Bolivie : les protestations mortifères

L’épidémie de Covid-19 frappe durement la Bolivie. Le gouvernement de transition doit y faire face avec des services de santé vétustes et insuffisants. Le mouvement pour le socialisme (MAS) joue sur les peurs et les incertitudes engendrées par la pandémie pour déstabiliser le gouvernement.

 

En raison des fraudes qui avaient entaché les élections d’octobre dernier le gouvernement de transition dirigé par Jeanine Añez Chávez, en accord avec l’assemblée législative plurinationale et le nouveau Tribunal électoral, ont décidé d’organiser de nouvelles élections nationales pour élire conjointement le président et les titulaires des deux chambres. Elles étaient programmées pour le 3 mai dernier. L’arrivée de la pandémie du Covid-19 a amené leur report. Le parlement, dont les élus sont majoritairement acquis au Mouvement pour le socialisme (MAS), a décidé le 1 mai dernier que ces élections devaient se tenir dans un laps de temps de 90 jours après le 3 mai, soit donc, au plus tard, début août. Le pouvoir exécutif souhaiterait une date plus tardive en raison de l’évolution de l’épidémie qui ne semble pas encore avoir atteint son point culminant. Le Tribunal constitutionnel a été saisi. On attend son verdict. Mais le Tribunal  électoral, qui doit assurer la logistique du scrutin, respectant le vote du parlement, table sur la date du 2 août.  

Les postulants aux diverses fonctions  sont connus et agréés par le Tribunal électoral et ils ne devraient pas changer, sauf s’il y a des désistements de dernières minute. Soutenue par le groupement politique Juntos  (Ensemble) Jeanine Añez, s’est portée candidate à la présidence de l’État. Ce fut sans doute son erreur majeure puisque  son gouvernement, quelles que soient les décisions qu’il prend – ou ne prend pas – est toujours suspecté de favoriser sa prétendante. Ce qui, évidemment, la délégitime chaque jour un peu plus  Et un scandale vient sans doute de sonner le glas de ses espoirs d’accéder à la magistrature suprême[1]. Le ministère de la Santé bolivien  s’est rendu coupable de l’achat frauduleux de 170 respirateurs artificiels destinés à équiper les unités de soins des victimes de la pandémie. D’une part  ces appareils sont inappropriés et d’autre part ils ont été surpayés d’environ 300%.  Comme le souligne la journaliste Amalia Pando : « Deux millions de dollars sont allés dans les égouts pendant que nous sommes en train d’organiser des collectes pour envoyer des masques dans le Beni [2]» : un  département  dont les services de santé sont totalement débordés.

Le ministre de la Santé, compromis dans cette affaire – bien qu’il s’en défende  –, vient d’être envoyé en prison ainsi que plusieurs des collaborateurs et intermédiaires de cet achat frauduleux.  Mais cette réponse rapide et appropriée ne  suffira pas à redorer l’image de la présidente candidate et de son gouvernement. Le mal est fait.

Cependant, je ne vais pas centrer ce billet sur les erreurs, les errements et les fautes du gouvernement transitoire qui semble courir à sa propre perte.  Au demeurant, et en dépit des critiques quotidiennes qui lui sont adressées, il est loin d’être resté inactif, et la plupart des pays voisins  pourtant plus riches et mieux équipés présentent un bilan aussi médiocre. Il suffit de jeter un œil sur l’Équateur,  le  Pérou et même le Chili, sans parler du Brésil, pour s’en rendre compte.  De plus, accumulant  les handicaps, il doit aussi faire face à une épidémie de dengue : 60 000 cas dans le seul département de Santa Cruz depuis le début de l’année[3]. C’est dire si son piètre système de soins est soumis à rude épreuve.

Je vais consacrer mon propos à ceux qui s’appliquent à lui savonner la planche, et à la manière dont ils s’y prennent.

La guérilla malfaisante

On pouvait augurer d’avance que la Bolivie  aurait d’énormes  difficultés pour  faire face à l’épidémie de coronavirus. Pendant quatorze années les gouvernements  successifs d’Evo Morales n’ont  dédié  qu’une portion congrue du budget national à la santé – le plus faible % de toute l’Amérique du sud  (et le plus faible aussi en % du PIB)[4] – et n’ont pas significativement amélioré les infrastructures hospitalières et le système de soins du pays, alors même qu’ils en avaient les moyens financiers et politiques. Ils se sont, de plus, appliqués à diviser le corps médical pour favoriser la clientèle du MAS, tandis qu’ils alimentaient à grand frais plusieurs centaines de médecins cubains (vrais et faux) à des fins de propagande et d’endoctrinement[5].

En outre, il était hautement prévisible que le gouvernement transitoire actuel peinerait à mettre en place et à maintenir des mesures de confinement de la population. La majorité de celle-ci qui dépend de son travail quotidien pour (sur)vivre ne peut en effet demeurer inactive. Même si des aides économiques conséquentes destinées prioritairement aux familles défavorisées[6] ont été rapidement mises en place, elles ne suffisent pas à combler tous les besoins.

virus-bolivie

Par ailleurs, la panique suscitée par la maladie et par ceux qui en sont porteurs ont amené et amènent encore certaines franges de la population à ostraciser les malades et leurs soignants de manière à la fois irrationnelle et violente.

C’est le 10 mars dernier que les premiers cas de contamination au Covid-19 ont été recensés dans la ville orientale de  Santa Cruz parmi des ressortissants boliviens en provenance d’Italie. Cette annonce a suscité une réaction de panique qui a même gagné les centres de soin, si bien que la première patiente porteuse du virus a été refoulée par au moins cinq hôpitaux de la ville.

Le gouvernement a réagi le18 mars en instaurant une quarantaine nationale, et des mesures d’accompagnement économiques ont suivi le 21 mars. Depuis lors, les soignants font front à l’épidémie avec les pauvres moyens dont ils disposent, et au péril de leur vie[7].

Leur travail est d’autant plus difficile et risqué que, comme le résume un rapport d’Amnesty international, certains d’entre eux sont agressés alors qu’ils se rendent sur leur lieu de travail, d’autres sont menacés, battus ou expulsés – voire menacés de mort – par des bandes d’agités qui exigent d’eux la communication des noms des malades, et il en est qui sont rejetés par leurs voisins comme cette femme médecin de Cochabamba qui, le 7 avril dernier, a été empêchée de rentrer dans son immeuble et sommée d’aller se loger ailleurs[8].

C’est le début d’une série de vexations et d’agressions dont je ne donnerai que deux exemples dans le corps de ce texte ; le recensement des autres (sommaire et incomplet) est reporté en annexe.

Le 11 mai, à Eucaliptus, localité d’environ 6000 habitants, siège d’ une municipalité du département d’Oruro, une foule d’assaillants refusant de respecter les consignes de confinement (alors que le bourg comptait déjà trois morts et onze cas avérés) a expulsé les personnels soignants après les avoir sommé de livrer les noms des malades et de signer un document affirmant que  les habitants du bourg n’étaient pas contaminé par le virus. Et pour faire bonne mesure ils ont aussi expulsé la police.

Le 19 mai c’est à Caranavi, ville de 22 000 habitants, chef-lieu d’une municipalité du département de La Paz, au cœur d’une  zone de production de coca  (légalisée en 2007 par Evo Morales) qu’une trentaine de soignants et leurs familles ont été encerclés, menacés puis enfin expulsés après des jours d’angoisse.  Si les autorités de la ville et les organisations de quartiers leur ont fait des excuses et ont organisé leur retour le 24 mai[9], ils sont néanmoins toujours en butte à l’hostilité des cocaleros de la Federación Agropecuaria Provincial de Comunidades Interculturales de Caranavi (Fapci-Car) qui ont fait irruption dans le centre-ville trois jours plus tard pour réclamer la fin de la quarantaine[10].

Ces deux cas montrent clairement le lien entre l’entreprise de désinformation, les agressions à l’égard des personnels soignants, et la volonté de déstabiliser le gouvernement en sabotant sa politique de santé et en expulsant la police locale.

D’autres manifestations ont pris d’emblée un tour politique. Elles ont commencé par des concerts bruyants pour fustiger la quarantaine : des pétarades, et des « casserolades ».  Les premiers petardazos,  à l’appel du MAS,  ont eu lieu le 1 avril dans les villes de Cochabamba, El Alto et Santa Cruz.

Et à compter du 30 avril une nouvelle phase, plus dure, a commencé avec l’érection de barrages dans la ville  El Alto, où des rues ont été bloquées aux cris de « elecciones ya » (les élections, tout de suite), et à Cochabamba.  Et ce même jour, dans la zone rurale de San Pedro de Macha (Potosi) des paysans ont coupé la route qui  relie les villes de Potosi à Oruro pour exiger la tenue des élections nationales et un assouplissement de la quarantaine[11]

Ce même jour le quotidien Pagina Siete comptabilise 18 agressions à des personnels médicaux ou/et conflits sociaux dans cinq départements[12].

dictature

Un des points les plus chauds  est situé à Cochabamba, au sud de la ville, aux alentours du dépôt d’ordures de K’ara K’ara  dont l’accès a été bloqué  à partir du 11mai, toujours  avec les mêmes objectifs[13]. Les ordures s’accumulant dans les rues, la ville s’est ainsi trouvée au bord d’une crise sanitaire. Divers accrochages ont opposé les barragistes à la population de la zone dont l’approvisionnement, notamment en eau potable, est rapidement devenu problématique.  Une vidéo a tourné en boucle sur les réseaux sociaux montrant les barragistes appliqués à sanctionner pour désobéissance un dirigeant de la zone, récemment élu, qui ne voulait pas se joindre à eux, en l’obligeant à revêtir la tenue traditionnelle des cholas : jupe bouffante, mantille…[14]. La décharge a finalement été débloquée le 21 mai après qu’un accord eut été négocié avec la municipalité.

Le 6 avril à Yapacani (zone cocalera et de trafic de drogue du département de Santa Cruz, 26 000 habitants en 2012), la police disperse une marche contre la quarantaine convoquée par le MAS. Mais la situation demeure tendue et dans la nuit du 30 avril le commissariat de police est saccagé. Les policiers, dont les motos ont été dérobées abandonnent les lieux. Le 15 mai des barragistes bloquent la  route qui mène à Santa Cruz exigeant la fin de la quarantaine, de promptes élections et la démission ministre de l’Intérieur. Le 21 la route est à nouveau ouverte à la circulation sous la pression des centaines de transporteurs bloqués depuis le début du conflit[15]. Cependant, une partie des habitants continue de professer que le virus n’existe pas et demande l’arrêt de la quarantaine[16]. Le 30 mai Yapacani comptait 38 cas positifs recensés de Covid 19–dont certains soignants – et 7 morts, et on attendait le résultat 55 tests. L’hôpital est plein et les lits habilités à la hâte dans les vestiaires du stade sont tous occupés. Le personnel de santé manque.

Conclusion

La répartition géographique des troubles (zones de culture de la coca, plusieurs districts de la ville d’El Alto, communautés paysannes du nord de Potosi, municipalités gérées par le MAS…) et l’exigence de promptes élections nationales ne laisse aucun doute sur l’identité de leurs responsables et commanditaires, même s’ils n’en revendiquent pas toujours la paternité et préfèrent masquer leurs initiatives sous le couvert d’une résistance populaire spontanée aux mesures de confinement.

Le MAS,  téléguidé par Evo Morales qui professe avoir été victime d’un coup d’État, piaffe d’impatience de reprendre en main le pouvoir exécutif du pays à l’occasion des prochaines élections présidentielles. Il inspire et coordonne donc  un mouvement de déstabilisation, une guérilla de basse intensité, qui a commencé par nier l’existence du COVID 19, puis a réclamé une augmentation substantielle des primes accordées par le gouvernement pour pallier au manque de revenu des ménages engendré par la quarantaine, a ensuite revendiqué un droit au travail pour casser le dispositif de confinement, et exigé enfin la démission de plusieurs ministres et de la présidente.

Jouant avec la précarité et le désespoir des plus pauvres, il les utilise pour barrer les routes et agresser les policiers et les soignants afin d’accroître encore le désordre ambiant et l’imputer aux gouvernants. Ces incessantes provocations visent aussi à susciter la répression policière et l’intervention de l’armée afin d’imposer à l’opinion, nationale et internationale, l’idée que le gouvernement transitoire est une dictature.  

Cette stratégie ne fait que prolonger celle qui avait été enclenchée dès le moment où Evo Morales, aux abois en raison de la multiplication des manifestations pour réclamer un second tour électoral[17], eut lancé, le 27 octobre 2019, la consigne d’assiéger les villes[18]. Tandis que le ministre de la présidence, Juan Ramon Quintana, laissait augurer le 2 novembre que la Bolivie allait devenir « un grand champ de bataille, un Vietnam moderne [19].»

Depuis lors la police a été chassée de toute la région productrice de coca du Chaparé (Cochabamba) où les commissariats ont été détruits. Le 23 avril dernier une patrouille de l’Unidad Móvil Policial para Áreas Rurales (UMOPAR) a été victime d’une embuscade sur le territoire de la municipalité d’Entre Ríos (Cochabamba)[20], et une autre a subi le même sort le 1 juin à Cocapata (Cochabamba)[21].

Elle est difficilement revenue dans certaines zones de la ville El Alto où ses installations avaient été incendiées. Et à la faveur des troubles actuels elle est à nouveau menacée et chassée dans les municipalités sous contrôle du MAS (Mairana, Eucalyptus, Yapacani…).

Plus le temps passe, plus cette stratégie de manipulation de la peur semble payante. Loin de s’arrêter les manifestations, barrages, attroupements se multiplient tandis que l’épidémie se répand et que dans certaines régions, notamment dans le département du Beni, le système de santé est totalement débordé. En tout cas, elle permet de rassembler les troupes du MAS et de leur redonner vigueur.

Rappelons au passage à tous ceux qui croient à la fable selon laquelle le gouvernement de transition est une dictature que le MAS n’est pas seulement majoritaire dans les deux assemblées. Il est toujours maître du pouvoir judiciaire qu’il a installé (donc du conseil Constitutionnel) ; il contrôle la haute fonction publique (où seuls quelques hauts responsables ont été changés) et partant de clientèles de fonctionnaires ; il continue d’avoir des relais dans la police et dans l’armée  (comme le montre la querelle actuelle concernant la montée en grade et l’affectation des généraux[22]) ; il administre la majorité des départements et des municipalités du pays …A-t-on déjà vu une dictature laissant subsister la quasi intégralité de l’appareil politique de ses opposants  les plus déterminés?

Et d’ailleurs, lorsqu’on examine d’un peu plus près les principaux impliqués dans le scandale de l’achat des respirateurs artificiels qui éclabousse l’actuel gouvernement, on trouve en première ligne le directeur des affaires juridiques du ministère de la Santé, déjà en poste avant la transition. Un des intermédiaires de la transaction fut l’avocat de  la mère d’un enfant supposé d’Evo Morales[23], un autre, ancien président de la ligue professionnelle bolivienne de football, appuyait la candidature présidentielle de Morales en octobre dernier, et pour clore le tout, le juge qui a hérité de l’affaire est connu pour avoir pris dans le passé des décisions favorables à des accusés du MAS  – notamment dans l’affaire du fils supposé  d’Evo Morales. 

On sait aussi que ce parti et son candidat à la présidence, l’ancien ministre de l’Économie Luis Arce, compte un réservoir incompressible approximatif de 30% des voix. Il est possible que le jeu cynique et mortifère des siens ne lui en amène pas de nouvelles. Cependant cette provision de votes devrait lui permettre de conserver une majorité parlementaire. Et il est clair que la rapide décomposition du gouvernement de sa principale rivale – jusqu’à maintenant –, la présidente Jeanine Añez, confrontée à une situation inédite quasiment ingérable et dernièrement éclaboussée par le scandale des respirateurs artificiels, pourrait lui permettre de récupérer aussi la présidence. L’insistance quotidienne des autres candidats à accabler le gouvernement, leurs divisions et querelles, leur impuissance à offrir au pays une perspective d’avenir crédible et partagée, ne peut qu’accroître les chances de victoire des représentants du MAS, et partant le retour d’Evo Morales en Bolivie. 

Je me demande si tous ces boutiquiers de la politique ont bien conscience de ce que ce come-back signifierait pour eux et pour l’ensemble de la population du pays. Peut-être devraient-ils prendre le temps d’en discuter entre eux !

Annexe

Agressions de soignants

C’est le 10 mars dernier que les premiers cas de contamination au Covid-19 ont été recensés dans la ville orientale de  Santa Cruz parmi des ressortissants boliviens en provenance d’Italie. Cette annonce a suscité une réaction de panique qui a même gagné les centres de soin, si bien que la première patiente porteuse du virus a été refoulée par au moins cinq hôpitaux de la ville.

Depuis lors des soignants sont agressés alors qu’ils se rendent sur leur lieu de travail, d’autres sont menacés, battus ou expulsés – voire menacés de mort – par des bandes d’agités qui exigent d’eux la communication des noms des malades, et il en est qui sont rejetés par leurs voisins comme cette femme médecin de Cochabamba qui, le 7 avril dernier, a été empêchée de rentrer dans son immeuble et sommée d’aller se loger ailleurs[24].

Le 29 avril un groupe de médecins et de personnels soignants de Rurrenabaque (Beni) a été agressé pour avoir soigné un patient suspecté d’être infecté par le virus : pour leurs agresseurs, il était inconcevable qu’ils soient logés dans le centre-ville. Dans la ville d’El Alto, le 30 avril des manifestants s’en sont pris à un bus transportant des personnels soignants affectés aux hôpitaux de la ville dont ils ont rompu les vitres avec des pierres. D’autres ont lapidé des ambulances ou molesté des soignants[25]. Face à cette situation les médecins appartenant au Sindicato de Ramas Médicas (Sirmes) d’El Alto ont demandé une protection policière et menacé de quitter la ville et de se replier à La Paz[26].

Le 11 mai, à Eucaliptus, localité d’environ 6000 habitants, siège d’ une municipalité du département d’Oruro, une foule d’assaillants refusant de respecter les consignes de confinement (alors que le bourg comptait déjà trois morts et onze cas avérés) a expulsé les personnels soignants après les avoir sommé de livrer les noms des malades et de signer un document affirmant que  les habitants du bourg n’étaient pas contaminé par le virus. Et pour faire bonne mesure ils ont aussi expulsé la police.

Dans la zone de culture de la coca du tropique de Cochabamba  d’où la police a été chassée après le changement de gouvernement les personnels de santé sont refoulés[27] et les médecins sont accusés de recevoir de l’argent pour diffuser la nouvelle d’une infection inexistante selon les autorités locales. 

Le 19 mai c’est à Caranavi, ville de 22 000 habitants en 2012, chef-lieu d’une municipalité du département de La Paz, au cœur  d’une autre zone de production de coca  (légalisée en 2007 par Evo Morales) qu’une trentaine de soignants et leurs familles ont été encerclés, menacés puis enfin expulsés après des jours d’angoisse.  Si les autorités de la ville et les organisations de quartiers leur ont fait des excuses et ont organisé leur retour, ils sont néanmoins toujours en butte à l’hostilité des cocaleros de la Federación Agropecuaria Provincial de Comunidades Interculturales de Caranavi (Fapci-Car) qui ont fait irruption dans le centre-ville pour protester contre la quarantaine.

Le 20 mai  des paysans en provenance des ayllus[28] Laime et Jukumani  du Nord Potosi  ont bloqué l’entrée des agglomérations minières d’Uncía et Lalllagua[29] (Potosi) et interdit leur accès aux personnels de santé. Ils ont mis le gouvernement en demeure de réaliser rapidement les élections nationales et réclamé la destitution certains ministres[30]. Et deux jours plus tard plusieurs centaines d’entre eux ont envahi la ville saccageant certaines installations sanitaires et intimidant la population : « le virus n’existe pas » « la quarantaine est rompue »[31], proclamaient-ils.

Le même jour à Mairana[32] (Santa Cruz) les médecins et les infirmières ont été obligés de renvoyer chez eux les malades de l’hôpital[33]– la foule des manifestants exigeait avoir connaissance de leur nom pour les chasser de la ville. Et les soignants ont dû se cacher pour échapper à une horde qui avait saccagé auparavant le commissariat de police. Ils avaient déjà subi une agression une vingtaine de jours plus tôt, et l’hôpital avait fait l’objet de déprédations. 

Manifestations et sabotages

Voyons de plus près maintenant celles des manifestations qui se présentent clairement sous un jour politique. 

Dans un premier temps elles ont pris la forme de concerts bruyants pour fustiger la quarantaine : des pétarades, et des « casserolades ».  Les premiers petardazos à l’appel du MAS ont eu lieu le 1 avril dans les villes de Cochabamba, El Alto et Santa Cruz.

De nouvelles pétarades ont  éclaté le 21 avril à Potosi et le 30 avril à El Alto, Cochabamba, Yapacani, Pailón (Santa Cruz). Elles se sont faite entendre à nouveau les 10 mai et 11 mai,  notamment à El Alto.  Dans la zone sud de Cochabamba,  il se disait que les militants du MAS  distribuaient les pétards maison par maison[34].

Ces mêmes jours une nouvelle phase, plus dure, a commencé avec l’érection de barrages à El Alto, où des rues ont été bloquées aux cris de « elecciones ya » ( les élections, tout de suite) (zone 8) et à Cochabamba.  Et dans la zone rurale de San Pedro de Macha (Potosi) des paysans ont coupé la route qui  relie les villes de Potosi à Oruro pour exiger la tenue des élections nationales et un assouplissement de la quarantaine[35]

Le 19 mai on enregistre des barrages sur la route Potosí- Sucre à la hauteur de Ravelo  et  Ocuri,  sur la route n° 9 à Yacuiba (Tarija)[36] et celle qui relie Cochabamba à Oruro est dynamitée dans le secteur de Bombeo[37]. Dans le même temps des troubles reprennent  à El Alto les 18, 19 mai et 29 mai. Des habitants des districts 7, 8 y 14 (où il y avait alors 21 cas connus et un décès) bloquent les rues  et la route qui mène à  Copacabana, au bord du lac Titicaca, pour demander la suspension de la quarantaine, et la reprise du travail[38].

Les19 et 20 mai des cacerolazos et petardazos éclatent à Potosi[39].

Le 6 avril à Yapacani (zone cocalera et de trafic du département de Santa Cruz, 26 000 habitants en 2012), la police disperse une marche contre la quarantaine convoquée par le MAS.  Dans la nuit du 30 avril le commissariat de police est saccagé. Les policiers, dont les motos ont été dérobées abandonnent les lieux. Et le 15 mai  des barragistes bloquent la  route qui mène à Santa Cruz exigeant la fin de la quarantaine de promptes élections, la démission ministre de l’Intérieur . Le 21 la route est  à nouveau ouverte à la circulation sous la pression des  centaines de transporteurs bloqués depuis le début du conflit[40].

Des manifestations du même type se produisent  le 18 mai à San Julián (Santa Cruz) où un cabildo (assemblée) mené par le MAS  a décidé d’organiser des marches protestataires  pour réclamer l’assouplissement du confinement et  de promptes élections.

Puis le 22 mai la Coordination des six fédérations du tropique de Cochabamba, en état d’alerte, demande un assouplissement immédiat de la quarantaine et la fixation de la date des élections[41]

Un des points les plus chauds  est situé à Cochabamba, au sud de la ville, aux alentours du dépôt d’ordures de K’ara K’ara  dont l’accès a été bloqué  à partir du 11mai, toujours  avec les mêmes objectifs[42]. Les ordures s’accumulant dans les rues la ville s’est ainsi trouvée au bord d’une crise sanitaire. Divers accrochages ont opposé les barragistes à la population de la zone dont l’approvisionnement, notamment en eau potable, est rapidement devenu problématique.  Une vidéo a tourné en boucle sur les réseaux sociaux montrant les barragistes appliqués à sanctionner pour désobéissance un dirigeant de la zone, récemment élu, qui ne voulait pas se joindre à eux, en l’obligeant à revêtir la tenue traditionnelle des cholas : jupe bouffante, mantille…[43]. La décharge a finalement été débloquée le 21 mai après qu’un accord eut été négocié avec la municipalité.

Dans une municipalité de la connurbation de Cochabamba , Quillacollo, ou la quarantaine avait été mise en place le 9 avril dernier[44],  le 15 mai un groupe a bloqué  pendant plusieurs jours la route conduisant à la capitale départementale pour demander la cessation de la quarantaine, de promptes élections, la démission du ministre de l’intérieur, et la libération des détenus arrêtés à la suite du blocus du dépôt d’ordures de K’ara K’ara[45].

N.B. Dernière minute: de manière surprenante, Evo Morales après avoir mobilisé les troupes du MAS pour exiger des élections rapides, vient de faire volte-face. Et il semble qu'un accord ait été trouvé avec le Tribunal électoral pour un report du scrutin début septembre.

[1] https://www.bbc.com/mundo/noticias-52747870

[2] http://www.cabildeodigital.com/2020/05/el-enredo-de-los-respiradores-catalanes.html#more

[3] http://eju.tv/2020/04/santa-cruz-esta-proxima-a-llegar-a-55-000-casos-de-dengue-y-supera-los-500-pacientes-con-influenza/

[4] https://fundacion-milenio.org/el-dia-salud-nacional-queda-en-la-cola-a-nivel-latinoamerica-pese-a-los-avances/

[5] Sur ce sujet voir  les reportages de Claire Meynial : https://www.lepoint.fr/monde/cuba-accusee-d-esclavagisme-devant-la-cpi-20-05-2019-2313797_24.phphttps://www.lepoint.fr/monde/moi-dolores-medecin-cubain-en-mission-05-12-2019-2351613_24.php ;

[6] Selon le ministre de l’Économie, en une quarantaine de jours il y a eu 7.016.648 versements pour environ  8,3 millions de bénéficiaires. Le pays compte environ 12 millions d’habitants.  https://www.paginasiete.bo/economia/2020/5/28/el-gobierno-pago-siete-millones-de-bonos-256760.html

[7] Selon les données disponibles le 28 mai il y avait environ  150 soignants contaminés, 151 policiers et 97 militaires. https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/6/1/primera-linea-hay-400-medicos-policias-militares-contagiados-257063.html

[8] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/4/7/vecinos-impiden-el-ingreso-de-una-medica-su-casa-por-temor-al-coronavirus-251998.html ; https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/5/19/en-bolivia-el-personal-de-salud-ha-sufrido-lapidacion-publica-segun-amnistia-internacional-255963.html

[9] http://eju.tv/2020/05/medicos-que-volvieron-a-caranavi-tras-ser-agredidos-los-enfermos-nos-necesitan/ 

[10] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/5/27/masivas-protestas-convocadas-por-el-mas-en-caranavi-montero-256678.html

[11] https://correodelsur.com/politica/20200515_pobladores-de-macha-bloquean-la-ruta-oruro-potosi-exigiendo-elecciones.html

[12] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/5/22/se-cumplen-meses-de-cuarentena-entre-carencias-ataque-medicos-corrupcion-256232.html

[13] La flexibilización de la cuarentena, además piden la renuncia de la presidenta Jeanine Áñez y del ministro de Gobierno Arturo Murillo,

[14] https://www.opinion.com.bo/articulo/cochabamba/kara-kara-niegan-ayuda-parturienta-sancionan-dirigente-resistirse-bloquear/20200517232135768142.html  demás del impedimento de que cisternas de agua lleguen a las casas. A todo ello hay que sumar que ayer una embarazada en plena labor de parto estuvo impedida de recibir la ayuda correspondiente porque no permitieron el acceso de la policía al lugar. Se trata de alguien procedente de Ushpa Ushpa.

[15] http://eju.tv/2020/05/transeuntes-choferes-y-periodistas-denuncian-agresiones-en-punto-de-bloqueo-en-yapacani/ https://eldeber.com.bo/180013_cochabamba-convoca-al-dialogo-a-los-bloqueadores-y-yapacani-mantiene-el-cierre-de-la-carretera       10 patients malades et deux morts le 18 mai ; cinq morts et  5 morts, 19  malades et 14 cas suspects le 24 mai.

[16] http://eju.tv/2020/05/en-yapacani-siguen-diciendo-que-no-creen-en-el-coronavirus/

[17] En raison des fraudes qui avaient entaché le scrutin du 20 octobre 2019.

[18] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20191230/cronologia-caida-evo-morales

[19] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20191102/quintana-bolivia-se-prepara-convertirse-vietnam

[20] https://brujuladigital.net/sociedad/gobierno-presenta-a-13-detenidos-en-operativo-realizado-por-umopar-en-el-chapare

[21] https://urgente.bo/noticia/patrulla-de-umopar-es-emboscada-en-cocapata-y-comunarios-se-roban-armas

[22] En temps normal les montées en grade et les affectations sont décidées en fin d’année. Et pour ce qui concerne les plus hauts gradés le classement et les promotions proposées par le pouvoir exécutif doivent être approuvés par le Sénat. Mais cette année la liste n’a toujours pas été approuvée pour la raison que certains officiers la contestent. On se doute bien que les hauts gradés sont divisés entre partisans et adversaires de l’ancien gouvernement. Souvenons-nous qu’à peine installé à la présidence, en 2006,  Evo Morales avait mis à la retraite anticipée trois promotions d’officiers supérieurs, généraux et colonels avant tout, qui occupaient le haut de la hiérarchie militaire.

[23] Réfugié au Pérou après avoir été mis en procès en même temps que Gabriela Zapata, l’ancienne amante d’Evo Morales et mère du supposé enfant.

[24] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/4/7/vecinos-impiden-el-ingreso-de-una-medica-su-casa-por-temor-al-coronavirus-251998.html ; https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/5/19/en-bolivia-el-personal-de-salud-ha-sufrido-lapidacion-publica-segun-amnistia-internacional-255963.html

[25] https://www.noticiasfides.com/nacional/sociedad/medicos-que-luchan-en-primera-linea-contra-el-covid-19-son-discriminados-y-victimas-de-intolerancia-404642

[26] https://lapatria.bo/2020/05/03/tras-agresiones-recientes-medicos-de-6-centros-de-salud-de-el-alto-anuncian-su-repliegue/

[27] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20200520/denuncian-que-pobladores-bloquean-trabajo-del-personal-medico-del-sedes?fbclid=IwAR0Vc6S_-I03fWUf4XD8r_Pbim-4xjeKOkhBiFssfMnP4-_5SYKWncrFW_Y

[28] Communautés paysannes.

[29] 41 000 habitants en 2012.

[30] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20200522/ayllus-bloquean-norte-potosi-queman-tuneles-desinfeccion     

[31] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/5/22/ayllus-causan-destrozos-en-uncia-llallagua-los-vecinos-se-unen-para-evitar-agresiones-256260.html

[32] 10 0000 habitants en 2012   https://www.la-razon.com/sociedad/2020/05/22/movilizados-en-mairana-exigen-a-salud-dar-los-nombres-de-los-pacientes-con-covid-19-para-expulsarlos/

[33] 22 cas positifs de coronavirus, deux morts et 20 cas suspects.

[34] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20200517/mas-impulso-7-protestas-contra-gobierno-cuarentena?fbclid=IwAR1ZQOqDmTEAu72oPmUOaZyCIyHQt5MemO0nTLeRwvu-QVAeoo810XtqsBE

[35] https://correodelsur.com/politica/20200515_pobladores-de-macha-bloquean-la-ruta-oruro-potosi-exigiendo-elecciones.html

[36] http://reportechaco.com/post/en-yacuiba-bloquean-ruta-9-en-demanda-de-alimentos-para-ollas-populares

[37] Seguridad Coronavirus en Bolivia http://eju.tv/2020/05/dinamitaron-ruta-cochabamba-oruro-en-protesta-por-la-no-flexibilizacion-de-la-cuarentena/

[38] La pandemia del coronavirus, se propaga con mayor velocidad en cinco distritos de la ciudad de Él Alto y que se caracterizan por ser las zonas de mayor actividad comercial. Estos son los distritos 1,2,3,4 y 8.

[39] https://www.opinion.com.bo/articulo/pais/cacerolazo-potosi-exige-mejores-condiciones-enfrentar-coronavirus/20200421201559763425.html

[40] http://eju.tv/2020/05/transeuntes-choferes-y-periodistas-denuncian-agresiones-en-punto-de-bloqueo-en-yapacani/ https://eldeber.com.bo/180013_cochabamba-convoca-al-dialogo-a-los-bloqueadores-y-yapacani-mantiene-el-cierre-de-la-carretera       10 patients malades et deux morts le 18 mai ; cinq morts et  5 morts, 19  malades et 14 cas suspects le 24 mai.

[41] http://www.erbol.com.bo/nacional/tr%C3%B3pico-pide-flexibilizar-cuarentena-y-fijar-fecha-de-elecciones-%E2%80%9Csi-no-quieren-al-pueblo

[42] La flexibilización de la cuarentena, además piden la renuncia de la presidenta Jeanine Áñez y del ministro de Gobierno Arturo Murillo,

[43] https://www.opinion.com.bo/articulo/cochabamba/kara-kara-niegan-ayuda-parturienta-sancionan-dirigente-resistirse-bloquear/20200517232135768142.html 

[44] Le 19 mai la ville comptait 23 cas positifs de Covid-19 et un décès  https://eju.tv/2020/05/en-6-zonas-de-conflicto-en-bolivia-covid-19-avanza-con-86-casos-y-7-muertos/

[45] https://www.lostiempos.com/actualidad/cochabamba/20200515/pobladores-instalan-bloqueo-quillacollo

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