Le bonheur n'est pas Vital. (2)

Philomène paraît. Apparence et apparition. Apparition aux autres et à soi sous forme d’apparence car toujours en représentation. Son corps qui n’abrite plus qu’une vie fossile fait commerce tout azimut de l’image qu’elle donne à voir : faux seins, faux cul, faux cils, fausse couleur des yeux, faux ventre plat ; fausse de la tête aux pieds, fausse au-dehors, fausse au-dedans ; mais bellissime.

Traversant la mezzanine vrai pool d’une rivière de montagne aux nombreux affluents,-- dégagement vers la cuisine plus étincelante de propreté qu’un bloc opératoire pour chirurgie cardiaque, vers la salle de séjour, le bureau salon de musique, la chambre et les toilettes - - , avant de dévaler l’escalier en chêne menant au rez-de-chaussée où un corridor sépare chambres d’hôtes d’un côté, commodités et buanderie de l’autre, Vital gagne excroissance du salon, son bureau où tente péniblement de survivre un feu moribond. Il prend un boufadou en fer forgé et chêne, le fait profondément inspirer puis expirer lentement: la flamme qui s’était assoupie vacille, se met à croître ensuite, enfin embrase tout le foyer illuminant ainsi la pièce. De son fauteuil, il embrasse la place des Fédérés d’un seul coup d’œil. Venue de droite et vêtue d’une capeline rouge laissant entrevoir une robe saumon au-dessus des bottines blanches fourrées de noir, une femme élancée, le visage rayonnant d’un sourire calme comme pour un rendez-vous galant, fait crisser sous ses pas la poudreuse tombée la veille. Elle se dirige vers le boulevard Jules Guesde qui parti du quartier cossu de l’ouest, abouche sur la place juste dans l’enfilade de la rue perdue. Un groupe d’enfants s’ingénie à édifier de gigantesques bonshommes de neige, colosses aux pieds fragiles. Las d’une construction s’avérant impossible, les garçons optent pour la destruction ; alors s’engage une bataille rangée où les boulets de motte enneigée s’élèvent, se croisent puis s’écrasent irisés dans la lumière du couchant comme des escadrilles en flammes. Le soir se hâte : d’un ciel déjà sombre, la brume tombe comme une longue traîne de mariée, et prend par contraste des accents tristes tel un interminable thrène aux vêpres du vendredi saint. Deci delà, comme un chant canon, des lueurs hésitantes annoncent puis confirment la fin du jour ; sur le balcon où il s’engage, la nuit lui paraît tiède, on aurait dit un récalcitrant été de la Saint-Martin ignorant avec désinvolture l’écoulement injonctif du calendrier. Du sol s’élève avec peine un parfum de terre mouillée tandis que des nuages glissent lentement mêlées aux flocons sales, de lourds relents libérés des usines du quartier des forges au-delà de la ZUP.


Un battant claque, des pas résonnent dans l’escalier ; un courant d’air errant de seuil en seuil balaie le couloir puis porte jusqu’à l’étage une bise de musc et de cannelle : femme vaporeuse dont la présence à domicile est bien plus sentie que ressentie, Philomène paraît sur la mezzanine puis passe s’enfermer dans la salle de bains. Le regard de Vital un moment distrait par le passage de cette cohabitante, revient se poser sur le foyer ardent. De ce feu tenu en alerte naît une clarté particulière embellissant tout ce qu’elle poupeline. Le regard flottant balaie un horizon tout proche fait de copies, livres et meubles ; aux murs, quelques tapisseries de femmes et une maternité. Serait-il meilleur de passer de l’obscurité à la lumière que l’inverse ? Le monde ténébreux des aveugles grouillerait-il de fantômes ? Que rendrait un tableau peint par un aveugle congénital ? Nous inviterait-il à observer l’obscurité changeant plus ou moins d’intensité ? Y mettrait-on des couleurs traduisant non une longueur d’onde mais une consistance, une température  par exemple viscosité et chaleur pour le rouge, un jaune fluide, étale et tiède, froid en même temps que ductilité mais aussi profondeur exprimant le bleu ? Et le noir alors ?... Ah, le noir !...

Coiffée d’un chapeau chinois bleu-nuit et escortée d’étincelles, étoiles filantes s’extirpant des tisons, une flamme tremblote comme celle purificatrice et communicatrice des cierges, ou ad majorem dei gloriam celle qui rôtit nombre d’innocents baptisés hérétiques ou sorcières ; flamme sanctificatrice s’écoulant sur les apôtres le jour de la Pentecôte ou flamme sanctifiante de la ferveur élevant vers le Ciel, flamme conviviale des scouts, ou celle des veuves et des filles surannées, la flamme demeure la langue d’un feu phénix, intarissable mais impuissante tel le feu de l’amour toujours incapable d’épuiser son sujet. Portée par des gaz, corps sans masse, elle naît, grandit puis meurt ; il faut la nourrir, la soigner, bref l’entretenir si l’on souhaite la maintenir. En fin de vie elle rejoint l’Histoire comme celle de la bibliothèque d’Alexandrie, le cimetière ainsi les feux de brousse en Afrique, ou le columbarium que sont nos cheminées. Indisciplinée, capricieuse, la flamme est l’âme du feu ; sans elle, il meurt : rouge qui avance, jaune orangé qui recule, enveloppent le bleu d’une houppelande blanche faisant de la flamme une artiste exécutant des contorsions d’une danse khmer qui, dessinant sur les murs des ombres chinoises, racontent une histoire écrite en noir sur une page de lumière blanche. Soit. Laquelle ?...

Le majeur gauche orné d’une bague de diamants parsemés de quelques gendarmes, la binette enluminée de lèvres carmin, belle et fragile sous une longue robe de soie rouge rayée de noir, en fausse place jalouse ayant terminé sa mise en beauté, Philomène paraît. Apparence et apparition. Apparition aux autres et à soi sous forme d’apparence car toujours en représentation. Son corps qui n’abrite plus qu’une vie fossile fait commerce tout azimut de l’image qu’elle donne à voir : faux seins, faux cul, faux cils, fausse couleur des yeux, faux ventre plat ; fausse de la tête aux pieds, fausse au-dehors, fausse au-dedans ; mais bellissime. L’apparition ressortit à l’imagination car elle se produit sur un fond de mystère. Drapée de lumière et auréolée d’obscurité, madame Philomène Ogé pacsée Vital s’étonne de trouver son homme encore goné dans sa robe de chambre, et rêvassant devant la cheminée.

« - Que fais-tu donc  au lieu de t’habiller, on nous attend d’ici une demi-heure au Club des SDF à l’autre bout de la ville ?

- J’observe la feuille frémissant à l’extrémité de la branche balancée par la brise.

- Maintenant ?... La nuit ?... En plein hiver ?... Tu te paies ma tête, ma parole ?

- Non, tout saigne, tout signe, tout signifie ; bien fou qui s’y fie. On célèbre aujourd’hui la Saint-Sylvestre, et anticipe sur l’avènement de l’an nouveau ; il ne me semble pourtant pas avoir matière à réjouissances : ces divertissements délusoires se répètent un peu trop souvent à mon sentiment. La fête des morts vient à peine d’être enterrée qu’il faut déjà penser à la naissance du Christ, à sa circoncision, puis sa mort suivie de sa résurrection, à son envol ; tout ceci sans jamais oublier de commémorer notre pacte, tribut à te payer chaque année, et gage de réassurance pour tes amis : je suis fatigué des fêtes ! Les gens s’amusent pour s’étourdir et perdre de vue qu’ils ne sont pas heureux ; alors afin de ne pas sombrer dans un profond désespoir, ils baptisent bonheur une escroquerie intellectuelle : ils se croyaient le centre du monde, mais découvrent horrifiés en y réfléchissant qu’ils n’en sont plus que le ventre, un insignifiant grain de poussière. À coups d’actes propitiatoires aux relents méphitiques telles vos fêtes, vous tentez d’éradiquer votre angoisse ; dérisoire rituel dont l’élan anagogique s’abîme à vos pieds. Participer à ces mondanités où d’un ton solennel s’il n’est mielleux on profère des compliments empesés d’hypocrisie m’exaspère ! J’exècre les festoyants, et les fêtes !... J’abhorre ces lieux où s’habillant de frais le vice leurre son monde ! Vas-y seule puisque cet univers te sied tant ! »

(La suite, demain)

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