C'est comme ça ! De la relation...

Les haines recuites minent parfois les relations entre voisins. On en fait même des romans. Je suis urbaniste. Mon métier m’amène souvent à rencontrer des gens qui ne pensent pas comme moi ou qui n’ont pas les mêmes attentes Doit-on en rester là et, prenant acte du fait que chacun campe sur ses positions, figer une situation ?

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« - Je ne le supporte pas…

- Pourquoi ?

- Parce que ! »

Les haines recuites minent parfois les relations entre voisins. On en fait même des romans.

« Cela remonte à quand ? A mes parents, mes grands-parents ? Je ne sais plus… Mais c’est comme ça ! ».

Avec le temps, l’origine de la dispute est oubliée. On pourrait la chercher, tenter de la dépasser. Mais non, c’est comme ça et restera comme ça. Les personnes en sont-elles pour autant peinées ? Consciemment non car la rancœur s’exprime à priori envers l’autre. Mais elle finit par se retourner contre celui qui l’émet. Touchant à sa vie quotidienne, elle peut même lui rendre la vie plus difficile. Et elle empêche : des changements d’advenir, peut-être des améliorations, en tout cas des relations … Mais c’est comme ça !

Je suis urbaniste. Mon métier m’amène souvent à rencontrer des gens qui ne pensent pas comme moi ou qui n’ont pas les mêmes attentes. Le garagiste insistera pour entreposer les voitures en réparation devant son garage. On ne pourra pas alors élargir le trottoir et planter des arbres. L’élu du quartier refusera que l’on mette des bancs au prétexte qu’ils risquent d’être squattés par des jeunes. Le résident grincheux exigera que l’on coupe le bel arbre parce qu’une légère fissure est apparue sur son mur de clôture. La liste est longue des intérêts particuliers, souvent revendiqués âprement et qui ne se préoccupent guère de ce qui est bon pour tout le monde et bon pour un lieu.

Doit-on en rester là et, prenant acte du fait que chacun campe sur ses positions, figer une situation ? Même si l’amélioration s’en trouve bloquée, même si elle est attendue par tous et procède de l’intérêt public et du bon sens? Il est possible certes de solliciter un arbitrage, une décision venue « d’en haut ». Encore faut-il que l’« autorité supérieure », qui a la légitimité pour choisir, soit atteignable. Or les édiles sont souvent à distance, difficiles à joindre. On ne peut pas non plus faire appel à eux à chaque fois qu’un problème apparaît !

Que faire ? Tout arrêter ? « Dans ce cas, Monsieur, vous devriez avoir la sagesse de faire un autre métier que celui d’urbaniste, un métier plus consensuel ! ». Car une telle situation est courante. L’on doit même la considérer comme normale et s’organiser pour en tenir compte, voir en tirer profit. Comment ? En favorisant l’expression des contradictions, en animant des débats dans un lieu où les interlocuteurs sont présents, en les incitant à se parler, à s’écouter. Peu à peu, l’opinion des autres s’entend, même si chacun défend la sienne, la complexité se dessine. Le professionnel peut alors s’appuyer sur ce qui constitue une photographie du contexte avec ses contradictions pour esquisser des hypothèses de changement à proposer à la discussion.

« Monsieur l’Urbaniste, est-ce que vous nous manipuleriez, ou exerceriez un pouvoir illégitime? »

Il y a là plutôt une stratégie, un savoir-faire peut-être, qui permet d’aborder le réel pour en faire émerger une situation plutôt meilleure. Une capacité d’abord à rendre possible écoute et débat et, à partir de ce qu’il en ressort, à imaginer, à créer des solutions éventuelles.

Bien sûr tout le monde ne sera pas d’accord tout de suite. On argumentera, négociera. Mais les conditions d’une approche commune sont là, au contraire d’une situation où les positions seraient figées. Il n’est pas de changement qui ne se heurte à des réticences. Doit-on en tirer la conclusion que « le monde est méchant » et que « l’on ne peut rien faire » ? Ou peut-on seulement prendre acte du fait que toute évolution n’est pas vertueuse à priori, qu’elle ne porte pas d’elle-même une vérité entière et définitive mais oblige à composer. Les discussions ne sont plus alors une perte de temps et d’énergie mais un levier efficace pour faciliter l’expression des points de vue avant que le changement n’advienne.

« Ce serait bien que ma rue soit verte. Je veux aussi pouvoir m’y garer. Mes enfants ne sont pas en sécurité pour aller à l’école. Il faut bien que les commerçants soient approvisionnés ! ».

S’appuyant sur ce portrait de la réalité, avec ses divergences, l’urbaniste doit alors réinterpréter les demandes, préciser ce qui est en jeu, illustrer ce qui est possible selon que l’on met en avant un objectif ou un autre. Il ne s’agit pas encore d’un projet définitif mais de l’expression d’hypothèses d’évolution diversifiées. Favorisant en même temps l’appropriation, cette étape permet de gagner en pertinence, en justesse et en pérennité. Ecoutant le garagiste, confrontant avec les points de vue des amis des trottoirs et des arbres, adaptant la proposition sans qu’elle ne perde son sens, une solution sera certainement trouvée. Déjà les voitures seront garées non plus « en épi » mais le long de la chaussée, ici et dans la rue d’à côté. L’emprise du stationnement étant moins grande, les trottoirs seront élargis et complétés par des plantations. Cette proposition apparaîtra alors comme un compromis acceptable ou, au pire, fournira les éléments à « l’autorité supérieure » pour qu’elle choisisse.

Manifestement, ce type de débats est l’occasion de confirmer la légitimité d’un intérêt général qui, ne refusant pas les divergences, induit au bout du compte la nécessité du choix. La diversité des points de vue n’est pas alors un accident des relations entre urbains mais une réalité sur laquelle s’appuyer pour faire advenir le changement. Certes la société urbaine est compliquée, faite d’individus et d’intérêts multiples… Mais c’est comme ça !

D’ailleurs on n’est pas tout seuls quand on agit dans les villes. Il faut travailler avec d’autres, qui n’ont souvent pas les mêmes objectifs, le même intérêt, les mêmes pratiques. Comme les concessionnaires de réseaux, les sociétés de transports, les institutions publiques, les sociétés privées…

« De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur, ne coupez pas mes fleurs »…

Souvent honnis, ils sont pourtant des acteurs légitimes, avec qui il convient aussi de trouver des terrains d’entente, de négociation, des modes de collaboration. On les diabolise. N’est-ce pas seulement parce que la « puissance publique » ne joue pas pleinement son rôle de porteuse de l’intérêt général ? Elle n’est d’ailleurs pas elle-même exempte de contradictions. Telle partie de l’administration promeut un habitat en contradiction avec les orientations données par le service des déplacements. Tel département affiche des ambitions en termes d’écologie que tel autre chargé de la voirie contredit dans les faits. Au sein même des collectivités, la relation n’est pas toujours aisée. Pourtant la qualité, la pertinence de ce qui est produit en dépend. Les professionnels ont en effet tendance à travailler dans leur bulle et manquent d’une vision des conséquences de leurs actes sur d’autres domaines.

« J’ai acheté un terrain « dans la pampa ». Ca a été simple et efficace. Malheureusement, je suis obligé d’avoir deux voitures, mes temps de transports sont plus longs et je suis contraint de tout faire en auto. »

Il est plus simple d’œuvrer dans sa seule logique plutôt que de tenir compte d’autres thèmes et d’autres acteurs. Les terrains naturels que l’on utilise sans discernement pour construire des lotissements pourraient servir à bien d’autres choses : des champs à cultiver, des forêts pour baisser les températures l’été, retrouver de la biodiversité ou simplement se promener… 

La relation est précieuse mais elle ne se fait pas toute seule. On peut d’ailleurs mesurer la qualité d’une administration à la manière dont elle réussit à faire travailler ensemble et de manière concertée ses différentes parties. Là-encore il s’agit d’un corps social qui demande à être organisé, entraîné, travaillé. Faute de quoi les querelles de chapelle risquent de pénaliser la capacité du territoire à maîtriser son destin.

Que doivent faire l’urbaniste et bien d’autres dans tout cela ? Faire du lien, mettre en connexion, faciliter les échanges, l’action commune... La relation est déterminante dans les politiques urbaines car elle crée de la cohérence. Alors, que l’on apprécie ou non les autres -ceux avec qui l’on est amené à travailler-, l’on doit se considérer comme faisant partie d’un jeu d’acteurs complexe. Que les relations soient bonnes ou mauvaises, il faut « aller au contact », « dégoupiller les grenades », aller chercher le débat, l’échange. Il faut trouver des terrains d’entente pour avancer pas à pas, à partir de projets et non de prises de position. Car les prises de position empêchent les discussions, les négociations, les équilibres au profit de sentences désincarnées du réel.

«  Le Président ne veut pas de cela ! ».
Combien de fois entend-on cette phrase qui bloque toute avancée, toute possibilité d’expérimenter, d’approfondir, de vérifier, de mettre en discussion ? Elle suppose que le Président en question n’est pas en mesure de comprendre les difficultés et de s’y adapter. Marque de pouvoir évidente, elle exerce une censure à priori et tue toute possibilité qu’émerge une solution. On entend ce genre de propos quand plusieurs institutions interviennent sur le même territoire, dans des compétences différentes mais alors que subsistent de vieilles rancunes. Les échanges et le travail en commun s’en trouvent rendus difficiles et, alors que l’on souhaiterait que les projets des uns et des autres cumulent leurs effets, le fait est qu’ils se contredisent. 

« Le département a construit une voirie pour aller au centre commercial de la zone d’activité alors qu’on a déjà bien du mal à redonner de la vie à notre centre historique ! »

Il existe même des exemples absurdes comme ce contournement réalisé par un Département pour éviter que l’on se rende dans la ville centre. Les responsables élus des deux institutions ne s’entendaient pas ! Ce constat, aux origines politiques, historiques ou parfois liées aux personnes, n’est pas spécifique à la France. Dans tel pays étranger, les élus et les administrations de la ville-capitale et de l’Etat ne se parlent pas. Du coup chacun conduit ses projets sans se soucier de leur cohérence avec ceux de l’autre. Alors même qu’il conviendrait d’utiliser au mieux les ressources existantes, aussi bien humaines que budgétaires.

Quand les élus ne s’entendent pas, il arrive que les administrations reproduisent et amplifient le blocage. Elles n’échangent pas, font de la rétention d’information et participent ainsi à empêcher les changements. Respecter les positions politiques est normal. Mais avancer ensemble sur tout ce qui ne procède pas de ce niveau de choix ouvre la possibilité d’une évolution vertueuse pour tout le monde. Planter des arbres ne demande pas de résoudre des questions stratégiques fondamentales. Le débat sera plus sur le budget qu’on y alloue, sur les lieux qui devront les accueillir. Construire une école est consensuel dès lors que la nécessité est démontrée. La décision prise, chacun effectuera alors le mieux possible ce qui ressort de sa responsabilité, et pour le bien de tous. L’expérience montre d’ailleurs que bien des sujets sont consensuels et ne méritent ni blocages ni oppositions radicales.

Pour cette raison aussi les métiers de l’urbain possèdent une dimension politique : il faut faire du lien, favoriser des collaborations attentives et actives, que l’autre soit plus ou moins efficace, plus ou moins urbain, plus ou moins sympathique, plus ou moins humain…

« Car c’est comme ça ! »

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