APRÈS LE BOGANDA SECOND. (15)

De ma poche je sors un mouchoir en papier et m’essuie le visage, effaçant par ce geste le film qui se déroule dans mon pichet. Rien : nul château,  nulle bastide ; pas de randonnée sur palefroi, pas de ruisseau ; ni Merci à l’horizon, encore moins de partie d’échecs,  ou de flamenco ; rien.

 

Je viens de gagner deux parties sur trois, et donc de remporter le prix : des larmes me coulent sur les joues et tombent dans mon verre, mon verre de boganda, boganda devenu écran de ma nuit du Coran où revenu de mes songes d’amant dément, après tant et tant de temps d’errance j’ai avancé le pas tremblant dans le chemin menant vers ton cœur Rose Irène ma reine ma sirène, une rose en bouton à la main. De ma poche je sors un mouchoir en papier et m’essuie le visage, effaçant par ce geste le film qui se déroule dans mon pichet. Rien : nul château,  nulle bastide ; pas de randonnée sur palefroi, pas de ruisseau ; ni Merci à l’horizon, encore moins de partie d’échecs,  ou de flamenco ; rien. Rien que moi poursuivant le boganda second aromatisé aux fruits exotiques : 55° ; rien hors face à moi et près d’un cendrier noir portant cheval blanc posé sur une table carrée cent sur cent faite de planches mal rabotées rebut d’une scierie spécialisée dans l’exportation de bois d’œuvre, un hanap à moitié vide.      

- Patron ! Encore un boganda, s’il vous plaît.                                                                                            

- Lequel ? Paris-Sangha qui offre un inoubliable voyage immobile, Ndumba wa Sangha, le nouveau venu restaurant vigueur et optimisme juvéniles devant toute femme transformée en reine de beauté,  ou Lingala lia Ueso qui fera de vous plus polyglotte que l’ensemble des apôtres ce fameux dimanche de Pentecôte à Jérusalem ?                                                                                                                               

- Ces disciples du Christ maniaient-ils vraiment plusieurs dialectes, ou bien tenaient-ils un seul et même langage reçu en écho dans son parler maternel par chaque auditeur ? Autrement dit, est-il vrai que dans un discours l’important n’est pas ce que l’on dit, mais la manière dont on est compris ?...Trêve de parlotte : un Paris-Sangha sans quitter ma chaise ! Il y a bien longtemps que je ne suis allé en  vacances.                                                                                                                                                      

-  Bon voyage, Monsieur.                                                                                                                

Je goûte la liqueur accueillie, hébergée dans ma bouche hospitalière : tête légèrement amère, corps acidulé, queue sucrée. La deuxième gorgée passe un peu plus vite. Après la troisième, je me sens bien, un peu léger, comme en impesanteur. Les chaises ont un fond de quatre lattes, et le dossier de deux. Tous les meubles sont d’un bleu douteux. Personne au comptoir si ce n’est monsieur André Simon classant des papiers puis recomptant sa maigre recette de la journée. Je suis seul client au Tenezrouf hormis deux amis qui, ressassant leurs échecs et embellissant leurs succès, sirotent une piquette dans un coin à ma droite. Accroché au mur au-dessus d’eux, un cadre avec rappel de la réglementation réprimant l’état d’ivresse et interdisant la délivrance d’alcool aux mineurs ; non loin, le menu du jour et le prix des consommations sont écrits sur une ardoise encadrée d’une fausse dorure. Derrière moi trône le tenancier. Les verres sont alignés de part et d’autre d’un évier en inox dont la longueur est jalonnée par trois distributeurs de bière à la pression : brune, blonde, blanche. À droite du barman trois étagères superposées présentent des vins et liqueurs de production locale et, à sa gauche des boissons importées notamment les trois boganda.  Par-dessus cet échafaudage un poste à galène diffuse un concert de musique classique à côté d’une pendule sonnant heures, demies et quarts. Datant de Mathusalem un Frigidaire contenant sodas et limonades pour celui qui par accident échouerait ici, se dresse bien calé entre le zinc et nos deux compères ; une machine à café lui répond comme un écho déformé. Une porte encadrée par les étagères à alcools ouvre sur la réserve, et permet de gagner situé à l’étage dont on voit les solives soutenant le plancher, l’appartement du propriétaire. On a installé à l’un des sommets d’une diagonale dont l’autre est occupé par les deux assiégeants de la bouteille de vin, une cabine téléphonique orientant vers les toilettes situées dans le sous-sol.                                     

– On arrête ici, Chef ? demande monsieur Simon.                                                                                                        

- Après le boganda second.                                                                                                                                 

On me sert un autre godet de la même liqueur. Mon quart à peine plein, que je le vide.                          

- C’est bon, Chef ?...  

- Après le boganda second : un peu de Ndumba wa Sangha s’il vous plaît, puis je stoppe ; dis-je d’une voix peu convaincante. C’est une vraie merveille, ce Ndumba wa Sangha ! ajouté-je ; je déguste, savoure ce breuvage qui percole dans ma bouche avant de filer vers mon estomac.                  

Heureux presque euphorique, je laisse mes yeux vagabonder. Tournant le dos à monsieur André Simon je contemple la rue par les trois grandes baies vitrées donnant sur le boulevard du Désir : chaussée bitumée, trottoirs pavés par endroits.  Sur l’allège un fond de briques rouges et de briques bleues laissent voir des images modules d’une fresque racontant une histoire perdue : un éclair, un cœur, une croix latine perchée sur une colonne, des vagues, le signe de l’infini ; texte inintelligible qui pourtant recèle un sens pour celui qui l’a écrit, et pour qui il l’a été. De part et d’autre de la porte d’entrée deux fenêtres ouvrent sur l’impasse non pas du pays de la soif, mais du Chemin de l’Espérance qui croise le boulevard à angle droit au niveau du bar. Boulevard du Désir ?... Si le désir d’avenir persiste encore chez les no future, monsieur François le maire ayant décidé de faire abattre tous les marronniers qui la bordaient cette large voie n’a de boulevard que le nom; à peine plus large que la grand-rue, elle aurait honorablement mérité l’appellation d’avenue ; il n’y a jamais eu de rempart à cet endroit.

Milieu de l’après-midi. Peu avant les bus qui passent ici toutes les heures aux moments de forte affluence, les éboueurs nous débarrassent des immondices, poubelles et autres impédimenta. Derrière un gros camion gris à double compartiment un agent vêtu d’une veste à rayures fluorescentes orange court de part et d’autre de la rue balançant des sacs noirs, bleus, jaunes ou verts avec une telle dextérité qu’indépendamment de leurs couleurs, leurs poids ils atterrissent toujours au bon endroit. Eté ou hiver, il court...court. Printemps comme automne, il porte...porte. Combien de kilomètres parcourus en fin de journée ? de tonnes portées au bout de la semaine ? Quel salaire pour tant de peine ?... Les rues sont propres, la placette de la Grande Victoire croisement devant la buvette, nette. Entre dix-sept heures trente et dix-huit heures s’installe une éclaircie en ces lieux ordinairement grouillant de monde : les lycéens n’ont pas encore quitté leurs classes, ni les gratte-papier leurs bureaux ; les usines ne se sont pas pour l’instant débarrassées de leurs ouvriers, ni les champs alentour de leurs paysans.  Voitures ni en stationnement ni roulant même au pas ; nul passant : on croirait regarder le film d’une ville figée. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages : va-t-il pleuvoir ? Oh, la malheureuse pensée ! Comme j’extirpe cette idée de mon cerveau, le vent chasse la dernière panne ; hélios illumine Le Désir.                                                                                                                            

- Dis donc André ! Ne trouves-tu pas bizarre la désertion du boulevard aujourd’hui ?  lancé-je              

- Désertion ?... Et tout ce monde qui circule ?                                                                                            

- Je ne vois personne, ou plutôt des ombres.                                                                                                

- Des ombres ?...                                                                                                                                         

- Oui des ombres, des mirages : je suis devant un désert.                                                                           

- Ah ?...  Aurais-tu déjà trop bu ? Devrais-je arrêter ?...  

- Oui, après le boganda second, c’est-à-dire Lingala lia Ueso. Promis, juré !   

 

( La suite, prochainement. )                     

 

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