APRÈS LE BOGANDA* SECOND (6)

Conflit idéologique et psychologique, la guerre de basse intensité permet la réconciliation du châtelain et du patarin afin que le premier continue de vivre de bonne soupe, et le deuxième du beau langage de l’espoir d’une bonne soupe.

 

Bien de plats circulent. Entre mets que ne lie aucun mot malgré le flot ambiant de paroles me paraissant vaines, mon regard équivoque te sert d’entremets : cour d’une silencieuse éloquence espérant un amour végétable. Nous épuisons quelques bouteilles mais pas notre sujet. Un silence flotte comme si chacun cherche à faire son examen de conscience tout en mâchonnant quelque chose. Le colonel Barabbas relance la conversation au point où elle s’est assoupie.


- Croire en Noël est tout ce qui me reste de positif de mes années de catéchisme. Jésus fut un homme de paix : c’est en criant son nom tout à l’heure que j’ai participé à la grande manifestation contre la guerre ; défilé inoubliable avec effigie de Jean Jaurès en figure de proue, banderoles, chants, tambours, slogans, tout y était ; mobilisation inouïe dans toutes les grandes capitales du monde !

- Et vous pensez sérieusement changer quelque chose grâce à vos vociférations ?

- Mais bien sûr, monsieur le député ! Ne sommes-nous pas en démocratie ? répond le colonel pacifiste.

- Auriez-vous oublié les christmas bombings qui pulvérisèrent et les pagodes tours à huit côtés, et les églises ? Tous vos cris, intervient madame Haricotier, ne servent qu’à inquiéter les honnêtes gens, et effrayer les pauvres ; nullement ils n’arrêteront la guerre, vous devriez le savoir, mon colonel !

- Je l’ignore d’autant moins Madame, que pour chaque soldat aucune armée ne peut vaincre si elle ne s’adosse à un arrière inébranlable.

- Votre plus grande victoire croyez un banquier député mon colonel, ne sera qu’un glissement de la guerre chaude à la froide ; et là mon coco, ainsi que le dit ma concierge, « Nous savons y faire ! »  Conflit idéologique et psychologique, la guerre de basse intensité permet la réconciliation du châtelain et du patarin afin que le premier continue de vivre de bonne soupe, et le deuxième du beau langage de l’espoir d’une bonne soupe.

- Et si nous dépensions tout notre argent qui croupit dans vos banques, vous n’auriez plus rien monsieur Haricotier !

- Vous n’êtes pas sérieuse, Rose Irène ! Si cela était, vous n’en seriez pas quittes néanmoins car où que vous soyez, quoique vous fassiez, vous travaillez pour votre banquier, et cela même malgré vous ; ainsi en répondant aux mille et un questionnaires de satisfaction qu’il éparpille en maints endroits différents sans rapport évident les uns avec les autres, vous lui faîtes faire de substantielles économies en le dispensant d’embaucher un personnel qualifié qui entreprendrait une enquête d’opinion fiable : sur dix questions posées, une seule vous concerne vraiment les autres n’intéressent que le chef d’entreprise c’est-à-dire en dernier ressort, moi son banquier. Ce n’est tout de même pas par étourderie que nous avons placé aux postes stratégiques  des semeurs de troubles experts de la pêche en eau trouble! Les banquiers charrient un combustible hautement inflammable qui explose au moindre contact du comburant idoine. Quand la pressurisation du travail atteint son période, nous créons de toute pièce une crise financière d’abord, économique ensuite, sociale enfin : c’est une méthode de sélection naturelle éprouvée des plus efficace. C’est alors que dans cette guerre de trente ans que nous espérons de cent, sous le masque du défenseur de la veuve et protecteur de l’orphelin, tels des pompiers pyromanes, sous les ovations de la foule nous intervenons avec pour tout programme, «  Tout se vend, tout s’achète ; le marché qui jusqu’alors l’a dirigé, doit à présent digérer l’Etat ! » Guerre de basse intensité, la guerre économique avatar de la guerre froide a ses morts, -- les demandeurs d’emploi sans droit--, ses blessés, -- les chômeurs assistés --, ses grands invalides, -- les désœuvrés de longue durée. Après avoir étendu la valeur du capital à l’humain, d’où le concept de capital humain -- bien que le capital se soit toujours avéré marchand alors que l’humain n’est plus de droit marchandise --, nous voici arrivés au point où la prostitution étant élevée au rang de liberté cardinale, nous travaillons tous, nous de gré mais vous de force, à rendre destin l’accident.

- Devrais-je comprendre monsieur le député, que toutes nos manifestations publiques ne servent en dernière analyse qu’à dédouaner les fauteurs de guerre protégés par des prompteurs que sont les banques, concrétisation de l’art d’être malhonnête avec honnêteté, de pécher avec l’approbation du pape ?

- Et, prolongeant l’idée de Rose Irène Sophie, que notre liberté se réduit à celle de brailler à tue-tête dans le désert médiatique ou d’aller et de venir puis tourner en rond rivés à notre condition première ? Serait-il vrai ainsi qu’on le proclame dans les usines que «  La liberté est un mot, l’égalité une chose » ? s’insurge la professeure.

- La chose, donnée univoque ; le mot, sujet à interprétation ; mon grand-père commandant d’infanterie coloniale me disait que sur l’ordre de mission reçu du gouverneur général de l’Afrique équatoriale française pour aller mater la rébellion menée par le chef Laadum’ dans la zone de Garabinzam’ au nord-ouest de la Sangha, il était écrit :
«  République française
Liberté Egalité Fraternité»
Ainsi, au nom de la liberté, avec ses hommes il devait asseoir l’oppression coloniale sur ceux qui avaient pris la liberté de s’y opposer. Auriez-vous l’obligeance monsieur le député, de bien vouloir nous préciser le sens du mot liberté ?

- Si vous le souhaitez vraiment, je vous confesserai que la liberté de chacun vaut ce qu’il possède : qui possède un sou, a la part de liberté conférée par un sou. Tout le reste n’est que littérature chargée d’amuser la galerie, endormir les braves gens ; et en matière de sommeil, nous en connaissons un rayon : la liberté du plus fort est toujours la majeure, je vous l’ai montré tout à l’heure. Sénèque ne nous dit-il pas que «  Le crime heureux et prospère s’appelle vertu » ? Comme tout commercial, le banquier a le sens de la boutique : belle vitrine présentoir, arrière sordide ; abolition des murs entre Etats, érection de murailles dans la tête de chaque citoyen. Chacun sait que la moindre grande fortune s’allaite du sang des innocents ou plus chrétiennement Monseigneur, nul ne peut s’enrichir sans avoir préalablement escroqué son prochain ; d’où le secret bancaire chargé de voiler ce que la profession de foi du bailleur de fonds condamne ; si le secret médical a été institué dans l’intérêt du malade, le bancaire ne protège que celui du financier !

(La suite, demain)

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