APRÈS LE BOGANDA SECOND. (9)

L’officiant en herbe des pompes funèbres accouvé sur la rive ses orteils trempant dans l’eau garde l’air grave, voire triste mais digne comme il sied à tout grand homme frappé par un petit malheur.


Inquiétude au château : le temps coule à torrents, la nuit se hâte ; les chandelles auréolent de leurs ombres des plages lumineuses sur les murs, le dîner est presque prêt mais point de Rose Irène Sophie ni de cet importun lui servant de compagnon de promenade ; Dieu sait ce que celui-ci peut bien ourdir !... Une battue est organisée, vraie chasse à courre avec chiens, chevaux, cors et flambeaux. De loin on distingue des costumes sans visage : casques, tapabors à bords rabattus ou non, chapeaux, canotiers ; des redingotes avec manches à l’imbécile côtoient des tuniques couvrant subucules, des pantalons justaucorps, bouffants ou à la hussarde ; des jupes accompagnent des robes de toutes les longueurs voire des hardes de restavec. Les torches allumées dessinent un fleuve aux mille bras dont le cours principal avance puissamment vers nous tandis que des effluents qui s’en dégagent s’égaillent dans le bois ; incendie de forêt en automne. Coiffée d’une capote, Stella ta cousine rejointe par Robert Macaire que chacun se plaît à nommer Roberto bientôt rattrapés par toute l’armada nous découvrent marchant côte à côte dans un sentier étroit ; ce qui ne nous suscite aucune encouble se révèle pour tous flagrant délit d’inconduite.

- D’où rentres-tu en pleine nuit noire et en société avec ce bachibouzouk, Rose ?...

- De voyage comme de coutume, bien chère Stella.

- De voyage ?... mais de quel voyage s’il te plaît ?

- D’habitude, c’est pour affaire...

- Mais cette fois, dame habitudinaire ?...

- Toujours pour affaire mon cher Roberto mais... de cœur !

-Nous sommes jeudi, Madame ! Ce jour m’est dû, et votre beauté exige mieux que de se trouver en compagnie dérogatoire d’un paltoquet jouant au marquis ! endêve Macaire qui doté d’un Moi étriqué croit le moment venu pour quelque peu l’étarquer ; ses yeux d’ordinaire d’un bleu mal définissable prennent aussitôt la froideur de l’acier. Tout le monde se tait, retient son souffle, se demandant quel orage va éclater ; coup de tonnerre sans suite dans un ciel jusque-là serein, ou prodromes d’un dévastateur cyclone de mousson d’été ? Ce silence qui durera une minute ou deux tout au plus trois, me paraît éternité. Directement mis en cause puis incagué, je ne puis m’esquicher d’autant que ta présence me confère une aura de paladin face à ce général d’une armée en retraite aux flambeaux.

- Je vous laisse le choix des armes monsieur Robert Macaire, lui dis-je.

- Pas de sang Messieurs, je vous en conjure ! supplie une voix féminine. Tout à mon sujet, je ne la reconnais pas.

- Echecs, copoeira, flamenco répond mon rival.

- Après la messe, dans la grande salle des bals ; le noble jeu en trois parties le premier dimanche, sept jours plus tard trois heures ininterrompues de danse afro-brésilienne, puis l’espagnole le jour du Seigneur second ; telle est ma proposition.

- Le lauréat épousera Rose Irène Sophie avancent les Haricotier,

- Et Stella jouant le rôle d’Oldrada sera l’accessit ainsi l’amour demeurera-t-il roi, et la paix reine a complété monseigneur Irénée.


Après qu’ont été fixées et admises les modalités de réparation, partout au palais à la ville comme à la campagne, par tous les sentiers, les chemins de muletiers menant à la montagne où les pasteurs transhumant d’une malga à l’autre conduisent leurs troupeaux, il n’est de conversation que ce duel, réédition améliorée de celui qui à Marostica, pour les beaux yeux de Lionara fille de Tadeo Parisio opposa en l’an de grâce mille quatre cent-cinquante-quatre Rinaldo d’Angarano à Vieri da Vallonara. Avec sa corpulence de sumotori poids plume et son air roger-bontemps donnant toujours l’impression de tout prendre à la légère, plaisantant sur des choses graves, monsieur Brice Provak le directeur de l’école des échecs au Centre d’Education Populaire de la ville bien que parlant d’autant plus sérieusement qu’il paraît blaguer, n’en demeure pas moins le meilleur pédagogue de la cité ; aussi dois-je rester très attentif tout au long des deux jours de révision intensive qu’il a eu l’aménité de me proposer.

Pour atteindre le CEP, il faut traverser le Paradis, jardin public tracé en centre-ville. Porte nord : un labyrinthe, champ des héros dont Bernard de Clairvaux et Voltaire contrôlent l’accès, où Simon Kimbangu côtoie André Matsua tandis que Jeanne d’Arc tend la main à Kimpa Vita ; à la sortie, Tchaka tourne le dos à Napoléon contemplant Poséidon qui éjacule les quatre fleuves primordiaux jalonnés par des Géants en équilibre instable sur d’immenses rochers. Porte ouest : pattes d’oie, ronds-points reliés par des allées droites convergeant vers un resplendissant soleil métallique ou liquide : symbole du pouvoir autoritaire. Porte est : l’occupation de l’espace est caractérisée par une grande richesse de couleurs dans les dessins d’arabesques de verdure sur terrasses. La zone sud ressemble à un jardin à la française revu par un Anglais ayant séjourné au Japon dans sa jeunesse : bizarreries architecturales dominées par des formes irrégulières, des associations surprenantes ; à la fois jardin de prestige par la conception et le luxe, jardin de thé chargé de recréer un lieu de contemplation d’immobilité et de silence, cet espace traversé et cerné comme par la lâche laisse du jardin-promenade est, vu d’avion, jardin en damier dont les lignes portent de vieux arbres aux quarante écus, et les mailles fleurs, plans d’eau ; jardin dans le jardin, il nous donne à voir l’image d’un monde en miniature où triomphe le subtil équilibre entre spontanéité de la nature et asservissement de celle-ci pour le plaisir de l’être humain avec comme gardien du temple, Priape en majesté : le mortel communiant avec l’immortel.

De l’autre côté de la rue piétonne, le CEP ; il fait beau : le soleil déclinant dessine des arcades d’ombre sur les murs de l’immeuble. Derrière un grand portail haut d’environ trois mètres, un vaste vestibule d’où partent des dégagements : à gauche, vers les écoles de musique et de peinture ; à droite, la salle d’alphabétisation des adultes accotée à l’atelier de bricolage ; en face reléguée au fond du couloir, Cassiopée précédée de Caïssa. Salle rectangulaire meublée de quelques tables nues accompagnées de chaises dures. Assis à son bureau à l’autre bout de la pièce d’où se détache un tableau, monsieur Brice Provak m’accueille avec un large sourire. L’Auberge espagnole est une toile d’environ quarante centimètres sur trente avec arrière-fond bleu azur en bas et, par endroits parasité de gris nuage, en haut. Une étroite bande sinueuse blanche oblique parcourue par des ondulations plus ou moins scintillantes s’élance des profondeurs pour la traverser d’un bord à l’autre donnant ainsi à voir en miroir deux images de lignes brisées noir de Chine portant des pointes perchées sur des angles rouge Congo très aigus. Une peinture à l’huile de dimensions moyennes est accrochée sur le mur de gauche : La Figue, sorte de gourde mauve posée sur une surface plane ou, peut-être tombée de quelque espace interstellaire, goutte parcourant le spectre de la lumière blanche et saisie juste lors de sa traversée de la bande violette. Comme pendant, un grand format : La Passion bleue. Porté par une plage blanche, un trépied mauve profond à bouts jaune poussin intercalés entre cinq manches centripètes de massues vert d’eau circonscrivant une succession de liserés circulaires lie de vin, vert olive, blanc cassé puis bleu outremer, marque le cœur du tableau. En périphérie, coiffé de dix cônes vert tendre disposés en circonférence, se déploie une couronne ciliaire de trois bandes colorées ; le bleu clair alternant avec le blanc mat. Sur le dernier mur, Les Obsèques de la carpe khoy. Dessiné au fusain, un enfant aux cheveux ébouriffés laisse dériver sur la rivière une barque en papier contenant le cercueil d’un beau poisson d’un empan de long et d’un auriculaire de large avec écailles encore luisantes bien que l’œil soit déjà morne. Un lombric entortillé sur lui-même tel un spaghetti trop cuit l’accompagne dans l’au-delà où il servira encore et toujours de repas. L’officiant en herbe des pompes funèbres accouvé sur la rive ses orteils trempant dans l’eau garde l’air grave, voire triste mais digne comme il sied à tout grand homme frappé par un petit malheur.

- Pour effleurer la robe d’une reine telle Rose Irène, il ne faut pas moins que le roi des jeux n’est-ce pas ? Ce ne me semble tout de même pas un hasard qu’Euphron frère de Vénus ait senti le besoin de créer cette partie de plaisir afin d’aider Mars à séduire       Caïssa !

-Tel est aussi mon avis monsieur Provak .

-Appelez-moi Brice, voyons !

- Impossible, monsieur Provak.

- Alors coupons la poire en deux, disons Brice Provak.

- Il me semble y avoir bien plus multiplication que division, monsieur Provak!

- Puisque tu t’agrippes tant ce titre de civilité, je propose monsieur Brice Provak.

- Je n’y trouve rien à ajouter.

- Les échecs sont un jeu de guerre, c’est-à-dire de stratégie et de tactique : il y a un roi dont il faut défendre le trésor grâce à une armée commandée par la dame sorte de Jeanne d’Arc secondée par deux colonels d’artillerie lourde, deux capitaines de cavalerie, deux agents doubles et huit fantassins. La stratégie la meilleure s’exprime en l’art de savoir ce qu’il faut faire quand il n’y a rien à faire ; autrement dit, savoir évaluer globalement les positions puis établir un plan à long terme ; quant à la tactique, elle consiste à décider opportunément comment, lorsqu’il faut agir. Puisque la configuration des pièces détermine largement la stratégie, il ne faut nullement rechigner à sacrifier à bon escient du matériel car on peut fort bien avoir sa gibecière garnie mais perdre la partie : en immolant les héros du centre il est possible d’ouvrir les lignes puis exploiter les faiblesses de l’adversaire. Je vous rappelle que la manche se déroule en trois phases : l’ouverture ou préparation au combat, la bataille avec attaque directe pour la capture du roi adverse, la finale qui donne le coup de grâce. Les préparatifs ont pour but le déploiement de l’armée c’est-à-dire l’occupation et le contrôle du territoire, l’établissement d’une bonne structure des pièces pour la sécurisation de son roi, et enfin l’investissement du centre de l’échiquier à cause que le vainqueur de cet affrontement gagne généralement la partie. Qui souhaite vaincre un adversaire jugé redoutable doit minutieusement étudier toutes les manches que celui-ci a gagnées, puis se demander pourquoi ne les a-t-il pas perdues. Très imaginatif, Roberto est un bon tacticien mais hélas pour lui, impulsif ; méfie-toi toujours de sa fausse somnolence de fauve assoupi guettant néanmoins la faute afin d’assener le coup de patte meurtrier. Dimanche il arrivera lesté d’un lourd bagage théorique lui faisant croire qu’il est excellent stratège. Du regard il balaie les quatre murs, puis se retourne vers moi : il a flairé ma perplexité aussi me livre-t-il quelques explications alors que nous cheminons vers la sortie. Je le quitte la tête pleine de traits et de couleurs, d’histoires de parties burlesques, magnifiques ou stupéfiantes. 

 

(La suite, prochainement)

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