. Mon point de vue de praticien est que, la plupart du temps, la conviction existe dans les petites villes comme dans les grandes métropoles. Ce sont les méthodes de passage à l’acte qui manquent le plus et notamment la capacité à problématiser les choix possibles, à initier des débats puis conduire à des arbitrages éclairés.

On peut dés lors s’interroger sur les moyens de concrétiser ce qui serait consensuel dans ses principes. Il existe bien sûr les documents règlementaires, SCOT et autres PLU, ou les réflexions censées faciliter la planification : Plans verts ou bleus, Plans de Paysages et d’autres encore. Si la question n’est pas de défendre la notion de paysage mais de la prendre en compte, il va de soi qu’il doit nourrir l’intelligence des réflexions élaborées sur l’avenir urbain, que ces démarches globales doivent l’intégrer et qu’il doit même en constituer un des socles. Pour autant, le danger réel est que la prise en compte à un niveau général du concept fasse passer au second plan la nécessité de l’appliquer dans les faits. Or c’est bien alors, dans les projets, dans les réalisations que les orientations générales doivent trouver leur application. Il y a là le danger d’une « perte en ligne », toute action urbaine touchant à l’environnement, aux espaces publics, à la vie sociale révélant des contradictions, mettant en lumière la nécessité de choisir. Cette situation n’est pas facilement admise alors que l’existence d’intérêts divergents est normale, de même que la génération de conflits dés lors que l’on touche à l’urbain. Il faut juste l’assumer et élaborer les éléments, les arguments qui nourriront la dispute avant que ne soit effectué l’arbitrage. Cette conviction éclaire d’un autre jour les méthodes à mettre en œuvre pour traiter de l’urbain (dont le paysage est un des thèmes), le rôle des professionnels qui deviennent alors des facilitateurs de débats, les garants de leur qualité et de celle du résultat final.

« Mais il n’y a pas assez d’argent », ritournelle entendue au fil des rencontres traitant de l’aménagement des villes et des campagnes. Le point de vue pourrait être différent. Déjà, il n’est pas nécessaire de toujours tout refaire, les lieux existants portant en eux des ressources préexistantes qui ne demandent qu’à être exploitées. Au contraire, la pertinence d’une réalisation se mesure souvent à la manière dont les moyens disponibles ont été utilisés, à l’effet social ou urbain que l’on en a tiré, à la façon dont le temps joue en faveur de la réalisation. Il n’est pas non plus nécessaire de toujours faire cossu, riche, quand cela ne devient pas un contresens.

Ensuite il y a de l’argent dans les collectivités et, même si les budgets ont baissé, il reste des ressources et des marges importantes dans leur utilisation. Il suffit que soit fait là encore le choix de priorités : on peut faire un rondpoint ou mettre de l’argent dans la valorisation du paysage, construire sa propre médiathèque ou utiliser celle du voisin et libérer ainsi des sous…Il s’agit là de choix politiques fondamentaux que les acteurs en charge d’assister les élus dans leurs analyses et leurs arbitrages doivent absolument nourrir.

Car la période demande à ce que l’on rebatte les cartes. Certaines petites ou moyennes cités françaises voient les bâtiments de leurs centre-ville désertés, les commerces fermés au profit de zones périphériques elles-mêmes peu dynamiques, les habitants se logent de plus en plus loin, induisant une sur-utilisation de la voiture. Face à cette fragilité urbaine, invoquer des investissements privés est illusoire, ces territoires en décroissance n’ayant de marché ni du logement ni du commerce. Il est difficile d’imaginer que la construction d’une médiathèque ou l’aménagement luxueux de la place de la Mairie répondront à la complexité et à l’échelle du problème. Difficile aussi de penser que s’arc-bouter sur une vision rigide du patrimoine fera revenir des habitants et des activités. Le temps est à la mobilisation des ressources, à l’invention de réponses adaptées, à la construction de stratégies, à l’élaboration de priorités. Dans ce cadre, le paysage peut être un levier fécond, qui à la fois permet une transformation vertueuse, est un sujet dans lequel tout le monde à peu près se retrouve, en faisant le levier d’une élaboration collective. Touchant tous les thèmes à la fois et capable de créer une vision, un récit commun à ceux qui, dans leur domaine et leur responsabilité, agiront, construire l’avenir urbain devient alors le projet de la société urbaine locale, aussi nécessaire que vecteur possible de son dynamisme démocratique.

 

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