APRÈS LE BOGANDA SECOND. (12)

Née des techniques de combat des armées du royaume des Kongo en Afrique centrale, la copoeira art martial afro-brésilien fait d’un dialogue d’évitement où par esquive chacun définissant son aire sans s’interdire des incursions chez l’adversaire, est une danse métissée de résistance, un langage corporel porté par la musique.

 

En ce dimanche du deuxième tour du duel contre Robert Macaire un ciel gris, bas, transpire une bruine froide qui disperse la foule des fidèles au sortir de la messe. C’est un parvis déshabité que je traverse pour rejoindre le château. Par une des portes de service je déboule dans une salle des bals comble éclairée a giorno par des lustres et des appliques ; l’échiquier délimite la roda, cercle que forment les participants, et qui met en scène cette danse particulière offrant à voir une guerre festive. Née des techniques de combat des armées du royaume des Kongo en Afrique centrale, la copoeira art martial afro-brésilien fait d’un dialogue d’évitement où par esquive chacun définissant son aire sans s’interdire des incursions chez l’adversaire, est une danse métissée de résistance, un langage corporel porté par la musique. Alliance de grâce et de virtuosité, de violence et de maîtrise du geste, de la musique et du chant, elle dégage une énergie qui en fait un combat ludique, acrobatique strictement régi par des règles de discipline assorties de respect mutuel.

Il a été convenu que le jury sera formé par tous les spectateurs, chacun déposant à la fin de la compétition dans une urne bien évidente un bulletin portant deux notes : l’une technique, l’autre artistique qui, additionnées puis divisées par le nombre de votants classeront les concurrents. Echange de défis relevés ou abandonnés, ballet où les corps oscillant se placent dans l’espace qui les restitue dans l’histoire que les bras s’élancent vers le ciel ou le buste s’abaisse au sol, mouvement allié de  la musique -- ensemble sauvés ou ensevelis --  chacun traçant son sillon propre, tous ces gestes et sons fiançant approfondissement et perfection qui conduisent à la performance et stimulent l’expression chaque rival dansant la vie de son amour, bien que destinés à Rose me semblent néanmoins simple prélude.                                                                                       

Un homme se faisant appeler Fils-de-la-Muse, tient le berimbau principal, instrument ressemblant au ngombi bien connu en Afrique centrale avec la différence qu’ici le volumineux fruit de la bignoniacée source de sons graves et puissants se trouve à l’extrémité inférieure de l’arc qui ne tend qu’une seule corde métallique frappée avec une baguette. Barre rigide aux bouts reliés par trois fils métalliques portant grelots et tendus par une tige médiane, le ngombi porte une à trois calebasses dont celle du milieu entre en résonnance avec l’estomac du joueur. Maître de cérémonie, le Fils-de-la-Muse installe le rythme de base donc du type de jeu, décide du début et de la fin de la compétition ; non loin de lui un jeune homme déjà bedonnant porte son berimbau médial au son intermédiaire dont les variations renforce le rythme de base.  Près de lui la viola mini berimbau de l’organiste de la chapelle délivrera des sonorités légères avec moult fioritures. À l’autre bout de l’échiquier des adolescentes toutes vêtues en mahométanes joueront d’instruments arabes respectivement des atabaques grave, médial, aigu. Un jeune homme au teint mat placé à ma gauche tient un pandeiro, tambourin d’origine portugaise qui grâce à ses variations et envolées, démultiplie l’énergie de la roda. Face à lui un fou de la musique prépare son agogo, instrument rappelant à s’y méprendre au buoog’ des Kwil de la Sangha. Ici l’anse de fer se termine par deux cônes inégaux contrairement à l’idiophone africain dont les deux branches solidarisées par un épar s’ouvrent en deux pavillons de dimensions identiques. Le caxixi,  petit panier conique d’une jeune femme café au lait marquera les temps muets de l’instrument principal.

Peu à peu telle une paramécie devant sa proie, le silence enveloppe, absorbe puis digère le brouhaha qui faisait loi il y a peu ; c’est alors que le maître de cérémonie se met à jouer, suivi du jeune homme bedonnant,  de l’organiste, des demoiselles, puis enfin des autres instrumentistes. Quand claquant des mains la roda marque la mesure d’une musique qui se fait ivresse, le berimbau central entonne :«  L’Elégie de la femme seule. »

Invisible aux hommes, phrase suspendue                                                                                                      

Dont la fin dans l’air s’est perdue,                                                                                                      

Discrète, la femme seule a des mains expertes                                                                                    

Mais tous ses gains se comptabilisent en pertes:                                                                                                

D’une prolifique imagination miroir                                                                                                    

Magnifique, l’Amour la quitte chaque soir ;                                                                                                                                       

Et le téméraire et le velléitaire,                                                                                                                         

Devant elle le disert ne sait que se taire.                                                                                                                    

 

Porte à jamais ouverte sur le néant                                                                                                                                 

La femme seule est pour autrui océan,                                                                                                                     

Monde-spectacle, et pour soi monde spectral                                                                                                               

Que peuplent vide intersidéral et mistral.                                                                                                              

Comme un rêve finissant par un cauchemar,                                                                                                      

Son corps, côte sans havre, port sans amarre,                                                                                                  

Passage balisé d’où chacun se retranche,                                                                                                                 

Est un parc planté d’arbres aux noueuses branches.

 

La musique s’apaise, le Fils-de-la-Muse se tait, le chœur enchaîne :

 

Femme d’hier ou de demain, d’ici ou d’ailleurs,                                                                             

Femme espérant chaque matin des soirs meilleurs,                                                                                     

Femme se déchirant car jamais déchirée,                                                                                                                      

Femme d’Ueso, Keels, Bombay ou d’Echiré                                                                                    

Femme aux rendez-vous s’avérant tous manqués,                                                                                                            

La femme seule sonde ses chats efflanqués ;                                                                                                              

Elle leur demande d’où vient ce crime hors pair :                                                                                 

Son père est le criminel, cause de l’impair.

Quand la parole tarit le corps devient langage, et son mouvement parole douée de sens ; la danse ?... discours avec exorde, corps du sujet, péroraison ; le refrain fini, le combat commence. Roberto recule sa jambe gauche d’un bon pas, l’avance d’une demi-longueur en la décalant sur le côté et vlan ! ... voilà son pied droit au niveau de ma tête. Cocorhina ! m’écrié-je. Cette esquive me met accroupi avec les mains de part et d’autre de mon visage. Le temps de le dire, en pivot sur mon membre inférieur droit, me voici qui par une rotation arrière lance l’autre vers mon adversaire ; mon attaque échoue car Robert Macaire exécute un beau salto arrière avec vrille qui lui permet de se mettre en negativa ; assis sur un talon, son pied droit  au genou plié est placé légèrement de côté ; puis déplaçant son centre de gravité, il propulse vers l’avant sa jambe gauche partie de l’arrière et me frappe sur le flanc droit au moment même où je décolle pour réaliser une roue : patatras !... Je suis par terre mais Dieu merci debout aussitôt et, par un jeu de jambes, de bras et des contorsions du corps, tente d’intimider, de tromper Roberto afin qu’il ne devine pas où, quand ni comment je frapperai. Les deux mains au sol la gauche entre les cuisses et la droite en arrière, je feins de lui infliger un beau mei-lua de compasso ; alors qu’il prépare l’esquive par une hyperextension du tronc, je bondis et lui prends le buste entre mes malléoles ; n’ayant plus de point d’appui, il tombe mais instantanément déjà debout, me terrasse par une resteira, mouvement de déséquilibre avec jambe en pivot fléchie tandis que l’autre tourne dressée vers l’avant.

Les instruments de musique s’excitent l’un l’autre, les voix montent de plus en plus haut, le rythme et la variété des figures - - roue, étoile, salto avant, arrière avec ou sans vrille, crocs-en jambe --, se multiplient, s’enchaînent sans répit pendant trois heures ; puis le Fils-de-la-Muse signe la fin de la compétition donc le début de la notation. Du point de vue technique, Roberto est meilleur que moi de l’avis de presque tous ; mais chez moi l’amplitude des mouvements, la liaison des cycles d’exercices, l’harmonie du jeu dans son ensemble est de très haute tenue. Les additions et divisions lui attribuant la moyenne la plus haute, il enlève la partie ; Rose essuie discrètement une larme, mes yeux sont désert d’Atacama : un homme ça ne pleure pas. Que ne suis-je femme pour pleurer de tout mon saoul ! 

 

(La suite, prochainement)

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