APRÈS LE BOGANDA* SECOND (3)

Qui de nous deux a souri avant l’autre ? Etait-ce toi ? Etait-ce moi ?

Qui de nous deux a souri avant l’autre ? Etait-ce toi ? Etait-ce moi ? Je l’ignore mais te sais t’être mise en posture de recueillir mon souris en signe de départ pour le long parcours du jeu de l’oie, ouïe ouverte sur le monde ; ne rappelle-t-il pas le limaçon de l’oreille interne ? Nous rencontrer, nous séparer, nous lier, nous secourir puis arriver ex-æquo à la case soixante-trois ; pur hasard dira la stochastique. Tant pis pour elle. Entre Autre et Soi, Ciel et Terre, l’oie est médiatrice comme Désir entre tourments et délices. Une femme, un homme ; toi, moi. Tu seras 9 et moi, 6 ; ensemble nous accomplirons le trajet en spirale ascendante de neuf par sept qui aboutit à soixante –trois cases, c’est-à-dire la totalité de la vie, concentré du Temps invitant à l’acceptation de la frustration, l’exaltation de la patience, l’approfondissement de la réflexion, l’acquisition de l’autonomie, la préférence de la solidarité.


Te voici à la case quatre vêtue d’une jupe coquelicot coccinelle, rouge et noire ; désir et mystère. Moi 6 sur le pont, suis happé par un tumulte de sentiments et sensations contradictoires se télescopant puis sans nul répit, me propulsant dans l’inconnu. À l’hôtel du dix-neuf rue de l’Amour, ma passion pour une rose punctiforme va errer traversant toutes latitudes, chaque hémisphère ; elle se dilatera pour nous enfermer dans un cercle qu’un cri déroulera en spirale ascendante. Du puits j’attends que tu me sortes, rose adamantine c’est-à-dire précieuse, lumineuse, d’humeur changeante, nacrée à reflets bleus, mauves, blancs ou rutilants : angoisse les nuits sans lune, espoir aux lueurs aurorales. Tu me tends une grappe de raisins, je t’offre un brin de muguet ; mais submergé de désir, je me perds dans le grand dédale de mes sentiments. Dieu merci nous voici à table comme des Romains, autrement dit à demi couchés : de ta belle chair, je m’apprête à faire bonne chère. Patatras !... Je suis précipité en prison. Empreinte de pas perdus dans la cendre de mon rêve brisé, ma tendresse gît au pied d’une tour de silence érigée dans ma tête ; me voici rapatrié en terre de nostalgie : je ne vois pas les choses au moment où je les perçois, ni ne les ressens quand je les sens.


Attendre. Attendre n’est point situation ocieuse : attendre que la graine semée germe, le germe pousse, la pousse fleurisse, la fleur fructifie, le fruit murisse. Attendre que le temps fasse son œuvre. Temps instant, temps linéaire, temps circulaire, temps infini. Anachronisme, parachronisme, synchronie, uchronie. Vivre le présent au futur, potion magique ; le passé au présent, baume lénifiant ; au futur antérieur, exercice de rêveur ; mais le présent au présent est don des dieux. Flou artistique alliant dans l’écuelle de l’accueil imprécision et indécision dans l’oubli du passé et l’exil du futur, entre joie et résignation, Attente est acceptation de l’œuvre irrémédiable du temps qui galope, traîne ou percole entre regret et désir. Temps qui change, et temps qui changent ; temps nécessaire strangulé par le temps de l’argent, temps du soignant par celui du comptable ; temps accordéon qu’on gagne en le perdant, tu es le temps escamoté, oublié puis retrouvé. Humilité humaine devant création divine, alliée du présent et amie de l’avenir puisant dans le passé des forces intarissables, tu es promesse des temps heureux, toi Patience ô Passion du temps !


La nature s’habille d’une robe pie quand la nuit hésite à s’en aller tandis que le jour n’est pas encore arrivé. Etayant ma prière déprécatoire, le progrès incrémental de notre lien me tire vers la lumière, vers ta lumière. Chant d’oiseaux, parfum de fleurs, caresse de ton souffle ; je suis bien libre ! Case cinquante-huit : je me meurs. Je suis mort. Déjà mort ?... Oui mais enthousiaste puisqu’il s’agit d’une catabase : mort à la solitude, mort à l’indifférence, mort à l’inaffectivité car je t’ai rencontrée toi présence apotropaïque, et reconnue tant par lecture immédiate en convoquant mes traces mnésiques ensevelies, que par déchiffrage grâce à l’analyse d’une logique faisant telle une appropriation alphabétique, correspondre chaque signe que tu émets à un écho retrouvé dans mon dictionnaire émotionnel. Nous voilà ressuscités à la case soixante-trois, foulant ex-æquo le sol du jardin des Hespérides.


Sous un rayon blafard, une voix claire monte vers le ciel qui se voile ; la lune en syzygie, dulcinée et sigisbée nous marchons sur les ajots crissant sous nos pas. Hors terhatu *et dot, nous parlons d’amour ; or Amour est mot performatif : parler d’amour conjugal, c’est déjà conjuguer l’amour ; aussi, assis sur un banc au milieu de la roseraie, contemplons-nous muets un dhuit : Mozart après Mozart, caudalie de dégustation d’une jouissance inespérée. Telles des lucioles éparpillées clignotant çà et là, quelques étoiles observent notre hyménée supplice de Sisyphe : chaque nuit gomme toutes nos certitudes, et le matin reprend à zéro nous interrogeant tour à tour ; feu flamboyant ou lueur chancelante mais néanmoins vivace, château de sable submergé par le flux et reflux des sentiments ; par instinct de survie, il est dans l’intervalle jour après jour, reconstruit toujours plus solide qu’auparavant. Devant nous se dresserait-il un mur ? Alors nous y creuserions un ajour, bougie échancrant l’obscurité et, filles accortes aux bras de barbons à l’air empesé de suffisance, gandins et lovelaces escortant cougars, prêtres en crise de foi, soldats revenus de leur certitude, tous arriverons les deuxièmes mercredis du mois honorer ton salon havre de sérendipité, oppidum de liberté où orient et occident, septentrion et midi partagent le repas en devisant malgré leurs divergences d’opinion, leurs différences de statut : toute haine y est bannie.


Troisième jour de la semaine. Dissimulées derrière les grands platanes bordant le cours menant à ton château, nombre de femmes communes travaillent pour un sandwich dans de clandestins ateliers de la nature.
Face à la mairie, un dazibao :
«  Les Vieux au boulot,
Les Jeunes au bistrot ?...
Non !... Les Jeunes au turbin,
Les Vieux au jardin ! »


* prestation compensatoire due à la belle-famille par le gendre.

(La suite, demain)

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