Le bonheur n'est pas Vital. (4)

Hier je pense donc je suis, aujourd’hui je consomme donc je suis ; douleur de la révélation de la vacuité de la norme en vigueur... Qu'est-ce que l'amour sans les maux, et les mots sans amour?

Visage masque, corps marbre ; cette femme autrefois ouverte mais devenue impénétrable, reste-t-elle toujours aimable ? se demande Vital profondément troublé par l’énoncé même de la question. Depuis il tente retrouver toutes les pièces du puzzle, de se remémorer son histoire, de se préciser quand commencèrent le glissement insidieux des limites entre l’indifférence et la différence, le franchissement du seuil de la différance ouvrant les portes d’une aventure au destin indécidable. Il est bien loin le temps où, prenant prétexte de tout, elle lui demandait de la masser avec quelque opodeldoch afin de la soulager de courbatures imaginaires. Vital pourpense en contemplant ce feu qu’il vient de ressusciter. Celui-ci luisarne dessinant fresques fugitives et ombres fuligineuses sur le tapis rouge et les batiks bleus accrochés aux murs. Il l’aurait voulu fantomal et que, voyant, il y pût décrypter les arcanes du présent et de l’avenir.


« Notre histoire est la chronique de deux solitudes, se dit-il. Je suis tel un saint ayant déposé son auréole : hier je pense donc je suis, aujourd’hui je consomme donc je suis ; douleur de la révélation de la vacuité de la norme en vigueur. Il s’ensuit pour moi une relation particulière avec les livres. Bouquins et copies me font client de bordel dépensant sa quinzaine afin de s’offrir une présence à défaut de sexe. De Philomène le timbre de la voix, le regard, l’attitude, tout invalide ses serments d’amour ; amour sans preuve testimoniale. Comment en sommes-nous arrivés là ?... Pourquoi ?... Quand  a commencé cette dérive des sentiments sur le magma du temps, du mystère la lente dissipation comme nuit devant aube ? À partir de quel moment le jus de raisin a-t-il suri ? » L’amour fondation du bonheur repose sur un jeu ; le jeu en vaut-il la chandelle, la mise, le frisson ? On joue : brouillage des règles, des pistes ; renversement du champ des tenants et aboutissants, prise de l’effet pour la cause ; occultation du but sous le masque des moyens dissimulant la cause, événement auto-entretenu. Quand pris dans l’ivresse des joueurs le jeu s’emballe, dérape vers le bord du précipice d’un banco ouvrant sur le désespoir d’un vertige happant ceux-ci pour les expédier dans le siphon ils redécouvrent la cause qui s’était faite but : s’abolir, s’anéantir dans les ténébreuses profondeurs de l’exil intérieur l’un en l’autre. De ce jeu on vit ou meurt : mais, en vaut-il la chandelle ?


Seul face au foyer, Vital se promène dans sa douleur tel un orphelin revisitant chaque pièce de sa maison d’enfance. Plus jeune, à ses condisciples qui maniaient avec virtuosité l’art de faire rire les filles au point de lever une à une toutes leurs barrières de dégel d’avant la chute, de celles de vigilance anticipant ainsi un abandon de l’âme prélude à une ouverture du cœur et une voluptueuse défaite du corps, il vouait une secrète admiration mêlée d’un soupçon de mépris. Il savait les mots qu’il fallait prononcer, mais ne le pouvait car autour de lui et encore plus dans son monde d’adolescents, on ne lui offrait à voir que des mots d’amour désincarnés, des maux d’amour déshabités de mots. Qu’est-ce que l’amour sans ses maux, et les mots sans amour ? Un crime de lèse-éthique, avait-il conclu. Aller au bois, s’offrir la botte contre si peu lui semblait mesquin. Il ignorait alors que ces futilités fussent si utiles dans le commerce avec le beau sexe et, si nécessaires ces stupidités qui charmaient tant celui-ci. Avec acuité il percevait cette situation tragique de ne pouvoir sortir du dilemme : résister donc clore l’accès aux filles, ou se l’ouvrir en les trahissant, et sa conscience avec.


De ses rêves dévalués agrippés aux objets obsolètes, Vital observe dans le feu la flamme qui interroge l’homme en lui : « Il est des obscurités ne tolérant qu’un feu de bois incertain, ainsi livrent-elles la quintessence de leur poésie ; alors elles deviennent sujet, verbe ou complément au gré de l’humeur du contemplateur pour rendre compte du caractère imbriqué du souvenir et de l’imaginaire en ces circonstances, pense notre homme. » Comment se comprendre, où se situer dans cet univers agité de mouvements browniens ? Appartiendrait-il au registre utilitariste qui collecte les gens uniquement mus par le pouvoir d’emprise sur tout agent dans quelque activité humaine ? Ressortirait-il à une aire régie par l’éthique où le vertueux continue inlassablement d’œuvrer pour autrui malgré des échecs successifs ? Relèverait-il de la situation anachronique de cette ère de transcendance où le sage se voyant comme inséré dans le monde invite l’intelligence à s’incliner devant la métaphysique ? Son esprit légèrement engourdi par la tiédeur soutenant la musique crépitante du charme qui se consume, voit se dérouler dans la flamme des images, des scènes, des émotions vécues ou rêvées.


Il se souvient de l’époque lointaine où au sortir de l’adolescence et hors de cette jeunesse insouciante qui, la cigarette aux lèvres répétait : « Si le tabac tue à petit feu, tant mieux : nous ne sommes pas pressés », il voguait à la dérive durant des nuits sans lune ni étoile, vie absurde, dépourvue d’art et d’érotisme, sans maîtresse qui vînt assouvir ses sens alouvis, ou calmer sa douleur indicible, temps où il aurait souhaité lire la lettre d’une personne de qui il aurait été follement épris : mourir à soi-même afin de s’identifier à l’idéal de celle qui, tout en lui dévoilant une ineffable source de bonheur, se révèlerait cause de sa destruction. Comme lui aurait été agréable frisson que de confabuler ainsi avec cette visiteuse qui, bien que n’ayant jamais appartenu au cercle des intimes, ne lui serait pas apparue trop étrangère pour lui servir d’affidée ! Ensemble ils auraient mené des conversations courant sur le fil de la vraie vie ; ainsi isolés du monde tels des funambules, acrobates dansant au-dessus des chutes du Zambèze, leur seule appréhension aurait été qu’un enchantement ne vînt en rompre le charme.

Ce régime nocturne lui suggérait surévalués, des schèmes intimistes - - interface entre réflexion et émotion. Vital se met à sourire en pensant à la théorie présentant «l’amour sexuel comme hypothèse scientifique de la production objective du feu ». De fait, n’est-ce pas très répandue l’idée que le feu sourd du corps de la femme en particulier de ses organes génitaux comme celui du volcan jaillit des entrailles de la terre ? « En mécanique, on nomme système dissipatif celui qui perd de l’énergie par friction ; la relation sexuelle dissipant mon énergie physique, et me dissipant en me détournant des choses essentielles, ne serait-elle pas le rapport dissipatif par excellence ? Pourquoi donc, bien qu’ayant lu puis relu Westermarch et dans le texte et dans la meilleure traduction française connue, pourquoi donc me suis-je nonobstant pacsé ?... Mystère... Pourquoi sachant que ce sociologue finlandais qui avait consacré toute sa vie et son énergie intellectuelle à étudier la conjugalité humaine, et mourut ... célibataire, pourquoi avoir néanmoins risqué cette aventure avec mademoiselle Ego ? Non, Ogé ?... » s’interroge Vital.

 

(La suite, demain)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.