APRÈS LE BOGANDA* SECOND (7)

Le thérapeute poussa un portail massif qui ne grinça point. Pas sonore de l’arpenteur du temps, le tic-tac de la géante comtoise dominant le vestibule martelait l’obscurité ; le glas ?... Un lourd silence dilatant et assombrissant couloirs, salons, cagibis, coins et recoins lui servait d’escorte ; chaque lieu traversé ou longé saupoudrait son once de crainte sans objet.

 

- Dieu merci pour le malade, monsieur le député ; mais asservi, ce secret peut desservir la cause du médecin comme le montre l’histoire du docteur Rzdeczkacsz plus connu sous le nom de docteur R, affirme Marie Claude Barabbas. Bénéficiant de deux journées consécutives de formation hors de sa ville de résidence, notre médecin dînait à son hôtel-restaurant quand vers vingt heures sonna son téléphone : victime d’un accident de circulation en allant porter secours, son collègue de garde devait être remplacé. À l’heure du rat c’est-à-dire peu avant les matines, quand la céraiste commence à peine à s’ouvrir tandis que déjà le laiteron de Laponie s’épanouit, un appel du régulateur :          «  Urgence chez maître Nicolas notaire à Montrond ! La porte n’est pas verrouillée, vous n’aurez qu’à la pousser puis avancer jusqu’à la chambre. » Dans le bois poumon de Montrond, juste au pied de la côte menant au bourg, la voiture du médecin décréta une grève sauvage : le mire dut continuer à pied. L’occultation intermittente de la lune par des passages nuageux, le hululement du hibou, les aboiements immotivés des chiens, toute cette atmosphère pesante n’avait rien de bien rassurant ; aussi le docteur R fut-il tout heureux d’arriver en ville où il entra par une ruelle froide, raidillon mal éclairé par un chapelet de lampadaires dispensant une timide lumière qui dissimulait les rives de la voie. Bientôt s’imposèrent devant lui les contours flous d’une grande bâtisse portant un écriteau signalé par un falot : Maître Nicolas notaire.

Le thérapeute poussa un portail massif qui ne grinça point. Pas sonore de l’arpenteur du temps, le tic-tac de la géante comtoise dominant le vestibule martelait l’obscurité ; le glas ?... Un lourd silence dilatant et assombrissant couloirs, salons, cagibis, coins et recoins lui servait d’escorte ; chaque lieu traversé ou longé saupoudrait son once de crainte sans objet. De cette obscurité bavaient parfois des taches noires auréolées de sépia bleu-nuit s’étalant comme des nuances de peur, des paliers d’angoisse. Nul dérivatif, pas la moindre pensée capable de balayer cette peur stagnant en lui tel un danger en maraude dans ces interminables dégagements à l’horizon anthracite perforé par le pertuis de la lumière jaillissant de son otoscope. Déjà vaste d’ordinaire, cette maison lui parut incommensurable ; il fallait avancer, épuiser corridors en ligne brisée avec nombreux angles morts, traverser salles obscures peuplées de meubles amorphes, risquer de croiser quelque ankou mais nonobstant continuer jusqu’à la chambre et... peut-être arriver trop tard.

Le silence. Qu’est-ce qui pèse plus lourd que le silence ?... l’obscurité. Que l’obscurité ?...le silence. Que le silence et l’obscurité ?... l’angoisse. Il y avait silence, obscurité, angoisse tous trois parasités par un rai courant devant, le tic-tac de l’horloge, l’écho d’un souffle. Après avoir épuisé inextricables embrassements du jour et de la nuit, le médecin se laissa guider par les épousailles de lumière et ténèbre vers une porte entrebâillée. Chandelier en main, il approcha vers des formes imprécises ; entrelacs de bras et de jambes tenant conversation muette de l’amour et de la mort. Levant les bougies, l’homme de l’art découvrit maître Nicolas prisonnier ou plutôt serti à une femme... la sienne !... Penis captivus. Le docteur R se crut victime d’une hallucinose et, tel un somnambule, administra le traitement idoine qui plongea les deux amants dans un profond sommeil libérateur.

En taxi, le médecin regagna son domicile le regard hagard, l’état second. Cauchemar ou réalité ? se demanda-t-il au réveil. Il se rappelait parfaitement ce grand manoir évoquant le château de la Dame blanche druidesse apparaissant les nuits d’hiver éclairées par un croissant de lune ascendante, se souvenait d’avoir aussitôt chassé cette image lugubre de son esprit, et s’être concentré sur sa tâche : gagner la chambre du notaire. Il ne sut pourquoi en y repensant la comtoise lui avait d’emblée paru désheurée. Après le vestibule, trois marches puis un palier où aboutissait venue de gauche un bouquet de ciboulette : la cuisine. Quelques pas de plus, et ses narines avaient été caressées par une senteur de bois de rose : le salon-salle à manger. Le parfum de l’encens indiquant le boudoir de madame Nicolas absente pour cause de mission humanitaire en ces pays où Job se couche non sur son fumier mais une montagne d’or, précédait de peu celui de musc échappé de la chambre du notaire.

Non, il n’avait pas rêvé ! Seul dans le lit conjugal, il dut convenir de l’évidence. Reconnaissons que dotée d’une beauté frustratoire, avec ses yeux pers ou peut-être verts, en tous cas pervers quand une maligne excitation s’emparait d’elle, Corine l’épouse infidèle passait pour femme venimeuse évoluant dans une atmosphère vénéneuse, femme serpentine à la langue de miel et regard de fiel capable de damner un saint homme même au Paradis ; néanmoins le médicastre en était éperdument amoureux, aussi en fut-il perdu. Huit heures arrivèrent peu avant Corine.

« - Ô Ciel !...C’était donc vrai !... s’écria en rage le docteur R.
- Quoi donc, mon chéri ? questionna madame R rayonnante.
- Aurais-je mal entendu ?... Quoi donc as-tu dit ?...
- Mais oui mon chéri ! Quoi donc ? Qu’est-ce qui te met dans un pareil état ?
- Oh, la sorcière ! Oser me le demander elle-même après ce que j’ai vu, vu de mes propres yeux vu, ce qui se nomme vu ?...
- Mais qu’as-tu donc vu de si extraordinaire mon chéri ?
- J’ai vu que tu dois faire tes valises illico : nous ne sommes plus mari et femme dès l’instant présent !
- Ah !... et pour cause ?...
- Pour cause d’adultère, Madame !
- Oh !... Adultère ?... Quel vilain mot !... mais qui l’aurait donc constaté mon chéri ?
- Moi-même !... Et cesse de m’appeler mon chéri !
- Mais alors... tu ne peux pas divorcer, mon pôv’ chéri !
- Et pourquoi donc ?...
- Secret médical ! Tu l’as constaté dans l’exercice de tes fonctions : le publier serait violer le secret médical. Là-dessus, nul ne badine ; ni le Conseil de l’Ordre, ni la Justice mon pôv’ chéri.
- Secret médical ... secret médical !... Quel secret médical ?... Le secret médical ne couvre pas l’adultère ?...
- Oh que si !...mon pôv’ chéri.
- Cesse de m’appeler mon pôv’ chéri !
- Mon pôv’ chéri, tu me l’as maintes fois répété : ‘’ Admis dans l’intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés... Que les hommes m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d’opprobre et méprisé de mes confrère, si j’y manque.’’ Par ailleurs ainsi que tu me l’as rappelé pas plus tard que hier, ‘’Le secret médical couvre tout ce que le médecin a vu, entendu ou compris pendant l’exercice de sa profession. Il est général et absolu. Il n’appartient à personne de l’en affranchir’’ ; et nous sommes en plein dedans, mon pôv’ chéri !
- Assez !...
- De surcroît mon pôv’ chéri, ce secret a été instauré dans l’intérêt des malades ; en l’occurrence la malade c’est moi, et j’exige que ce savoir reste confidentiel de toute éternité, mon pôv’ chéri. »

Sur ce, le docteur R entra dans son bureau et en ressortit armé d’un revolver : pan !pan !pan ! Corine tomba raide morte, le médecin fut interné à l’hôpital psychiatrique.
«  Pauvre docteur Revolver ! » conclut monseigneur Irénée.

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