APRÈS LE BOGANDA* SECOND (2)

Dans le tiède silence de la nuit j’entends battre nos cœurs en mesure, et souhaite que tes pensées épousent les miennes.

Posée telle une perle de culture dans le firmament, Sénélé passe en revue un défilé de nuages cotonneux que reflète plus ou moins déformés par endroits, le canal étale câliné par une légère brise. Je marche à tes côtés jusqu’à l’heure du tigre en dépit de maints échecs décrétés provisoires, et de quelques succès aléatoires pris pour définitifs. Nos pas sonores marquent le tempo du chant du rossignol. Malgré le faible éclairage, dans tes yeux je lis la partition de quelque antiphonaire connu de nous seuls ; et vague, me renvoyant un pâle reflet de ma flamme, ton regard exprime bien plus qu’il ne laisse entrevoir : l’amour crée une émotion d’outre-mots, et pourtant... une monnaie d’échange, les mots ; deux places financières, toi et moi sourds à tout opérateur.
À quel pesant d’or estimer mes serments ?... Pour toi, question térébrante à résoudre avant que peu à peu tu ne me fasses passer de l’espérance à la croyance réversible puis certaine, m’ouvrant la porte d’un savoir hypothétique ; hypothèse d’une connaissance instable, fragile et, d’un coup d’un seul me voici projeté dans une sûreté infrangible ; mais... pourrais-je te connaître ? Le voudrais-je ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non ; nonobstant, si je devais choisir un champ d’honneur où mourir, ce serait ta chambre où après que tu auras allumé l’obscurité qui l’inondera d’une lumière noire, nous nous allongerons dans ton lit : tu m’y fera saint, que j’aille au Paradis ou en Enfer car te connaître me sera science conduisant droit au désespoir puisque connaissance de la vérité, de la vérité toute, la vérité toute nue, vérité dernière, celle que chante la tourterelle, le rossignol, le poète.


Chaude, ta main me paraît un peu moite. Dans le tiède silence de la nuit j’entends battre nos cœurs en mesure, et souhaite que tes pensées épousent les miennes. De quoi demain sera-t-il fait ?... La septième nuit de la septième lune de la septième année de notre septième décennie, après que sera arrivé le moment où le moindre caprice du temps prend valeur de cataclysme, je t’aimerai encore, je t’aimerai davantage ; ce sera alors que tous deux nous reviendrons sur nos pas visiter notre jardin secret avant que tout ne soit fini. Ni Enfer ni Paradis encore moins Purgatoire, parfois Jardin des délices, le nôtre sera souvent jardin de curé interdit aux digitales et autres fleurs vénéneuses. Une larme serpentera entre rosiers inermes portant roses rouges, blanches ou noires, orchidées de sortie vernale et rentrée pré-hivernale.


Evitant avec soin amoureux de la place, mérétrix besognant dans les ateliers de la nature, et tous ceux qui font métier de battre le briquet aux allumeuses ou se parent d’un bouclier verbal enivrant leur interlocuteur, accrochés toi à mon bras et moi à ta confiance, nous avancerons résolument franchissant chausse-trapes, crocs-en-jambe. Sur une butte mammiforme, pour récompense de nos efforts, nous attendra un temple d’amour. Rogations. Loin des humains, près des dieux ; vue imprenable. Longue et difficile aura été l’ascension, facile et courte se déroulera la descente dans le labyrinthe de la vie quotidienne, notre mutuelle affection nous servant de fil d’Ariane.


Une légère brise souffle de terre : peu à peu le ciel bleu se farde de quelques beaux stratus venus y faire une visite de convenances. M’éveillant à toi, je me réveille et constate que tu n’es pas ici, ni là non plus ; j’ai rêvé. Comme il est doux de se laisser bercer d’illusions ! Que la vie s’avérerait triste, délestée de celles-ci ! Les deux pieds rivés sur Terre je décolle néanmoins jetant mon âme par- dessus bord, m’élançant vers toi mon Paradis ; tant pis si je brûle dans les flammes ou grille en Enfer, prix à payer pour mériter ta lune, -- dans la marelle des jours. Que choisirais-tu ? ... La marelle de l’eau me plairait tant : elle compte trois reposées, -- trois fois plus d’occasions de t’attendre et rêver, -- une rivière interdite, aimant vers la transgression. Peut-être préférerais-tu celle des noms, -- belle occasion pour signifier notre amour par trente-trois mots différents : inclination attirance, béguin badinage marivaudage, fleurette flirt, pariade ; désir engouement, maraîchinage hymen ; affection attachement, passade aventure liaison; flamme, partenaire ; tendresse, feux; énamoration passion, rut ; ferveur dilection, adoration culte ; vice péché érotomanie délire furie... Avec ta permission nous changerons les règles du passe-carreaux : deux joueurs pour un tour, mais non pas deux passages chacun, un aller simple à l’empyrée nous suffira car le Ciel me sera seuil où le bouton de rose se métamorphosera en bouton de porte bindu, germe de toutes potentialités, nectar ou poison, instant où l’inexistant existera.


Derrière des murs épais aux fenêtres entravées de croix latines ou grecques et à l’entrée quasi infranchissable, il y aura toi Rose Sophie Irène ma sirène. Pourtant je relèverai le défi : viser juste, juger juste pour transformer toutes les cases en chambres où j’inscrirai mes initiales et, SDF désormais, tu logeras avec moi : déjà, je me rêve ton matelot ; trio à deux : amour, toi et moi. Ce jeu initiatique et symbolique, jeu d’équilibre entre savoir-faire et savoir-être nous dévoilera à nous-mêmes. Qui de nous deux a souri avant l’autre ? Le pâle soleil de janvier t’irise cheveux et pupilles, scotomisant l’air morveux. Peu à peu, mon sentiment dans le tien se vautre : patient, tapi, notre amour attend comme un fauve, sûr de lui ; question de temps. Peu de croisées. Ouvragée de volutes et d’arabesques, une porte unique sculptée dans la masse d’un ébène royal contemporain des presbytres ; autour de celle-ci, pierre après pierre, brique sur brique je bâtirai un édifice, château ou palais qui nous sera nid.

(La suite, demain)

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