APRÈS LE BOGANDA SECOND. (14)

Miracle de légèreté et instantané de la vie en impesanteur, la danse est une sculpture en mouvement, suite d’images fugitives d’une construction instable et dynamique comportant saillances imprévues et imprévisibles, instants suspendus uniques s’enchaînant les uns aux autres avec un avant assuré agonisant quand naît un après fragile.

Dimanche. Un grand soleil presque éblouissant accroche sa lumière jaune orangé, quasi scarlatine sur les murs de la cathédrale. Bâtie sur une butte du temps de la splendeur de la ville, cette maison de Dieu surplombe la cité telle une couronne posée sur la tête d’un roi brachymorphe. Sur le parvis des femmes accortes et parées vendent piano : de leurs bouches, comme des filets d’eau du pelage de chiens s’ébrouant, jaillissent des phrases en désordre. Pour cette dernière journée jour de vérité, Rose devra offrir trois heures de flamenco réparties en deux mi-temps séparées par un interlude de quarante-cinq minutes. Robert Macaire ayant été désigné par les dieux pour ouvrir le bal, -- en vedette américaine souhaité-je --, au château vers un tresoretto mis à disposition jusqu’à quinze heures moment de mon entrée en scène,  je cours méditer sur la prestation à venir afin d’apprivoiser cette ondoyante victoire qui sans cesse se dérobe. Mouvoir son corps selon un certain rapport espace/temps fait de gestes amples et lents, ou étroits et rapides, intra ou extravertis est plaisir et rite, liberté strictement encadrée. Miracle de légèreté et instantané de la vie en impesanteur, la danse est une sculpture en mouvement, suite d’images fugitives d’une construction instable et dynamique comportant saillances imprévues et imprévisibles, instants suspendus uniques s’enchaînant les uns aux autres avec un avant assuré agonisant quand naît un après fragile. Offrir un maximum d’émotion par le truchement d’un minimum de postures grâce à une impression devenue expression surlignant l’impression, tel est l’art de la danse à la fois montée des humains vers les dieux et descente de ceux-ci sur terre ; rencontre d’où naît l’enthousiasme, ivresse ineffable d’un rite religieux soudant l’individu au groupe, et celui-ci au panthéon. Ici et maintenant mon groupe, mon panthéon c’est Rose Irène Sophie : pas, tenue, mouvement tous lui seront dédiés. Pothos, Himéros... sans Eros ?... Comme mots d’un lexique ésotérique mes gestes devront s’enchaîner selon une grammaire singulière afin de créer un ensemble de figures subtiles et gracieuses. Le flamenco est geste et son allant de pair chacun traçant son sillon. Instantané le geste n’est jamais mort, mais toujours suspendu ; le son qui reste encore musical a la durée de son écho.                                                                                                         

Galanterie oblige, Rose arrive sur l’échiquier après moi ; elle porte une robe coccinelle à trois plis s’évasant à partir de la ceinture tandis que le buste reste bien moulé. Blanc, un châle de soie lui couvre le dos, caresse les épaules et tombe en pointe sur le nombril. Proême. Tête haute, chignon bas ; torse vertical, déhanchement particulier avec cambrure provocante ; le poing gauche sur la hanche homolatérale, la main droite sur la cuisse un pan de robe relevé à hauteur du genou, elle a pris ses marques. «  Ose si tu peux ! » me lance son corps en posture de défi. Dans un lent mouvement ascendant, j’adextre mon sombrero tel un torero saluant lors de son entrée dans l’arène ; puis brusquement après un quart de tour nous voici côte à côte, très près l’un de l’autre. Tacaneos : nos pieds trépignent avec célérité, rythme saccadé de cœurs amoureux. Entre deux martèlements Irène ma reine embaumant un arôme suave, exquis, capiteux, me souffle : « D’où que tu viennes, où que tu ailles, fais-moi rêver, sauve-nous. » Jamais je ne lui avais connu de si grands yeux d’un bleu océanique m’aspirant tel un vertige, et me révélant un désir salvateur si ardent qu’il ne me reste plus qu’à le nourrir, le laisser grandir : « Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ? » Les notes tantôt s’égrènent sur les cordes de la guitare comme des chutes de pierres provoquées par un écho dans la montagne, tantôt s’écoulent sous les doigts telle une pluie de printemps sur le toit. Un demi-tour, et nous sommes face à face. Gitant dévoyé, je me redresse soudain tel un coq sur ses ergots afin d’affirmer ma dérisoire domination ; et Rose Irène de lever lentement les yeux vers son seigneur en signe de soumission. Le tempo change : pointe et talon escamotent la plante du pied, le corps de ma partenaire ondoie ; tournoyant sur lui-même il fait dessiner à la robe une belle corolle parcourue par des vagues noires autour de cuisses hâlées ; plissé, le vêtement se déplie, se déployant tel un poème. La sensualité suinte et s’écoule de la tête aux pieds, le long des bras jusqu’aux ongles. Halte ! ... Jambe gauche droite devant, l’autre fléchie croisant le mollet controlatéral en arrière à son tiers inférieur : mollets et malléoles d’une part, cuisses et pubis de l’autre ; triangles suspendus à un fil à plomb rivé au nombril. Tout en tournant autour de moi tel un fauve autour de sa proie,  ma danseuse écarte son châle découvrant ipso facto sa belle poitrine; ses cheveux me couvrent le visage d’un tulle illusion noir. Tenant d’une main sa robe comme voile pour m’en envelopper voire m’en ensevelir, ou drap de lit afin de me sauver, elle trace avec l’autre une aire où je m’inscris : Roi, me voici esclave ; Roi esclave, ou esclave Roi ?                                                                                                                 

Tableau toujours évanescent, la danse exprime la réalité d’une abstraction ; c’est une poésie lyrique relatant de savantes extravagations où l’apparente incohérence cache une logique implacable du désir exacerbé d’un corps révélateur.  Si elle satisfait des exigences physiques et esthétiques, elle n’en comporte pas moins une part notable de religiosité, liaison entre humanité et divinité. La stéréotypie des mouvements et la répétition du rythme me provoquent une extase, état magique d’éclipse de conscience : je vois défiler toute la gradation des rouges transitant par ceux des feuilles, des fleurs, des animaux, des tableaux admirés dans les musées, jusqu’à la robe rouge sillonnée de noir portée par Rose Irène Sophie. Il y a comme une réverbération sensorielle où se diffuse toute la gamme des rouges depuis celui du soleil couchant jusqu’au fard de feu irisant les yeux de ma Chimène habillée de rouge sang : c’est témulence, ivresse à jeun.  Cette aptitude qu’elle développe à se mouvoir si agréablement dans une aire inscrite dans mon seul regard m’autorise le rêve espéré d’un transport express au septième ciel. Origine, destination ; la main gauche sur le cœur, la droite en pronation au-dessus de la tête ; corps qui vibre : les sentiments sont d’abord émotion avant que de devenir raison.              

Regard plein de défi pour l’une, pour l’autre tout en séduction ; le flamenco, mise en scène des corps inventant une illusion d’appropriation qui provoque et exalte un désir majorant l’illusion, nous est bien plus qu’une danse : un salvanos. Rotations des bras et des jambes, torsions du torse, inclinaisons de la tête ; trépignements, déhanchements ; frénésie du rythme, envolées des voix et des instruments ; ensemble ils nous embarquent dans l’ivresse chorégraphique nous faisant réceptacle des dieux préalablement ouvert par chaque partenaire qui est source d’une stimulation consciente puis inconsciente de désirs refoulés ou non. La jambe hésite, se cabre ; les cheveux dénoués glissent sur l’épaule que prolonge le bras agrandi par le châle flottant à l’instar d’un cerf-volant au bout des doigts ; comme l’amour, le corps en posture extrême confine à l’équilibre instable. L’assistance nous accompagne en claquant des mains ou des doigts. Nos gestes rédigent le corps d’un texte dont la musique précise le contexte. Me prenant pour prétexte, Rose Irène Sophie se fait hypertexte transformant attitudes et sons en quelque chose de nouveau mais non d’inédit : un érotisme palpable. Ma déesse transpose toute l’expression du chant vers la danse, celle de la sensualité en direction de la volupté ; aussi le luxe de ses mouvements frise-t-il la luxure. Tout en elle danse : corps, châle, robe, bottines fourrées. Pendant que les yeux avides tel un mystique approchant une divinité sans jamais l’effleurer je tourne très près d’elle sans jamais la toucher,  Irène ma reine me regarde, me défie la main gauche sur la hanche l’autre au-dessus de la tête : de nos yeux jaillissent des flammes incandescentes nées de nos volcans intérieurs. Passée la taranta chant très lent presque triste, après la profonde, déchirante, mélancolique seguirya, nous arrivons en pleine zambra tragique, abyssale, désespérée ; chacun de nous raconte à la première personne une histoire pouvant devenir dramatique, mortelle : le flamenco est une danse de l’amour et de la mort soutenue par une musique flamboyante.  Alors que ses pieds peinent à quitter le sol, son buste et ses bras paraissent séparés du reste de son corps disloqué, morcelé, en souffrance ; poupée désarticulée : bras gauche tendue et main en extension, l’autre avant-bras fléchi la paume hésitant entre pronation et supination, membres supérieurs se tordant de douleur. Aimantée au parquet de chêne, la jambe d’Irène barguigne, puis le pied s’arrache de son support en hurlant d’une douleur... exquise.  Ses poignets moulinent, s’élèvent vers les cieux avant de redescendre le long du corps comme pour l’imprégner de quelque grâce sanctifiante, puis s’en écartent, enfin s’ouvrent telles des ailes d’un flamant rose prenant son envol. Attirés l’un vers l’autre au-dessus de la tête les avant-bras se croisent, puis se décroisent, s’offrant à tous, embrassant l’univers ; soutenues par une musique trépidante, les mains en flexion sont saisies d’un flapping tremor haché mais harmonieux ; oiseau blessé ?... par qui ?... Musique et chant allant crescendo, Rose Irène Sophie pivote sur elle-même, tourne, tourne, tourne de plus en plus vite et, en fin, s’écroule à mes pieds : matador donnant l’estocade, je me hisse sur la pointe des orteils puis la couvre de mon foulard rouge et du sombrero. La salle crie, hurle, trépigne, applaudit à tout rompre : toute la ville salue mon triomphe.

 

( La suite,  prochainement )                                                                                      

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