Evo Morales : non responsable ou irresponsable ?

Comment en période de conflit et en cas de drame Evo Morales élude systématiquement ses responsabilités

 

« Je ne suis responsable de rien » a déclaré Evo Morales le 29 octobre dernier lors d’un entretien avec le journaliste argentin Marcelo Longobardi de Radio Mitre, ni de la fraude électorale (« je suis convaincu qu’il n’y a pas eu fraude »), ni des violences et saccages qui ont suivi. Son seul délit a été « d’être Indien et d’avoir changé la Bolivie », un pays qu’il a gouverné avec « transparence et responsabilité[1]

C’est bien lui pourtant qui, le 26 octobre, après s’être réuni avec ses suiveurs de la Coordinadora Nacional por el Cambio (CONACALM)[2]  lançait l’avertissement suivant : “Si vous voulez la grève il n’y a pas de problème on va l’accompagner en bloquant l’accès aux villes pour faire respecter la réélection. On verra bien si vous le supportez[3].» Le 29 des barrages obstruaient les principales routes du pays[4] et à partir de la formulation de cette menace, plusieurs dirigeants du MAS   (Gustavo Torrico, Henry Nina, Segundina Flores, Jhony Pardo…) ont lancé la consigne de déclencher des luttes armées dans les rues et annoncé  la mort de boliviens au prétexte de défendre le «proceso de cambio»[5]. Et ce n’était que le début d’un enchaînement de violences sanglantes qui  se sont poursuivies jusqu’à ce que le gouvernement transitoire de Jeanine Añez parvienne à  freiner les assauts guerriers des troupes du Mouvement pour le socialisme (MAS) et à rétablir progressivement le calme dans la semaine du 23 au 29 novembre.

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Ce n’est pas la première fois, loin de là, qu’Evo Morales nie ses responsabilités. Voici quelques exemples de la manière dont il les éludait en 2011 et 2012.

En octobre 2011, son excellence commande au pouvoir législatif de rédiger une loi stoppant la construction de la route Villa Tunari-San Ignacio de Moxos qui devait couper le Territorio indigena parque Isiboro Sécuré (TIPNIS) en son milieu (Ley corta).  Hostiles à cette saignée dans leur territoire les indigènes orientaux viennent d’organiser une longue marche protestataire qui, bien que réprimée, a atteint la ville de La Paz et suscité une forte adhésion populaire, si bien que  Morales a été contraint de céder à la pression. Mais quelques semaines plus tard  il commence déjà à rétropédaler : “Maintenant les gens se rendent compte que nous avons été trompés par cette marche ; le peuple jugera ”, soutient-il à l’occasion de la fête anniversaire de Curahuara de Carangas, une municipalité de l’altiplano orureño[6] . «  En utilisant des enfants et certaines sœurs, jusqu’à des sœurs enceintes, ils ont créé une émotion profonde (dans l’opinion publique) et ils m’ont contraint à renoncer à la consultation populaire». En conséquence, « que cette intégration routière se fasse relève de votre décision ; maintenant nous avons l’argent, je laisse la décision entre vos mains, j’ai dégagé ma responsabilité en obtenant le financement ($us 436.229.820), ne me demandez rien à moi, demandez à vos dirigeants, aux députés de votre région, je dégage ma responsabilité », insiste-t-il à San Ignacio de Moxos, où il commémore la rébellion de l’indígène Pedro Ignacio Muiba[7]. Puis il revient encore sur cette question dans le discours qu’il prononce au début de la seconde année de son second mandat : « Je veux seulement vous dire en pensant aux futures générations, nous avons assumé nos responsabilités en garantissant le financement pour la construction de cette route de Cochabamba au Beni…Qu’on ne rejette pas sur moi la faute (de l’arrêt des travaux) ; la suite dépendra des populations qui vivent là-bas[8]. »

La même tactique de défausse est adoptée à propos du conflit concernant les limites départementales entre les départements d’Oruro et de Potosi. Et d’une manière plus générale pour quantités d’autres problèmes : " Je me souviens qu’au moment où siégeait l’assemblée Constituante, on m’accusait de tout. Il ne manquait plus qu’un opposant m’accuse d’être le responsable de la liaison adultère de sa femme…Nos opposants qui sont en désaccord avec le processus de changement, avec cette révolution démocratique et culturelle, en arrivent à me rendre responsable de n’importe conflit intercommunal ou même de problèmes internes d’une municipalité » ” s’indignait-il en février 2012[9].

Mais c’est en mars 2012,  à Sucre, lors d’une réunion de magistrats et de parlementaires, pompeusement intitulée « Une nouvelle vision de la justice bolivienne », qu’il a prononcé le discours le plus illustratif de sa manière de concevoir ses responsabilités et devoirs politiques.

Depuis la tribune, anticipant le jugement auquel il pourrait être soumis dans le futur en raison de ses « erreurs », il a avancé que celles-ci, en aucun cas ne seraient de son fait, mais qu’elles seraient dues à ses collaborateurs. Ses paroles valent d’être citées in extenso :  

« Si le président a commis une erreur, un délit, jugez-moi, intentez moi un procès, et châtiez moi, (mais) je veux aussi vous dire (que) si je commets une erreur ou un délit, dans le cas où c’est à propos d’un thème légal ce sera de la faute de mes avocats et de mes avocates, et si c’est un problème de droits de l’homme ce sera de la faute de l’un ou de l’une de mes ministres…concernant les problèmes économiques ou relatifs à l’État ce sera la responsabilité d’un de mes compagnons ou d’une de mes compagnes ». « Si vous me jugez et si vous me mettez en prison, j’irai content ; mais je dirai publiquement que c’est par la faute de mes assesseurs juridiques ou économiques que je vais en prison ; ce n’est pas parce que j’ai volé, ou menti ou parce que je suis paresseux, mais sans doute pour ne pas avoir compris les normes, et parce que certains avocats m’ont mis les pieds dans le plat, mais jamais pour avoir volé (ou plus généralement fauté)[10]. »

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Autrement dit, cet homme est définitivement propre et intouchable ; les coupables, ou responsables, dans quelque domaine que ce soit des violations des normes légales, d’atteintes aux droits de l’homme, d’irrégularités financières, de  mauvaises décisions ce sont les autres, son entourage incompétent ou corrompu. Il signait, mais il ne savait pas ce qu’il signait et d’autres tenaient sa main. Les attaques verbales publiques, les insultes, les anathèmes contre ses critiques (des hommes politiques, des journalistes, des hommes d’église, des ONG…), sa bouche les prononçait, mais d’autres les formulaient. C’était une marionnette, et une marionnette ne peut qu’être manipulée. Et elle ne peut bien sûr être jugée. Mais alors se dit-on, à quoi servait ce président caché derrière son grand parapluie?

 

[1] https://www.infobae.com/america/america-latina/2019/11/29/evo-morales-no-soy-responsable-de-nada/

[2] Principalement des syndicats de cocaleros, de paysans et paysannes du haut plateau et des vallées et de mineurs des coopératives.

[3] « Si quieren paro, no hay problema, lo vamos a acompañar con cerco en las ciudades para hacerlo respetar (la reelección), a ver si aguantan.»

[4] https://www.eldeber.com.bo/154883_campesinos-inician-cerco-en-seis-regiones-y-anuncian-radicalizarse

[5] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/11/1/amenazan-la-paz-con-desabastecimiento-236037.html

[6] La Razón, 12 novembre 2011.

[7] Erbol, 10 novembre 2011 et AP, 10 novembre 2011.

[8] Ejutv, 22 janvier2012.

[9] El Dia, 8 février2012.

[10] La Razón, 15 mars 2012. « Si el Presidente ha cometido algún error, algún delito júzguenme, procésenme y castíguenme, (pero) también quiero decirles (que) si algún error o delito voy a cometer, si es un tema legal debe ser por culpa de mis abogados y abogadas, si hay un problema (en el tema) de los derechos humanos será por culpa de algún Ministro o Ministra, (…) los (problemas en) temas económicos, en temas del Estado van a ser por (responsabilidad de) algún compañero o compañera » « Si me juzgan, si me meten a la cárcel, iré contento; (pero) yo diré públicamente, por mis asesores jurídicos o económicos, por ellos estoy yendo a la cárcel pero no por robar, ni por mentir, ni por flojo, seguramente por no entender las normas y (porque) algunos abogados me hicieron meter la pata, pero jamás por meter la mano.»

 

 

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