APRÈS LE BOGANDA SECOND. (11)

Considérons à présent la passiflore dite fleur de la Passion ; pour d’aucuns, elle témoignerait aussi de la passion au et de ce jeu avec ses aiguilles, ses chiffres, son cadran. Fleur grimpante et vrillée aux allures étranges, elle exalte l’imagination ; qualité qui pour le pire et le meilleur n’a jamais manqué aux prosélytes de la religion catholique apostolique et romaine.


Lundi matin : victoire épuisante, récupération difficile ; point d’amateur éclairé ni de professeur de copoeira mais une semaine à traverser ... fondu dans la nature vivante, ou spectateur d’une nature morte ? L’art est archéologie s’il n’est vivant, a-t-on affirmé ; et le musée alors ?... conservatoire ?... mortuaire ? Dans notre ville il n’est ouvert en semaine que les mardi et jeudi de dix à douze : visite à La Ballastière, zone de quiétude. Sur les bas-côtés de la route s’écoulant vers l’étang clairière dans le bois, des becs noirs : corneilles ; des becs gris à base blanchâtre : corbeaux freux ; tous ripaillent et raffutent. À l’orée du bois un geai des chênes collecte des glands qu’il enterre. Tête noire parée d’une tache blanche, ventre blanc balafré d’un sillon noir, perché sur un rameau la mésange charbonnière guette sa pitance ; un peu plus loin une huppe fasciée ailes et queue brunes et pie prend son envol tenant dans son bec courbe une proie pour ses petits. Quelques jaseurs des pays du nord-est gorge noire, poitrail gris souris, yeux maquillés couleur de feu, ailes noires maculées de blanc et de jaune picorent des baies rouges : l’hiver s’annonce très froid. Bientôt mésanges nonnettes ou bleues, et sittelles torchepots viendront grossir la volée. Avant le tournant, un bruit de ruissellement ; le virage passé, des arbres portant d’innombrables fruits étranges bariolés de roux, blanc et noir qui piaillent à tue-tête : invasion de pinsons du nord en haut, de zizis accrochés aux branches à ras de terre. Que ne suis-je étourneau ou sansonnet pour entrer dans la sarabande dansant au-dessus des champs ? Bavardes mais élégantes, des grues cendrées glissent sur coussin d’air vers le sud comme bruns ou pie, parfois marron clair et blancs les eiders sur l’étang ; plongées intermittentes, poisson au bec. Dos roux, tête grise et moustaches noires, des panures se dissimulent dans la roselière. Des connaisseurs viennent dénicher en des lieux secrets trompettes de la mort, girolles, morilles grises ou coulemelles, voire bolets bais à ne pas confonde avec le bolet Satan : le pharmacien s’avère toujours d’un bon conseil. Ici au clair de lune le cerf brame, biches et faons formant harpails broutent paisiblement. Temps héreux, temps du sanglier ; jour clair, fond de l’air très frais ; malgré mon tricot de marchand d’ail, j’ai froid. J’ai oublié ma bouteille Thermos de café : je dois renter. Sur le chemin de retour, je repense à ma dernière conversation avec le maître des échecs : 

- En entrant ici monsieur Brice Provak, je m’attendais à passer en revue une galerie de portraits de champions légendaires ; or je ne vois rien de tel.

- Ce qui me semble sortir de l’ordinaire est plutôt que vous n’ayez pas remarqué le lien entre chaque tableau ici présenté avec le noble jeu. Commençons par "La Figue". Ne vous évoque-t-elle pas les pays du levant où les échecs sont très populaires ? Considérons à présent la passiflore dite fleur de la Passion ; pour d’aucuns, elle témoignerait aussi de la passion au et de ce jeu avec ses aiguilles, ses chiffres, son cadran. Fleur grimpante et vrillée aux allures étranges, elle exalte l’imagination ; qualité qui pour le pire et le meilleur n’a jamais manqué aux prosélytes de la religion catholique apostolique et romaine. Les trois styles aux stigmates épais leur firent penser aux trois clous de la crucifixion : un à chaque paume, le dernier pour les deux pieds ; quant aux cinq étamines, les voici figuration des cinq blessures du Christ : deux aux mains, autant aux pieds, une sur le flanc ; la colonne du pistil leur fut partie verticale du crucifix, et les vrilles les fouets ayant accompagné leur Seigneur sur son chemin de croix ; les cinq pétales et les cinq sépales représenteraient les dix apôtres restés fidèles à Jésus : exit le renégat Pierre, et le traitre Judas. Parachevant le tableau, la couronne de cils leur rappelait celle d’épines. Pour les premiers Jésuites évangélisant l’Amérique du sud pas l’ombre d’un doute, cette fleur symbolise la Passion du Christ. L’inspiration en terre échiquéenne n’est nullement moins fertile qu’en territoire chrétien : la passion est image fugitive de l’amour, seul amour ne souffrant aucune condition ; passion d’une heure ou celle d’une vie de pécheur jamais repenti tel est le malheur ou le bonheur c’est selon, du joueur d’échecs. Les passiflorales présentent une parentèle fort déconcertante allant du papayer au cornichon en passant par la calebasse entre autres plantes, c’est de notoriété publique. Si la papaïne qui attendrit la viande invite le joueur à modérer ses transports, la calebasse à la dure écale lui rappelle qu’il s’agit d’un passe-temps ardu où les erreurs les plus minimes sont souvent très cher payées, faisant à l’occasion passer les esprits les plus brillants pour des cornichons. La corolle de Passiflora coerulea forme le cadran d’un chronomètre futuriste à cinq chiffres où le redoutable zeitnot n’est jamais bien loin : douze secondes pour la trotteuse, douze minutes assignées à la grande aiguille, quatre heures quarante-huit laissées au troisième style des stigmates pour passer d’un chiffre à l’autre. Sur l’avant-dernière toile, un cercueil ouvert ; que peut-on dire d’autre que : « shâh mat : le roi est mort ? » Fait d’angles plus ou moins aigus portés par deux lignes brisées en miroir de part et d’autre d’une plage sinusoïdale, le motif pictural surplombant mon bureau me semble bien mériter son nom : "L’Auberge espagnole". Chacun n’y trouve-t-il pas ce qu’il y apporte ? Pour ce qui me concerne il signifie profondeur de la réflexion stratégique nourrissant la hauteur de l’imagination tactique par une bonne connaissance de l’histoire des échecs. « Profondeur de la réflexion stratégique nourrissant la hauteur de l’imagination tactique par une bonne connaissance de l’histoire des échecs » : voici l’apophtegme qui m’a rempli matines et complies jusque hier.


Mardi matin. D’aucuns assignent au musée le rôle d’un lieu où en couleurs est traduit l’intraduisible : rêves, cauchemars, silence, lumière... monde intérieur. « CONTRASTE » : ainsi s’intitule l’exposition en cours. Dans la première salle, contraste dans la nature ; deux peintures à l’huile juxtaposées : « Le désert » de Gustave Achille Guillaumet à gauche, « La mer Noire » d’Ivan Aivazovsky à droite ; en face et à bonne distance, des bancs rembourrés recouverts de velours damassé. La lumière oblique descend de l’arrière. Je suis seul : les bonnes gens vaquent à des occupations lucratives. Dans ce siècle où chacun s’évertue à vendre piano, ici les bouches se taisent : silence. Infini silence devant l’infini. À ma gauche, étendue à perte de vue ; pas âme qui vive, ni plante qui croisse ; seul dominant la toile, lémure témoin d’une vie passée, le squelette d’un camélidé. Soleil or, pâle tel un soleil d’hiver lâchant sa dernière gerbe de rayons dans un ciel bleuté, il apparaît lointain mais demeure brûlant, dessicatif sur cette mer de sable étale à peine ridée par deux lignes de vague parallèles qu’est le désert, miroir qui reflétant un coin d’azur, offre à soupçonner à l’horizon quelque possible vie ; mirage ?... Terre sombre et sans ombre. Sous cet océan arénacé, l’eau donc la vie ; dessus, la soif et la mort : solitude extrême, infinie. Quelle violence !... Une dame en uniforme me tapote l’épaule droite : il est l’heure de quitter les lieux.


Mercredi : révision théorique des bases pratiques de la copoeira.


Jeudi matin dix heures, je suis devant les portes du musée. Par une association dramatique de l’obscur et du clair où le glacis du noir profond s’élève jusqu’au blanc de l’écume sans vraie transition qu’un gris-brun parfois teinté de bleu, « La mer Noire » me plonge d’entrée en une atmosphère inquiétante, angoissante. La crête des vagues qui cachent de sombres desseins capte une lumière maussade échappée par une trouée creusée dans les nuages. Sur la surface en linceul blanc de cette soupe goudron, le soleil dessine un fuseau lumineux parcouru par une dorsale anthracite torsadée séparant deux clartés d’orientation opposée à leur source céleste. Le tableau est divisé en deux infinis égaux : mer de jais, ciel fait d’un badinage de jaune dans du bleuâtre ; un jour naissant ou finissant sert de suture. Tableau renversé : ciel d’orage vu du fond de quelque gouffre ou, travaillé par le temps et la géologie, voûte peinte d’une grotte. Vue de gauche, la béance dans le ciel devient soit spermatozoïde pataugeant dans un torrent séminal à la conquête d’un éventuel ovule, soit peut-être poisson carnassier en quête de pitance ; dans la mer, un banc de sardines en migration. Désert et mer Noire : deux infinis, deux morts/vies par rareté ou surabondance d’eau ; et moi, habité par un amour infini qui me fera néant ou éternité.
Vendredi et samedi, mise en pratique en autodidacte de quelques exercices de copoeira.

 

(La suite, prochainement)

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