APRÈS LE BOGANDA* SECOND (24)

A-t-elle souri à l’appel de son prénom originel? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non ; j’aurais tant voulu la voir à défaut de l’avoir, cette esquisse de souris.

A-t-elle souri à l’appel de son prénom originel? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non ; j’aurais tant voulu la voir à défaut de l’avoir, cette esquisse de souris. Ah, le veinard !... Un collègue de travail, un ancien condisciple, un ami de son frère peut-être ? Un cousin assurément. Pour rien au monde il ne pourrait être un amant, même du temps de son adolescence : ceci est simplement inconcevable ! Une fille si belle ne doit pas avoir d’amant. Je lui concède volontiers des soupirants, maints soupirants ; mais d’amant, jamais !... Ce serait peccamineux que de la toucher ! Va-t-elle l’embrasser ? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Elle lui tend une main droite qu’il s’empresse d’effleurer avidement de ses lèvres barbouillées de je n’ose imaginer quelle souillure : disparate à l’état pur. Ah, si je pouvais lire leurs regards ! Connivents ? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Ils échangent quelques mots... d’amour ?... Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Ils se séparent : grand soulagement. Quittant cet importun, elle approche de mon poste d’observation, devient sirène un bref instant : bras et coudes au corps, jambes semblant accolées. La minute d’après, son chemisier blanc ourlé de rouge au col et aux manches la moule, affine sa taille surlignée par un ceste de Vénus coquelicot, lui galbe la poitrine et souligne les hanches. Dans leurs mouvements membres supérieurs et inférieurs alternent. Devenant de plus en plus gris, je ne puis dire assurément si sa jupe vêtement féminin par excellence est noire ou grise. Le regard lointain le pas égal, elle passe devant la première fenêtre du bar ; puis la voici de profil tournant lentement la tête comme pour me regarder, me chercher. Sa belle poitrine s’offre à moi de trois-quarts. C’est une vraie femme : ni cougar se faisant passer pour une boutonneuse, ni surannée resquillant dans l’adolescence. Une vraie femme avec toutes les bosses et tous les creux nécessaires, toutes les courbures requises, et là où il le faut ! Tête haute, jambes en longs fuseaux qui entre deux pas forment un V renversé, elle se fait porter par Vénus. Ses bras et avant-bras droits, lombes et buste dessinent un éphémère losange parfait tandis que la verticale tangente à sa fesse tombe d’aplomb sur le talon de sa jambe arrière. C’est une abrocome : naturellement longs sans escroquerie, ses cheveux tressés en queue de cheval me sont fontaine se déversant dans le canal de sa colonne vertébrale. Je ne peux me détacher mon regard du visage de cette inconnue, ni ma pensée de l’histoire que j’ai inventée pour elle : j’en suis obnubilé. Bouche bée, hypnotisé, agrippé à mon verre je la suis des yeux alors qu’elle s’engage dans l’impasse du Chemin de l’Espérance, m’émerveillant du va-et-vient de sa tresse, du jeu de bascule de ses hanches, imaginant les vidange et remplissage de ses fossettes de Michaelis. Euphrosyne Rose Irène Sophie. Je l’aperçois de face, la vois de profil, la perds de dos tout en l’accompagnant du regard vers sa destination : le 69 de l’impasse du Chemin de l’Espérance.

Toi, moi : néant, éternité. Lever son verre signe une victoire réelle ou fictive devant une épreuve physique, intellectuelle, morale, rituelle ; me voici gobelottant : mon sixième. Ce n’est pas encore la biture express ni, du moins l’espéré-je ainsi, déjà les premiers pas vers une inéluctable dipsomanie ; mais tout de même... point de doute : seule la propination s’avère difficile car il est plus facile de résister à son premier pichet de boganda qu’aux seconds ; mais quel exploit fêté-je ?..

(Fin)

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