Le président de l’État plurinational bolivien est accusé de propagande mensongère

La lettre ouverte adressée à Evo Morales par le politiste Jorge Lazarte, ancien membre de la Cour électorale nationale.

 

Le gouvernement civil constitutionnel qui sest établi après les régimes militaires des années 1964-1982, rythmées de coups d’état, fit naître lespoir de sortir enfin de l’instabilité chronique qui agitait la Bolivie. Cette attente a été particulièrement forte à partir de 1985, quand le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) et lAlliance démocratique nationale (ADN) s’entendent pour gouverner le pays.

Jusquen 1999, on a constaté que le pays se dotait d’un ensemble de mécanismes qui offraient des garanties crédibles pour une vie démocratique enfin régulière : des cours électorales indépendantes,l’amélioration du système de vote, la création de municipalités puis de circonscriptions électorales uninominales, la désignation des hauts fonctionnaires par un vote des deux tiers des membres du Congrès, la création du Conseil constitutionnel (Tribunal constitucional) et et de la magistrature du Médiateur  (Defensoria del pueblo)...

En rupture avec ce processus de normalisation progressive des institutions démocratiques, et au nom de la lutte contre le « néo-libéralisme » agent de « l’empire », le gouvernement bolivien actuel a organisé, depuis 2005, la captation légale des pouvoirs et des avoirs par une clique avide soucieuse avant tout de sinstaller durablement à la tête du pays et de profiter des avantages que cela procure.  Les réticences du gouvernement à se plier au résultat du referendum du 21 février dernier la majorité des votants se sont opposés à ce quEvo Morales puisse se présenter aux prochaines élections présidentielles pour assumer un quatrième mandat –, confortentcette thèse on ne peut mieux.

Les décisions politiques émanent dun exécutif restreint appuyé par un parlement aux ordres, une justice qui a perdu la mémoire de son indépendance, et des « mouvements sociaux » mobilisés pour intimider les adversaires et servir de garde prétorienne — les planteurs de coca de la région du Chaparé, dont Evo Morales demeure le secrétaire exécutif, au premier chef[1]. Aucune instance n’échappe à son contrôle : le Tribunal électoral (Tribunal supremo electoral)[2], la Cour des comptes (Contraloria general del Estado), le Conseil constitutionnel (Tribunal constitucional) et jusquau Médiateur (Defensoria del pueblo), tous sont soumis aux dictats du  cercle dirigeant.

Les opposants sont traqués : il n’y a pas un élu d’opposition denvergure contre lequeldes valets du pouvoir naient porté plainte, et qui ne soit harcelé par la justice sous des prétextes futiles. Les médias sont muselé: le dernier carré  des journaux indépendants est actuellement accusé de former un « cartel du mensonge ». Les ONG, qui avaient pourtant soutenu, dans leur majorité, le « processus de changement » annoncé par le MAS, sont bâillonnées par de multiples tracasseries. Et les intellectuels sont sommés de se conformer  la vérité officielle.

Dans un tel contexte, la lettre ouverte que Jorge Lazarte[3] adresse au président bolivien est audacieuse, pour ne pas dire téméraire.  En voici de larges extraits[4].

 

bolivia-654236-960-720

 

La Paz, 22 juin 2016

 

Monsieur le Président,

1 Jaurais voulu n’avoir jamais à écrire cette lettre et encore moins à la rendre publique, mais un évènement très désagréable m’oblige à le faire. Je ne veux pas me rendre complice,en me taisant, d’affirmations injurieuses auxquelles je ne suis pas habitué, et auxquelles le pays ne doit pas s’accoutumer.

Cette lettre, j'aurais dû la rendre publique en février dernier, en pleine campagne du referendum. Je m’en suis abstenu pour ne pas mexposer aux horions par lesquels on écrase l'imprudent qui ose mettre en doute la parole de ceux qui, aujourdhui, s’imaginent que tout leur est permis, y compris salir lhonneur et la dignité de gens tels que moi. Mais cette fois, j'interviens sans plus d’hésitation, car vous avez renouvelé vos offenses et les avez même aggravées. Laisser passer ce que vous dites reviendrait à admettre laffront et à être enterré par la justice implacable de lhistoire.

2 Vous avez affirmé à diverses reprises, lors de vos fréquents meetings, que la  Corte Nacional Electoral (CNE), à laquelle j’ai appartenu pendant dix ans, agissait sous la dépendance de l’Ambassade des États-Unis, ce qui, selon vos codes, équivaut à une condamnation publique. En février dernier, parmi un chapelet d’accusations, vous avez eu la bassesse d’affirmer, que je “vous avais dit” que si la Cour électorale avait refusé la reconnaissance juridique de l’Instrumento por  la Soberanía  de los Pueblos” (IPSP)[5] c’était sur ordre de l’Ambassade des États-Unis. Pris de scrupule, peut-être, vous avez tout de même ajouté : “J’espère ne pas me tromper”. Un pas en avant, un autre en arrière…

Le 17 juin dernier, vous avez renouvelé cette accusation irresponsable, sans nuance cette fois, lors d'une conférence de presse au palais présidentiel, affirmant que je vous avais “rendu visite“et “informé personnellement” que l’ambassade des États-Unis avait “ordonné” de ne pas agréer l’Asamblea por la soberania del pueblo (ASP).

3 Ces affirmations attentent, en premier lieu, à la mémoire et à l’honneur personnel de tous ceux qui furent membres de la Cour électorale. Je proteste donc vigoureusement contre cette insulte proférée à l’encontre de personnalités qui ont fait honneur à notre pays.

En second lieu, vous m’attaquez personnellement en me faisant passer pour un mouchard révélant une forfaiture qui aurait été commise lors des délibérations de la Cour électorale. Monsieur le Président, je veux vous dire que je ne suis ni un rapporteur (correveidile) ni un donneur (chivato) à votre service, ni à celui de personne, ni un traître l’égard de mes collègues. Votre affirmation est profondément offensante pour les personnes dont elle salit l’honneur et la dignité, des valeurs qui, apparemment,n'ont aucun sens pour le pouvoir. Vos propos insultants me font apparaître comme triplement coupable : coupable de félonie et d’inconduite morale; coupable de complicité et de dissimulation d'un délit pénal pour manquement à mes devoirs et prévarication; et coupable,enfin, parce que j’étais alors président de la commission qui avait la charge de vérifier que les registres de présentation des militants étaient bien conformes à la loi.

4 Je dois vous rappeler, et surtout aviser l’opinion publique qui vous a tant de fois entendu fulminer contre la CNE, mais qui ne connait pas la documentation relative à cette affaire, que la CNE disposait, depuis 1995, d’un “règlement des registres de militants”[6] qui permettait de vérifier la forme de ces documents et leur absence de falsification – une  pratique qui avait été courante dans  le passé.  La loi électorale tolérait un maximum de 5%  d’erreurs (…) Dans le cas de l’ASP, comme le relève la résolution 207/06 de l’assemblée pleinière de la CNE, les registres étaient incomplets, dépourvus de signatures ou sans date de naissance, certains incluaient des mineurs, d’autres avaient été établis après la fin de la période légale, etc. Ces erreurs ou omissions représentaient 15% du total des enregistrements de 1996, dépassant ainsi largement le seuil des erreurs qui pouvaient être acceptées. 

Ces constatations n’ont donc rien à voir avec de prétendues directives de l’ambassade, elles ne témoignent que de la négligence, pour ne pas dire davantage, avec laquelle les registres de l’ASP avaient été établis (…). En conformité avec le règlement et en dépit de ma conviction personnelle selon laquelle il valait mieux que l’ASP soit dans le système qu’en-dehors, la CNE était légalement obligée de refuser sa demande de reconnaissance de personnalité juridique.  Elle statua avec conviction dans ce cas comme dans d’autres (...). Les électeurs nous avaient élus  pour être au service de la loi et rien d'autre.

La décision de la CNE fut d’ailleurs acceptée par les dirigeants de l’ASP et ne donna lieu à aucun recours pour irrégularité ou manipulation. La “directive de l’Ambassade” n’est qu'une invention postérieure visant à discréditer des institutions telles que la CNE considérées comme “néolibérales” et donc accusées de servir “l’empire”.  Sans vergogne, pour accréditer cette affirmation fallacieuse,on fait de moi un témoin à charge.  C’est un procédé grossier et ignoble contre lequel je m’insurge.

5 Il est temps, Monsieur le Président, que vous vous éleviez à la hauteur de votre charge, que vous appreniez la mesure, et arrêtiez de proférer des accusations sans fondements et de vous livrer à des outrances verbales qui blessent les personnes et attentent à leur dignité. Certes, les autorités du pays méritent le respect, mais elles sont aussi obligées de respecter les citoyens qui, bien souvent, n’ont d’autre richesse que leur réputation. Ces calomnies sont indignes du premier magistrat du pays qui, s’il bénéficie d’immunités, ne possède aucun droit à dénigrer autrui. Le  président d’un pays n’a pas seulement des privilèges, il a aussi des devoirs. Le premier étant celui de respecter ses concitoyens (...).Et permettez-moi de vous rappeler la règle dor des relations humaines : traiter les autres comme vous voudriez quils vous traitent.

6 Avant de conclure cette lettre que je rends publique parce que vos accusations lont aussi été –, j'ajouterai une apostille sur l’indépendance de la justice. Selon les nouveaux codes du pouvoir en Bolivie, réclamer une « justice indépendante » équivaudrait à « demander qu’elle dépende de lAmbassade des Etats-Unis, comme auparavant ». Si vous étiez cohérent, en lançant cette affirmation inédite dans les annales de lhistoire contemporaine, y compris dans ses pires moments, votre gouvernement devrait dénoncer toutes les conventions internationales souscrites par le pays, depuis la Charte des Nations-Unies, jusqu’à votre propre Constitution  qui reconnait l’indépendance mais ne la garantit pas.

L’indépendance de la justice que beaucoup dentre nous défendent depuis de nombreuses années comme une conquête  du droit moderne et la condition première de tous les droits fondamentaux –, semble n'être pour vous quun vœu pieux que vous dépréciez et ridiculisez (…).

Con este motivo tan ingrato, me despido de Ud. atentamente,

Jorge Lazarte

 


[1] 95% de la coca produite dans cette région sert à fabriquer de la cocaïne (Rapports de l’ONU).

[2] La  Corte Nacional Electoral de Bolivia (CNE) devient Tribunal Supremo Electoral (TSE) en 2010. Cette instance  constitue un quatrième pouvoir.

[3]Exilé en France pendant la dictature militaire, Jorge Lazarte est docteur en science politique de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3), Il a été professeur et doyen de la Facultad de Ciencias Sociales de la Universidad Mayor de San Andrés (UMSA) et  professeur de la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO). Il a en outre été expert  auprès de la Central Obrera Boliviana,  du  Congreso Nacional,  de l’Escuela de Altos Estudios Nacionales,  de la Comisión de Reforma Política y del Estado, del H. Congreso Nacional,et  délégué présidentiel aux affaires politiques du gouvernement d’Eduardo Rodríguez Veltzé. Enfin il a été membre (vocal) de la CorteNacionalElectoral,etl’un des vice-présidents de l’Assemblée constituante de Bolivie. Il a écrit de nombreux livres, notamment : Movimiento obrero y procesos políticos en Bolivia. Historia de la COB. 1952-1987 (1988). Bolivia: Certezas e incertidumbres de la democracia, tres volúmenes (1993). Entre dos mundos. La cultura política y democrática en Bolivia (2000). Entre los espectros del pasado y las incertidumbres del futuro. Política y democracia en Bolivia a principios del siglo XXI (2005). Hacia un país moderno y democrático. La Asamblea Constituyente: un nuevo comienzo (2006). Derrumbe de la “res-pública”. Los procesos electorales en Bolivia: 2002, 2004 y 2005 (2008).

[4] L’original en espagnol est accessible à l’adresse suivante : http://www.paginasiete.bo/nacional/2016/6/23/lazarte-desmiente-sobre-presiones-embajada-eeuu-100507.html

Pour connaître le jugement de Jorge Lazarte sur  la politique actuelle du gouvernement voir l’entretien suivant réalisé quelques jours après la diffusion de la lettre ouverte : http://www.paginasiete.bo/nacional/2016/6/26/jorge-lazarte-gobierno-morales-perdido-libreto-esta-aturdido-100787.html

[5] Quand les syndicats paysans décident de créer un « instrument politique » deux projets s’affrontent :  l’un défendu par Evo Morales l’Instrumento politico para la soberania del pueblo (IPSP), l’autre par Alejo Véliz l’Asamblea por la soberania del pueblo (ASP). Ce dernier l’emporte et l’ASP est créée en juin 1995. A l’occasion des élections nationales de 1997 l’ASP s’incorpore à une coalition dans laquelle on trouve notamment le Parti communiste bolivien, la Izquierda Unida (IU), car elle ne parvient pas à être reconnue comme parti politique par la Cour électorale. Les deux dirigeants se brouillent, et Evo Morales créée le Movimiento al socialismo (IPSP - MAS) qui présente pour la première fois des candidats aux élections municipales de décembre 1999.

[6] Les citoyens qui se proposent de fonder un parti politique doivent rédiger un rapport dans lequel ils consignent les noms des militants fondateurs, leur âge, leur profession, le n° du document d’identité et la preuve de leur inscription sur les registres électoraux. Selon la loi des partis politiques de 1999 le nombre de militants inscrits dans ce rapport devait être égal à 2% au moins des votes valides lors des élections présidentielles précédentes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.