APRÈS LE BOGANDA* SECOND (8)

Mettre en image un plaisir est déjà l’éprouver quelque peu.

 

De cette aula où nous dînons, j’admire le décor. Derrière monsieur Haricotier et Madame, NOËL DES VIEUX un grand tableau  non signé qui montre au pied d’une cheminée où pendue à une crémaillère une marmite de choux verts aux lardons cuit, un vieillard cacochyme et sa femme. À droite, une porte pleine, sobre, taillée dans du chêne ; celle de gauche est sculptée de bêtes plus ou moins fantastiques. Une ouverture vitrée laisse deviner une montée d’escalier à l’est. Comme pendant à la vieillesse, Amour ramassant un oiseau blessé. Je distingue mal l’instrument de musique trônant à l’autre bout dans l’échauguette fermée par des oriels par où arrivant j’ai aperçu le nombril du ciel. Parquet marqueté, bien ciré. Un à un, les convives se lèvent, et tu accompagnes chacun jusqu’à la porte. Et moi ?... Dehors ? Dedans ? J’attends. Souriante, tu me demandes à moi qui n’entends rien à la musique, de te donner mon sentiment sur ton interprétation du Lasci ch’io pianga extrait de Rinaldo de Haendel. Sans autre façon, tu t’assieds, te mets à pianoter et chanter. De trois-quarts, je vois tes doigts glisser sur les touches puis je ne saurais dire pourquoi ni comment, sur ton cou, éclairé par des yeux gris-bleu en amande, un visage de madrilène parée d’une civette en dentelle de métal cuivré ornée de strass, découpe le paysage ; l’oriel devient vitrail. L’horizon oblique : moine gyrovague, pèlerin vaquant de chapelle en chapelle sur ma route de Saint-Jacques –de- Compostelle, je suis enthousiaste ; insensible à la faim, insensible à la soif, insensible à la fatigue car porté par la giration vertigineuse de ma ferveur.

Après ces plaisirs épulaires agrémentés de considérations philosophiques décorées de mondanités, de musique et d’une nuit réparatrice, nous quittons le castel pour une promenade dans les bois. Journée intermédiaire. Sournoisement l’hiver rampe au sol tandis que l’été flotte encore dans les airs ; ciel bleu, air frais : c’est l’automne, saison intermédiaire. La lumière, la chaleur, la beauté, tout s’inscrit dans l’éphémère et annonce les temps héreux. De toutes les époques de l’année, c’est la plus belle, la plus jouissive. Jouir de la couleur des feuilles courant du vert tendre au jaune poussin, passant du rouge orangé à l’orange intense puis au rouge sombre, de la lie de vin à la rouille. Jouir du silence hachuré par le tambourinage de quelque pic-épeiche cherchant pitance. Jouir de ton amour scandé par nos pas assourdis sur le tapis né des arbres se défeuillant.

Evitant la Nationale draille des vacanciers de retour du midi, nous nous enfonçons dans la forêt par une drève longeant un ruisseau qui percole dans le bois. Ici les routes sont rares mais décorées de tunnels en lacets, viaducs en flottaison ; réticent à admettre les intrus, le pays exige que chacun y fasse ses preuves, creuse son trou avant d’y être accueilli : on y circule à pied, à cheval ou dos de mulet. Tandis que ma jument galope d’amble, ton poulain va à l’aubin : foulure des pattes arrière. À pied parmi les fougères, nous continuons vers La Merci. Des muriers cespiteux dressent une clôture de barbelés limitant un pré où vaches et veaux paissent paisiblement ; plus loin une vieille femme écochelle près de son homme qui fauche. La nature exhale un parfum singulier. La lumière oblique donne éclat et profondeur au lieu : éloignement par son épaisseur, rapprochement du fait de son brillant. Au bruit de l’eau claire et froide tel le Dessoubre, se mêle sans s’y confondre un chant ; le nôtre, repris par les oiseaux, les insectes.

Nous pressons le pas car déjà le ciel se couvre : de la canopée château d’eau dégringoleront d’ici peu moult torrents. Blotti dans le creux et les interstices des arbres, tout se tait laissant le vent se faufiler dans la futaie. Plus loin, plus tard, tant nombreuses qu’étroites  les feuilles des arbres nous servent de toit passoire. Nous remontons le cours du ruisseau qui a creusé un bassin où l’onde s’est immobilisée en un miroir. Au-delà d’un pont bringuebalant, nous atteignons après avoir affronté un sinueux raidillon de galets traversant un pré d’hièble sureau herbacé aux baies dotées de vertus médicinales et de propriétés tinctoriales violettes, notre récompense : buron déshabité aux vitres cassées. À mi-chemin entre pont et refuge, une table de pierre plate, centre d’un cercle souligné par des bancs de blocs rocheux ; ton grand-père y venait souvent par beaux soirs d’été écouter le silence et admirer la vallée en contre-bas en savourant de la frênette à l’ombre du grand châtaignier.

Cette construction en pierre meulière, mortier d’argile et de paille qu’il avait bâtie de ses propres mains montre encore attendant patiemment quelque lénifiant, des meurtrissures infligées aux ouvertures par la grande tempête de Noël dernier ; les trous béant dans le toit d’ardoise ont été Dieu merci, aussitôt réparés. Jadis, l’aïeul venait y cueillir le silence comme gratification des efforts de la semaine ; tu l’y accompagnais parfois. Le cadre de l’entrée sur le fronton pignon-façade est un arc plein cintre. En poussant avec précaution la porte de hêtre massif on découvre jalonnée sur sa droite par trois gros piliers de maçonnerie soutenant la charpente, une grande pièce de vie avec un grand lit enveloppé d’un linceul de plastique ; sur la gauche près d’un évier en ciment, une cheminée avec une grosse tache noire de part et d’autre : empreinte d’oribus. Reposant sur un sol de tomettes froides mais heureusement sèches, un grand tapis aux couleurs indécises s’étale devant l’âtre.

Ton pull bleu-roi souligne des seins appétissants qui, parcourus par mes désirs comme les saisons le font de la terre, sont ronds telles des hémisphères, beaux ainsi qu’un lever de lune ou coucher de soleil, obsesseurs à l’instar de fruits défendus : fête pour les yeux, quête pour les mains. Je remarque l’ondulation troublante et enivrante de la jupe porcelaine t’enveloppant les hanches quand, plus ensorceleuse que la nonne de Tolède chantée par le poète, tu t’écartes pour te déshabiller derrière une des colonnes à large base puis te couvrir d’un plaid. Béni soit le dieu de la pluie ! Voilée ou dévoilée, la femme demeure arrêton. Je me retourne afin de ne rien voir mais tout me représenter : ton nombril est amer vers où convergent tous mes espoirs errant sur la mer houleuse de mon imagination. Mettre en image un plaisir est déjà l’éprouver quelque peu. La drache chante sur le toit de ton enfance en fredonnant un air entendu. Je rêve d’une innovation non blâmable mais suis saisi de trac, trac de l’artiste qui traque son public ; pourrai-je devenir la voix sortant de l’ombre que dilacère la lumière, la perspective ouverte par l’étrangeté du chant source d’enchantement portant le triste réel vers le transcendant merveilleux ?

Sur un rameau, un oiseau...
Eclat sur le lac.
Brille en ton cœur, mon amour.

(La suite, demain)

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