Le caudillo, l’idéologue et les « subalternes »

Comment le vice-président bolivien justifie la candidature d'Evo Morales pour un quatrième mandat alors que la Constitution ne permet que deux mandats successifs.

 

Fin février, le vice-président de l’État plurinational de Bolivie[1] a été interrogé par un journaliste du quotidien El Deber pour dresser un bilan de la journée de mobilisation politique du 21 février dernier pendant laquelle opposants et partisans du gouvernement sont descendus dans la rue. Tout en assurant que les suiveurs du Movimiento al socialismo (MAS) étaient quatre à cinq fois plus nombreux que leurs adversaires (ce qui est loin d’être un avis partagé[2]), il a reconnu que ces derniers avaient manifesté sur l’ensemble du territoire national. Mais là n’est pas l’essentiel de son propos. Interrogé sur la candidature d’Evo Morales aux prochaines élections présidentielles, il a affirmé qu’elle ne faisait aucun doute.  Et il a expliqué, en se réclamant de Gramsci, que la démocratie repose sur les classes subalternes, que celles-ci ne peuvent devenir dirigeantes sans le truchement de l’État et que celui-ci ne peut être conquis sans leur unification autour d’un leader. Par conséquent, selon lui, Evo Morales doit être à nouveau candidat pour empêcher la fragmentation des « subalternes » et mener à bien le processus révolutionnaire.

Cette prise de position a fait l’objet de nombreux commentaires[3] dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Voici la chronique qu’elle a inspirée au journaliste Ilya Fortún[4].

 

 

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Une touchante naïveté démocratique

Nous avons un problème, nous les boliviens, c’est que que nous ne voulons pas assumer la véritable nature du gouvernement du MAS. Même si au fond nous la connaissons, une lueur d’espérance fait que nous refusons de voir la réalité, et nous croyons que la démocratie va miraculeusement se rétablir d’un moment à l’autre.

Notre énorme conscience démocratique nous brouille la vue, et nous empêche d’affronter une réalité trop douloureuse. J’en veux pour preuve ce qui est advenu ce jour funeste du 28 novembre dernier, quand le gouvernement a fait annuler les résultats du  referendum du 21 février 2016 par ses employés du Tribunal constitutionnel.  Nous savions que cela arriverait.Il l’avait annoncé à plusieurs reprises, mais à l’écoute de l’annonce officielle nous sommes restés perplexes et indignés.


Nous étions nombreux à espérer qu’un évènement de dernière minute empêcherait la réalisation de cette monstrueuse menace, un peu comme lorsqu’un diagnostic médical prévoit la mort imminente d’un proche. Même si l’on connaît l’inévitable issue, quand la fin arrive, on ressent la douleur sans atténuation.

Au vu de l’obstination démocratique de l’immense majorité des boliviens, c’est le vice-président García Linera qui, dans un moment de charitable sincérité, nous a demandé de cesser d’être aussi stupides[5]. Quand il a clamé que nous étions des idiots si nous pensions que lui et les siens allaient se passer de la candidature d’Evo Morales pour le seul respect d’une norme abstraite, il énonçait qu’ils ont une conception de la démocratie qui n’a absolument rien à voir avec la vôtre et avec la mienne.


Pour Morales, García Linera et leurs troupes, la démocratie, que nous pourrions définir comme un modèle perfectible de  vie en commun, n’est qu’un instrument circonstanciel, utilisable à leur convenance

Des principes tels que l’alternance gouvernementale, le respect des contrôles et des équilibres, l’indépendance des pouvoirs, l’État de droit qui sont pour nous au cœur de la démocratie, ne sont pour eux que des artifices bourgeois. Ils en viennent à nous expliquer que les régimes de Cuba et du Venezuela sont des exemples de démocratie, alors que pour vous et moi ce sont des dictatures sauvages.

Mais le plus incroyable, c’est qu’alors même qu’ils nous enjoignent de ne pas être si stupidement naïfs, il y ait encore des quantités de personnes qui raisonnent et calculent en termes d’échéances démocratiques. Pendant que notre impavide opposition traditionnelle spécule sur les élections de 2019, je vous fiche mon billet qu’en face ils pensent à tout sauf à ça.


En étant optimiste et même un peu ingénu, je suppute qu’ils envisagent d’organiser les élections cette année, avec l’idée d’affronter l’épreuve avant d’atteindre le fond du puits,  pour surprendre l’opposition et conserver une majorité parlementaire.


Mais en étant plus réaliste, je pense qu’il n’y aura plus aucune élection qu’ils ne soient sûrs de gagner tant qu’ils tiendront le gouvernement. Et comme il est très difficile qu’ils puissent en gagner une, ce qui nous attend c’est…l’effacement de toutes les échéances électorales et des temporalités démocratiques.

Cependant, je le répète, le problème vient de ce qu’il nous en coûte de nous convaincre que ce régime est profondément antidémocratique, alors qu’il a pu feindre de l’être pendant longtemps.

Ilya Fortún

 

[1] « Estado Unitario Social de Derecho Plurinacional, Comunitario libre, independiente, soberano, democrático, intercultural, descentralizado y con autonomías », selon la Constitution de 2009.

[2] http://eju.tv/2018/02/paro-de-la-oposicion-fue-un-exito/

[3] Voici quelques liens : http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20180228/editorial/apego-abstracto-norma ; http://eju.tv/2018/02/un-estado-social-en-las-calles/ ; https://www.eldeber.com.bo/opinion/Acerca-del-apego-abstracto-a-la-norma-20180226-8144.html ; http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20180301/columna/desapego-ley-asi-estamos ;

[4] http://www.paginasiete.bo/opinion/ilya-fortun/2018/3/1/conmovedora-ingenuidad-democrtica-171474.html

[5] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Alvaro-Garcia-Linera-Las-fuerzas-opositoras-lograron-irradiarse-a-escala-nacional--20180224-9355.html

 

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