APRÈS LE BOGANDA* SECOND (21)

Tableau toujours évanescent, la danse exprime la réalité d’une abstraction ; c’est une poésie lyrique relatant de savantes extravagations où l’apparente incohérence cache une logique implacable du désir exacerbé d’un corps révélateur.

Tableau toujours évanescent, la danse exprime la réalité d’une abstraction ; c’est une poésie lyrique relatant de savantes extravagations où l’apparente incohérence cache une logique implacable du désir exacerbé d’un corps révélateur. Si elle satisfait des exigences physiques et esthétiques, elle n’en comporte pas moins une part notable de religiosité, liaison entre humanité et divinité. La stéréotypie des mouvements et la répétition du rythme me provoquent une extase, état magique d’éclipse de conscience : je vois défiler toute la gradation des rouges transitant par ceux des feuilles, des fleurs, des animaux, des tableaux admirés dans les musées, jusqu’à la robe rouge sillonnée de noir portée par Rose Irène Sophie. Il y a comme une réverbération sensorielle où se diffuse toute la gamme des rouges depuis celui du soleil couchant jusqu’au fard de feu irisant les yeux de ma Chimène habillée de rouge sang : c’est témulence, ivresse à jeun. Cette aptitude qu’elle développe à se mouvoir si agréablement dans une aire inscrite dans mon seul regard m’autorise le rêve espéré d’un transport express au septième ciel. Origine, destination ; la main gauche sur le cœur, la droite en pronation au-dessus de la tête ; corps qui vibre : les sentiments sont d’abord émotion avant que de devenir raison.

Regard plein de défi pour l’une, pour l’autre tout en séduction ; le flamenco, mise en scène des corps inventant une illusion d’appropriation qui provoque et exalte un désir majorant l’illusion, nous est bien plus qu’une danse : un salvanos. Rotations des bras et des jambes, torsions du torse, inclinaisons de la tête ; trépignements, déhanchements ; frénésie du rythme, envolées des voix et des instruments ; ensemble ils nous embarquent dans l’ivresse chorégraphique nous faisant réceptacle des dieux préalablement ouvert par chaque partenaire qui est source d’une stimulation consciente puis inconsciente de désirs refoulés ou non. La jambe hésite, se cabre ; les cheveux dénoués glissent sur l’épaule que prolonge le bras agrandi par le châle flottant à l’instar d’un cerf-volant au bout des doigts ; comme l’amour, le corps en posture extrême confine à l’équilibre instable. L’assistance nous accompagne en claquant des mains ou des doigts. Nos gestes rédigent le corps d’un texte dont la musique précise le contexte. Me prenant pour prétexte, Rose Irène Sophie se fait hypertexte transformant attitudes et sons en quelque chose de nouveau mais non d’inédit : un érotisme palpable. Ma déesse transpose toute l’expression du chant vers la danse, celle de la sensualité en direction de la volupté ; aussi le luxe de ses mouvements frise-t-il la luxure. Tout en elle danse : corps, châle, robe, bottines fourrées.

Pendant que les yeux avides tel un mystique approchant une divinité sans jamais l’effleurer je tourne très près d’elle sans jamais la toucher, Irène ma reine me regarde, me défie la main gauche sur la hanche l’autre au-dessus de la tête : de nos yeux jaillissent des flammes incandescentes nées de nos volcans intérieurs. Passée la taranta chant très lent presque triste, après la profonde, déchirante, mélancolique seguirya, nous arrivons en pleine zambra tragique, abyssale, désespérée ; chacun de nous raconte à la première personne une histoire pouvant devenir dramatique, mortelle : le flamenco est une danse de l’amour et de la mort soutenue par une musique flamboyante. Rose Irène Sophie se cambre sans se tordre, puis se tord sans convulser, enfin convulse sans comitialité ; son front se fronce : elle souffre, mais d’une souffrance particulière ; son visage exprime extase et souffrance. Yeux mi-clos, gestes décrivant des arabesques d’ombre sur mon visage, elle a la tête au paradis, les pieds en Enfer ; cette tension qu’elle m’offre me subjugue.

Dans une exacerbation du désir d’étreinte, genou droit à demi-fléchi et levé à hauteur des seins, elle masque sa figure de sa robe rouge. Pinces pallucidales ouvertes, auriculaires et majeurs dressés, annulaires repliés, les têtes ; les deux avant-bras s’enlaçant au-dessus de la chevelure, les cous ; l’écharpe frangée moucheté de brun, le pelage : girafes en amour. Alors que ses pieds peinent à quitter le sol, son buste et ses bras paraissent séparés du reste de son corps disloqué, morcelé, en peine ; poupée désarticulée : bras gauche tendu et main en extension, l’autre avant-bras fléchi la paume hésitant entre pronation et supination, membres supérieurs se tordant de douleur. Aimantée au parquet de chêne, la jambe d’Irène barguigne, puis le pied s’arrache de son support en hurlant d’une douleur... exquise. Par un magique coup de talon se libéra de la robe une traîne qui me fait d’Irène, sirène. Ses poignets moulinent, s’élèvent vers les cieux avant de redescendre le long du corps comme pour l’imprégner de quelque grâce sanctifiante, puis s’en écartent, enfin s’ouvrent telles des ailes d’un flamant rose prenant son envol. Attirés l’un vers l’autre au-dessus de la tête les avant-bras se croisent, puis se décroisent, s’offrant à tous, embrassant l’univers ; soutenues par une musique trépidante, les mains en flexion sont saisies d’un flapping tremor haché mais harmonieux ; oiseau blessé ?... par qui ?... Musique et chant allant crescendo, Rose Irène Sophie pivote sur elle-même, tourne, tourne, tourne de plus en plus vite et, en fin, s’écroule à mes pieds : matador donnant l’estocade, je me hisse sur la pointe des orteils puis la couvre de mon foulard rouge et du sombrero. La salle crie, hurle, trépigne, applaudit à tout rompre : toute la ville salue mon triomphe.

(La suite, demain)

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