Le bonheur n'est pas Vital. (6)

La pensée unique traduit une vérité en un exemplaire : vérité en un exemplaire, vérité pour plaire.

Tout texte présente plusieurs niveaux de lecture : reconnaissance, résonnance culturelle, symbole, émotion, échelle de compréhension, de perception de l’organisation, du rythme, de la signification, etc. ... le plaisir de lire apparaît donc bien plus spectral que graduel.  « Beaucoup de mots renaîtront, qui maintenant sont tombés, beaucoup tomberont qui sont en vogue aujourd’hui, si l’usage le veut » dit Horace ; mais qui de nos jours façonne, modèle, formate l’usage ?... Je vous laisse le choix de la réponse.

La langue reflétant et créant la réalité, nous périssons lorsque nos mots ne peuvent plus évoquer notre souffrance car destituée de sa complexité, celle-là abdique à relater la diversité entrelacée du monde ; c’est pourquoi je vous invite à forlonger le babil régurgitant les vocables dégurgités du téléviseur. Chacun sait que discourir confusément permet de toujours de maîtriser le sens pirouettant que l’on souhaite imprimer à son laïus. Jadis réservée aux gens de pouvoir, cette nouvelle langue imprègne de nos jours tout quidam grâce aux contrebandiers que sont publicistes en renom et publicitaires de renom, mais aussi tout brave ayant foi aveugle en la télévision. Souvent la puissance de diffusion de cette confusion n’a d’égale que la profondeur de celle-ci où habituellement le masque blanc de la mélancolie danse en compagnie du masque noir de la persécution lors d’un bal orchestré par l’hystérie.


D’ores et déjà je vous mets en garde contre ces textes qui subrepticement commencent en suscitant votre intérêt, puis votre connivence, enfin votre compromission entravant ainsi toute tentative de vous évaltoner de l’opinion commune concoctée par le conclave des initiés patentés cooptés pour promouvoir des textes tout-à-l’ego, charriant une littérature tout-à-l’égout. Nous en verrons quelques exemples tout au long de l’année. Très souvent autour de vous, il vous sera conseillé de ne pas perdre votre temps à lire, la littérature étant totalement inutile. En ces heures où le partage devient tare, où les communications sont toutes des voies à sens unique, il me semble roboratif de rappeler que l’inutile même futile est toujours utile à quelqu’un ; au banquier pour endormir le peuple, ou à celui-ci pour se réveiller ; c’est un service public car souvent matrice de l’utile.

Tentant avec persévérance de tracer notre sillon entre mots du silence et silence des mots, nous apprendrons à démembrer le corps des textes, mais aussi à décortiquer les textes sur le corps ; mise en pièces pour une mise à nu organisant une mise en scène permettant une exploration des âmes. Une fois par trimestre, notre salle de classe deviendra salle de jeu : jeu de mots en déclinant leur forme, sens, contre-sens, saveur, couleur, odeur, sonorité, histoire, leur rapport avec chacun de nous : attirance, répulsion ; quels plats pourrons-nous cuisiner en mélangeant certains mots à d’autres selon telle ou telle recette ? Prose et poésie, non pas prose ou poésie puisque l’une n’est qu’une des formes de l’autre.


Dans l’époque d’aujourd’hui les églises, temples, synagogues et mosquées se vident irrémissiblement mais tout le monde continue de croire car il est très lénifiant de méconnaître la réalité ; ainsi que je vous l’ai signalé l’an dernier, malgré tous ses efforts, en dépit de son Tractatus logico-philosophicus où il rêvait d’une langue si logique que le mensonge y serait impossible, Wittgenstein échoua : alors de grâce, Savoir mais non Croyance. Comme révélateur d’intelligence, incendiaire d’illusions, pour vous je me dois d’être éclaireur de lucidité ; c’est pourquoi je vous invite ardemment à ne pas croire, mais chercher à savoir.

Le Savoir permet de débusquer le Faux, quand la Croyance affirme le Vrai ; l’ennui dans cette histoire est que le Vrai de la Croyance ne représente nullement l’antonyme du Faux dévoilé par le Savoir. Qui croit, pense comme tout le monde et s’interdit de penser par soi-même, donc de savoir ; croyance à tout crin, craint par-dessus tout de savoir car savoir est démontrer, prouver puis éprouver sa preuve.

Exercez-vous à noter tous les événements de la journée pour fortifier votre âme au-dedans, et votre écriture au-dehors. Descellez puis dévoiler l’inconnu dans le banal, l’ipséité gisant sous l’apparence de la mêmeté. Être à la quête de soi, ou sortir de soi ; telle est l’une des questions qui se posent à l’écriture. Dénués de toute valeur holistique, les mots ne nomment que des réalités particulières ; aussi, ne disposant pas de la Vérité, j’en indiquerai seulement le chemin ; sachez dès aujourd’hui qu’une parole prétendue exhaustive se révèlera toujours inane ; c’est en tant qu’écho des signes soulignés par des silences, dédales ouvrant sur tous les possibles qu’elle accède à la plénitude.

Dans la dormance de vos intelligences en gestation, instruire s’impose à moi comme antinomique avec cet enténèbrement des consciences né d’une simplification dualiste des problèmes étayée par la réduction moniste des solutions, et qui est le point de vue ayant actuellement la faveur des princes. La pensée unique traduit une vérité en un exemplaire : vérité en un exemplaire, vérité pour plaire.

(La suite, demain)

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