Le bonheur n'est pas Vital. (5)

Lui qui ne la connaissait ni d'Ève ni d'Adam, la connut des lèvres et des dents cette nuit-là, puis quelques mois plus tard la visita du dehors au dedans.

 Tout avait commencé de manière fort inattendue : afin de les aider dans l’organisation et la gestion du bal du 14 juillet cette année-là, les pompiers avaient sollicité l’appui de quelques bénévoles. Vital tint le comptoir des boissons, Michel, le stand des sandwiches et amuse-gueules, Philomène, la caisse ; d’autres jeunes gens délivraient des renseignements ou portaient des charges. Pour faire place nette sur son étal, Vital vidait systématiquement les fonds de bouteille dans une bonbonne grâce à un entonnoir; comme il faisait très chaud, de temps à autre il servait cette ripopée à ses collègues et se rafraîchissait par la même occasion : pas étonnant qu’à la fin de la soirée tout le monde fut quelque peu brindezingue. À minuit passé, monsieur Vergobret le chef pompier chargea Vital de raccompagner Philo sa nièce à la maison. Jamais Vital n’avait vu de si près  jeune femme si belle, si fragile au point d’oublier d’invoquer sa sainte patronne ; lui qui ne la connaissait ni d’Eve ni d’Adam, la connut des lèvres et des dents cette nuit-là, puis quelques mois plus tard, la visita du dehors au-dedans. Philomène n’a rien d’une tire-pendière, bien au contraire, ni Vital d’un Don Juan.

Dans notre monde dominé par la spéculocratie gouvernement de l’apparence par l’apparence pour l’apparence où le savoir-plaire requiert un vrai savoir-faire, cette rencontre relevait-elle pour lui du plaisir du désir, d’une quête de sens révélant chez elle un désir de plaire, un sens de la quête ? Vital seul face à une flamme unique : rencontre heuristique de deux solitudes. Il offre la sienne, accueille celle de l’autre mais n’est pas sûr de la réciproque. Que faire de cette flamme capricieuse, femme tyrannique ? La flatter, la subir, souffrir ses foucades, espérer ses caresses, l’aimer en dépit de tout afin que telle une bénédiction sa lumière se répande sur lui ? «  Mon savoir sur cet éclat du jour soulignant des zones d’ombre aurait dû nécessairement comporter une part d’ignorance afin que je ne puisse jamais cesser d’explorer mon amour ; mais la transparente Philomène est-elle femme fantôme, hallucinose ou créature tangible d’une pure création mentale ? » se questionne Vital. Ce bissêtre l’a mené droit au PACS malgré de nombreux exemples décevants, en dépit des conseils de Westermarch car il n’aspirait alors qu’à vouer un amour généreux : Dieu seul peut mesurer les trésors de mansuétude que recèle un cœur amoureux ; mais au fil du temps, la prétention à l’amour mécène s’est avéré inane, et l’obsession d’aimer ce qui n’est pas, dolorigène. Alors a commencé l’emploi de mots réversibles, gélatineux dégoulinant de toutes parts, et accouchant d’une dérive sémantique ; ainsi de l’érosion sémantique à l’érosion érotique le glissement a été imperceptible mais irrémédiable ; par amuïssement le tissu des liens amoureux les unissant s’est effiloché en obligations conventionnelles, puis s’est brésillé en nécessité de survie. Visage masque, corps marbre : femme impénétrable. Sortie : silence de la philosophie, ou fureur de la folie.

Libres aux autres d’espérer et de vivre les tourments de l’espérance. Ma seule fortune aujourd’hui, est de n’en point attendre. Je me contente de l’absence du malheur et n’aspire pas à la présence du bonheur, et je trouve que n’être pas malheureux revient à être heureux.
Matias Aires

Vital ne ressortit pas à la gent cherchant la source de nos maux dans L’Origine du monde, mais à celle trouvant dans les mots, la racine des affres et délices de nos habitudes langagières. Quand on l’interroge sur son métier, sa réponse demeure invariable : «  Révélateur d’intelligence ». Âgé de quarante-cinq ans dont vingt de fonctionnariat à l’Education nationale, il est depuis quinze rentrées attaché au lycée d’enseignement général Anatole France où chaque année il marque sa prise de fonction par un cours inaugural, introduction à l’enseignement de la littérature française qui énonce les programmes officiel et officieux, sa méthode, ce qu’il pense donner aux élèves, et recevoir d’eux pour qui il représente à la fois un répertoire des mots et une encyclopédie des choses ; bref, un dictionnaire vivant. Comme tous les ans, il a une nouvelle fois été très en verve ainsi que le témoigne ce brouillon de son propos :

«  Il m’échoit cette année encore l’honneur et le privilège d’enseigner la littérature française, ce qui signifie dire de manière nouvelle les choses anciennes, mettre au jour ce qui était insu ou caché, donner sens à ce qui paraît insensé de prime abord ; déceler les mots, associations créant une sulcature, qu’on élargirait en fissure à approfondir en anfractuosité grandissant en brèche qui exploserait en rupture avec la vision en cour, bref enrichir le pauvre sans appauvrir le riche ; telle est la tâche que m’a assigné la nation en me confiant cette classe. Je suis la passerelle entre hier et demain, ici et ailleurs ; passeur de témoins, je me veux aussi aiguiseur utilisant le sens de l’occurrence imprévisible, saisissant cette opportunité pour vous révéler votre propre intelligence ; mais lorsque je vous verrai embarqués dans le désordre d’un tumulte intérieur ou rivés à un obstacle vous paraissant infranchissable, ou encore perplexes devant une aporie chronophage, j’utiliserai mon franc-parler habituel au risque de vous déplaire : entre nous le seul langage admis est celui de la vérité. Si à l’élève on reconnaît le maître, l’élève dépassant le maître désigne le bon maître ; avec votre aide, j’aspire à devenir un bon maître.

(La suite, demain)

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