Jean-Pierre Lavaud
Sociologue
Abonné·e de Mediapart

120 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 mars 2018

Le caudillo, l’idéologue et les « subalternes »

Comment le vice-président bolivien justifie la candidature d'Evo Morales pour un quatrième mandat alors que la Constitution ne permet que deux mandats successifs.

Jean-Pierre Lavaud
Sociologue
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Fin février, le vice-président de l’État plurinational de Bolivie[1] a été interrogé par un journaliste du quotidien El Deber pour dresser un bilan de la journée de mobilisation politique du 21 février dernier pendant laquelle opposants et partisans du gouvernement sont descendus dans la rue. Tout en assurant que les suiveurs du Movimiento al socialismo (MAS) étaient quatre à cinq fois plus nombreux que leurs adversaires (ce qui est loin d’être un avis partagé[2]), il a reconnu que ces derniers avaient manifesté sur l’ensemble du territoire national. Mais là n’est pas l’essentiel de son propos. Interrogé sur la candidature d’Evo Morales aux prochaines élections présidentielles, il a affirmé qu’elle ne faisait aucun doute.  Et il a expliqué, en se réclamant de Gramsci, que la démocratie repose sur les classes subalternes, que celles-ci ne peuvent devenir dirigeantes sans le truchement de l’État et que celui-ci ne peut être conquis sans leur unification autour d’un leader. Par conséquent, selon lui, Evo Morales doit être à nouveau candidat pour empêcher la fragmentation des « subalternes » et mener à bien le processus révolutionnaire.

Cette prise de position a fait l’objet de nombreux commentaires[3] dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Voici la chronique qu’elle a inspirée au journaliste Ilya Fortún[4].

Une touchante naïveté démocratique

Nous avons un problème, nous les boliviens, c’est que que nous ne voulons pas assumer la véritable nature du gouvernement du MAS. Même si au fond nous la connaissons, une lueur d’espérance fait que nous refusons de voir la réalité, et nous croyons que la démocratie va miraculeusement se rétablir d’un moment à l’autre.

Notre énorme conscience démocratique nous brouille la vue, et nous empêche d’affronter une réalité trop douloureuse. J’en veux pour preuve ce qui est advenu ce jour funeste du 28 novembre dernier, quand le gouvernement a fait annuler les résultats du  referendum du 21 février 2016 par ses employés du Tribunal constitutionnel.  Nous savions que cela arriverait.Il l’avait annoncé à plusieurs reprises, mais à l’écoute de l’annonce officielle nous sommes restés perplexes et indignés.


Nous étions nombreux à espérer qu’un évènement de dernière minute empêcherait la réalisation de cette monstrueuse menace, un peu comme lorsqu’un diagnostic médical prévoit la mort imminente d’un proche. Même si l’on connaît l’inévitable issue, quand la fin arrive, on ressent la douleur sans atténuation.

Au vu de l’obstination démocratique de l’immense majorité des boliviens, c’est le vice-président García Linera qui, dans un moment de charitable sincérité, nous a demandé de cesser d’être aussi stupides[5]. Quand il a clamé que nous étions des idiots si nous pensions que lui et les siens allaient se passer de la candidature d’Evo Morales pour le seul respect d’une norme abstraite, il énonçait qu’ils ont une conception de la démocratie qui n’a absolument rien à voir avec la vôtre et avec la mienne.


Pour Morales, García Linera et leurs troupes, la démocratie, que nous pourrions définir comme un modèle perfectible de  vie en commun, n’est qu’un instrument circonstanciel, utilisable à leur convenance

Des principes tels que l’alternance gouvernementale, le respect des contrôles et des équilibres, l’indépendance des pouvoirs, l’État de droit qui sont pour nous au cœur de la démocratie, ne sont pour eux que des artifices bourgeois. Ils en viennent à nous expliquer que les régimes de Cuba et du Venezuela sont des exemples de démocratie, alors que pour vous et moi ce sont des dictatures sauvages.

Mais le plus incroyable, c’est qu’alors même qu’ils nous enjoignent de ne pas être si stupidement naïfs, il y ait encore des quantités de personnes qui raisonnent et calculent en termes d’échéances démocratiques. Pendant que notre impavide opposition traditionnelle spécule sur les élections de 2019, je vous fiche mon billet qu’en face ils pensent à tout sauf à ça.


En étant optimiste et même un peu ingénu, je suppute qu’ils envisagent d’organiser les élections cette année, avec l’idée d’affronter l’épreuve avant d’atteindre le fond du puits,  pour surprendre l’opposition et conserver une majorité parlementaire.


Mais en étant plus réaliste, je pense qu’il n’y aura plus aucune élection qu’ils ne soient sûrs de gagner tant qu’ils tiendront le gouvernement. Et comme il est très difficile qu’ils puissent en gagner une, ce qui nous attend c’est…l’effacement de toutes les échéances électorales et des temporalités démocratiques.

Cependant, je le répète, le problème vient de ce qu’il nous en coûte de nous convaincre que ce régime est profondément antidémocratique, alors qu’il a pu feindre de l’être pendant longtemps.

Ilya Fortún

[1] « Estado Unitario Social de Derecho Plurinacional, Comunitario libre, independiente, soberano, democrático, intercultural, descentralizado y con autonomías », selon la Constitution de 2009.

[2] http://eju.tv/2018/02/paro-de-la-oposicion-fue-un-exito/

[3] Voici quelques liens : http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20180228/editorial/apego-abstracto-norma ; http://eju.tv/2018/02/un-estado-social-en-las-calles/ ; https://www.eldeber.com.bo/opinion/Acerca-del-apego-abstracto-a-la-norma-20180226-8144.html ; http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20180301/columna/desapego-ley-asi-estamos ;

[4] http://www.paginasiete.bo/opinion/ilya-fortun/2018/3/1/conmovedora-ingenuidad-democrtica-171474.html

[5] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Alvaro-Garcia-Linera-Las-fuerzas-opositoras-lograron-irradiarse-a-escala-nacional--20180224-9355.html

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième méga-feu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Été de tous les désastres : le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates américains ont déposé plainte contre l'agence de renseignements américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l'ambassade équatorienne de Londres alors qu'il été la cible d'une vaste opération d'espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Écologie
Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides
Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.
par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
« Le canari dans la mine de charbon » : chronique annoncée de la crise du Sri Lanka
La grave crise économique que traverse le Sri Lanka, la suspension du paiement de la dette souveraine et le soulèvement populaire de 2022 ont attiré l’attention du monde entier. Le Sri Lanka est décrit comme le « canari dans la mine de charbon », c’est-à-dire un signe avant-coureur de l’avenir probable d’autres pays du Sud.
par cadtm
Billet de blog
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
[Rediffusion] Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est déjà la dure expérience d’une guerre sans fin. A travers leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre leur statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue.
par Carol Mann
Billet de blog
Les talibans en Afghanistan : un an de pédocriminalité, de mariages forcés et de suicides
[Rediffusion] Cela fait presqu'un an que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan. Depuis août 2021, plus d'une centaine de femmes ont été assassinées ou se sont suicidées en Afghanistan. Les talibans apprennent aux enfants à tirer et les exploitent sexuellement.
par Mortaza Behboudi
Billet de blog
Russie, une guerre criminelle, une opinion complice ?
Une analyse du sociologue russe Lev Goudkov, qui démonte les leviers de la propagande du pouvoir russe et y voit l'explication du soutien passif, mais majoritaire apporté par la population russe à l'intervention militaire en Ukraine. Il ne cessera, selon lui, qu'avec un choc qui lui fasse prendre conscience des causes et des conséquences de la guerre, processus qui n'est pas encore engagé.
par Daniel AC Mathieu