APRÈS LE BOGANDA SECOND. (10)

L’Eglise n’a peut-être pas eu tort de considérer que l’engouement pour le culte de Caïssa est une appropriation impie du temps livré au gaspillage : ainsi que nous pouvons tous le constater, autour du joueur tout devient flou voire inexistant, tout sauf l’échiquier et ce qu’il porte.


Nous voici dimanche. Après la messe, je découvre dans la salle des bals pièce marquetée marquée en son milieu d’un échiquier byzantin en marbre dominé par un hourd provisoire en amphithéâtre, les trente –deux cases blanches ou noires. De part et d’autre de Rose Irène Sophie, que du beau linge ! Afin d’honorer l’accès à la couche d’une déesse, il ne faut pas moins qu’un plateau portant des dieux ; en effet chaque pièce représente en porcelaine noire ou biscuit blanc grandeur nain de jardin campé sur des patins à roulettes, une divinité ou un héros. D’abord Jupiter, roi blanc totipotent armé de son foudre, porte une toge symbolisant le pouvoir politique. Alliant beauté et amour, Vénus la dame a dans sa main gauche une coquille de moule, tabernacle de son pouvoir infrangible. Tantôt calme parfois tempétueux, dieu des océans Neptune le fou du roi jaillit des flots brandissant son trident à la crête de quelque tsunami. Fou de la dame, Minerve avance un glaive dans une main, l’Egide dans l’autre. Diane cavalier du roi parcourt les forêts pourchassant braconniers et intrus son carquois plein flèches et son arc bandé. C’est paré d’une tunique romaine que cavalier de la dame, Mercure le messager hors pair s’élance dans les cieux. Janus et Fons son fils sont agents doubles au service de sa majesté Jupiter. Allure altière, port aquilin, les pions blancs ont pour nom Cerbère, Egérie, Faunus, Flore, Lavinia, Romulus, Terminus et Vesta. À ces divinités et héros romains s’oppose le panthéon grec avec à sa tête Zeus roi noir pantocratique et pathocratique, longs cheveux en bataille, à la main droite sertie de cabochons de rubis, une épée rehaussée d’or et d’argent rappelant la justesse de la rigueur de la justice éclairée par la raison. Il menace de tempête qui ose renâcler face à ses colères. Tenant dans sa main gauche la pomme mortifère arme de séduction massive, Aphrodite la dame de beauté et d’amour dans sa robe la moulant avantageusement baisse les yeux feignant la soumission. Poséidon le fou du roi est maître des mers. Arpentant l’écume des vagues, partout il porte son casque-bouclier et son arme de dissuasion, le trident. Le fou de la dame répond au doux nom d’Athéna déesse de la sagesse mais aussi de la guerre. Son heaume à plumes, sa lance en argent et à pointe d’or, son bouclier à tête de Méduse en font foi. Un bandeau dans les cheveux, des sandales aux pieds, un arc sur son épaule droite, Artémis fille de Zeus et déesse de la lune occupe la fonction de cavalier du roi. Il a des allures de marathonien, traverse air et éther ; héraut des dieux reconnaissable par le caducée qu’il porte, Hermès sert de cavalier de la dame. Les tours Ariane et Gorgone jouent les agents doubles. Achille, Atlas, Andromaque, Héraklès, Epiméthée, Jason, Pénélope, Prométhée sont les fantassins. C’est Rome contre Athènes.

L’Eglise n’a peut-être pas eu tort de considérer que l’engouement pour le culte de Caïssa est une appropriation impie du temps livré au gaspillage : ainsi que nous pouvons tous le constater, autour du joueur tout devient flou voire inexistant, tout sauf l’échiquier et ce qu’il porte. Ce qui enivre le plus dans cette liturgie où un brillant attaquant peut se révéler piètre défenseur, est l’attrait de l’inconnu, de l’inattendu ouvrant la porte de l’espoir sans pour autant clore celle de la déception. Les pièces semblent posséder une âme et entretenir une singulière relation avec chaque pratiquant ; celui-ci a toujours sa préférée. La mienne est le cavalier que chacun place de façon particulière : regard latéral droit ou gauche, vers l’avant, l’arrière ; depuis longtemps j’ai opté pour le vis-à-vis entretenant ainsi une conversation muette, une connivence certaine. Roberto lui, nourrit un faible pour le fou artilleur de longue portée qui en milieu de partie est plus rapide que le cavalier ; mais en finale lorsque les coups doivent être et précis et tout azimut ou presque, le cavalier domine son sujet.

Dès l’abord contrairement à la coutume, Robert Macaire exige que chacun de nous conserve ses couleurs tout au long des trois manches du match. Numen ?... Hasard ?... Le tirage sort lui accorde les blancs, c’est-à-dire Rome. Il me revient donc de défendre les couleurs d’Athènes avec le léger handicap d’être obligé de trouver d’emblée une neutralisation compensatoire puisqu’il a le trait. Début par petites stratégies pour lui alors que j’opte pour de grandes manœuvres en engageant une ligne de jeu complexe : le développement d’Artémis me permet un bon contrôle des cases adverses mais après quelques belles avancées, me voici coincé ; avantage Macaire à la défense très solide. Le jeu restant longtemps positionnel, j’attaque ; l’aile-dame bloquée, l’armée romaine tente d’empêcher l’occupation de la colonne C par une contre-chance à l’est mais je l’enlève grâce à Aphrodite appuyée par Hermès. Le jeu bouge peu : aussi déploié-je à mi-parcours une attaque des minorités en dirigeant mes fantassins vers l’aile-dame où justement Roberto dispose d’un important régiment : ceci lui permet de sacrifier tour à tour Vesta, Lavinia et Faunus afin de s’octroyer un petit avantage qui se révélera d’un gros rapport ainsi que je le constaterai plus tard. Immoler Prométhée, Héraklès et Achille puis attaquer afin d’empêcher l’égalisation, me dis-je. Le coup de texte à l’aile-roi me créant un net avantage, je jubile ; mais par une astucieuse inspiration Roberto retourne la situation et investit le centre. Afin de ne pas succomber sous cette supériorité les Grecs procèdent par escarmouches, poussées contre cette place forte ; mais les légions romaines occupent déjà la colonne ouverte, et écarte un possible danger venant de Poséidon très actif sur la grande diagonale. Elles engagent alors une attaque directe qui aussitôt suscite une vive réaction hellène visant après sacrifice d’Epiméthée, à l’enfermement du centre romain ; ce coup déclenché afin d’annihiler l’attaque de l’armée de Jupiter arrive trop tard : la manche est perdue pour les Grecs.

Battu mais non anéanti, j’attaque peu après l’ouverture en livrant Gorgone l’agent double afin d’exploiter la position de Jupiter : sérieuse menace exigeant la création de failles dans le corps grec, d’où prévention de toute offensive qui permettrait aux Romains de profiter de ces faiblesses en perturbant mon déploiement à l’aile-roi. Mercure, Neptune et Vénus surprotègent Cerbère tout en gardant un œil sur Jason. Les phalanges grecques exercent une forte pression sur Romulus isolé : Roberto cède facilement Flore car du fait leur avance de développement les légions romaines présentent un excellent cantonnement. Attaquer Zeus ? Défendre Vénus ? Empêcher la poussée d’Artémis, ou par deux coups hasardeux m’obliger à protéger Aphrodite ? Le mat est à portée de doigts, mais quelle tactique adopter ? Pendant que Roberto réfléchit ainsi, je braque Athéna sur la grande diagonale avec pour intention de menacer Vénus. Mon rival tente alors de jouer le plus solidement possible mais par un coup excentrique et magnifique, j’installe Artémis en une place forte interdisant ainsi aux Romains de prendre Prométhée : pour eux, la partie est perdue ; un jeu partout, me dis-je.

Avec une ouverture irrégulière commençant de manière échevelée et ne ressemblant à rien de bien précis, ce troisième round se présente telle une ronde de la passion mortelle : vaincre ou mourir. Dès le début Roberto néglige l’éploiement de son armée, s’acharnant à vouloir défendre Egérie alors que sortir ses pièces dès l’entame reste un principe fondamental du noble jeu. En regardant de près, cette étrangeté m’offre un bonus grâce à Athéna très bien placée, libre de tout mouvement, et interdisant les offensives tout en suscitant des cibles impedimenta dans le camp romain dont le déploiement se trouve entravé. Puisque Rome n’a plus intérêt à ouvrir ses lignes, j’en profite pour suggérer une obnubilation de préservation de Vénus, puis présenter Artémis en appât. Ayant jusqu’à mi-parcours dominé la manche, péché d’orgueil ou inconscience, voici que Robert Macaire se prend pour André Dunican Philidor : embarqué dans un délire tactique par boulimie de pièces, il développe menace sur menace, répète attaque après attaque ; tout ceci en prenant des risques inconsidérés le faisant sortir des sentiers battus, renverser les rôles. Dans le dessein d’enrayer la progression de mes pièces, il bloque Athéna puis s’empare du centre. Triomphe teinté d’amertume car si j’ai encore du temps, il est en zeitnot, situation conduisant souvent à se mettre en zugwang qui oblige à jouer de mauvais coups voire commettre des gaffes dignes de Tschigorine ; ainsi ne voit-il pas qu’en prenant Artémis il offre à l’armée grecque une occupation de terrain excellentissime. Je me fais fort alors de démentir l’adage qui prétend que « celui qui gagne la bataille du centre gagne la manche » ; après immolation d’Aphrodite puis prise d’assaut de deux colonnes stratégiques, je concentre toutes mes forces offensives en sachant que si mathématiquement Vénus vaut bien Ariane et Gorgone réunies, géographiquement, mon avantage est d’autant plus patent que Jason se tient en embuscade : Jupiter est dans un pétrin d’où il ne peut s’échapper.

-- Ite missa est ! s’écrie monseigneur Irénée.

- Le Roi reste roi !concluent les Barabbas et les Haricotier.

Un sourire éclair illumine la frimousse de Rose Irène. 

 

(La suite, prochainement.)

 

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