Indiens d’Indiens dans la selva de Bolivie. Le cas des Pacahuara-Chacobo

Comment on bafoue l’Indien en se réclamant de lui

 

En janvier 2016, le médiateur (defensor del pueblo) bolivien s’alarmait du fait que la moitié des 36 peuples ou nations indiens reconnus par la Constitution de 2009 seraient près de disparaître. Huit d’entre eux connaîtraient  une situation critique : les Yuki, les Esse ejja, les Chácobo, les Canichanas, les Tapieté, les Araona, les Pacahuara et les Ayoreo qui vivent en isolement volontaire.

À la fin du XVIIIe siècle, les Pacahuara « occupaient encore un immense territoire correspondant à peu près à la moitié du nord de la Bolivie actuelle ». Deux siècles plus tard les derniers  Pacahuara, ou tout au moins les derniers Amérindiens encore identifiés de la sorte, ne sont plus qu’une poignée.[1]

Ainsi débute un article de BBC Mundo[2] écrit en janvier 2013. Le 31 décembre 2016, la presse annonçait le décès d’une des dernières femmes Pacahuara de Bolivie, Baji Yacu, âgée de 57 ans[3]. Avec sa sœur Bosi Yacu, morte en 2013, elles étaient, semble-t-il, les seules à pouvoir encore transmettre (par le chant) l’histoire de leur groupe et à témoigner de l’assassinat de leur père sur la rive gauche du rio Negro (département du Pando), dans les années 1960-1970.

Selon ces mêmes sources, il n’existerait plus que quatre personnes capables de parler la langue du groupe, une variante du groupe linguistique Pano auquel appartiennent les Chácobo avec lesquels ils cohabitent maintenant à Puerto Tujuré dans la zone de l’Alto Ivon (Riberalta), du département du Beni.

Ce sont les missionnaires évangélistes de l’Instituto Lingüístico de Verano (ILV), établis depuis 1954 à Tumichucua, qui ont approché les Pacahuara harcelés par des chasseurs brésiliens et boliviens, et les ont  décidés à migrer à Puerto Tujuré, avec l’aide d’intermédiaires Chacobo entre février 1969 et juillet 1971[4]. Ce transfert aurait été hâté par l’assassinat du père de Bosi Yacu.

Ils sont actuellement installés sur des Terres communes d’origine (TCO) de 485 000 hectares, Chácobo - Pacahuara, où ils survivent en se livrant au commerce du bois, en pratiquant la chasse, la pêche et la collecte des noix du Brésil et des cœurs de palmier. Ils cultivent aussi les bananiers, le maïs, le manioc et l’ananas.

Chacobo 1967 © Jacques Meunier Chacobo 1967 © Jacques Meunier

Ornements Chacobo 1967 © Jacques Meunier Ornements Chacobo 1967 © Jacques Meunier

« Les Indiens du Haut-Yata improvisent avec les moyens du bord. Ils résolvent tant bien que mal les problèmes posés par la pratique quotidienne mais, dans l’incapacité de perpétuer leur tradition, ils en empruntent les solutions ou imitent celles de leurs vainqueurs. Ils récupèrent, ils bricolent. »  Jacques Meunier, 1967

Femme Chacobo 1967 © Jacques Meunier Femme Chacobo 1967 © Jacques Meunier

Leur installation sur cette TCO signifie la reconnaissance officielle de l’ensemble des populations Chácobo - Pacahuara, mais elle pose le redoutable problème du contrôle des frontières de ce territoire et de l’administration de ses ressources naturelles pillées et saccagées quotidiennement par des envahisseurs de toute nature (exploitants forestiers, chasseurs, colons, trafiquants …). Un problème d’autant plus préoccupant que ce territoire est en quelque sorte mité, du fait que des tiers ont autorisés à y vivre en raison de l’ancienneté de leur présence sur les lieux. Il en va d’ailleurs de même dans toutes les TCO, avec les mêmes conséquences négatives pour les familles et les groupes qui se nourrissent traditionnellement des ressources de la selva.

Cependant, en 2009, s’appuyant sur la nouvelle Constitution, les derniers  Pacahuara ont tenté de récupérer leur territoire du Pando. Ils ont obtenu gain de cause en 2013[5]. Mais la sentence du conseil Constitutionnel n’a pas été appliquée. Et il y a peu de chance qu’elle le soit.

En effet, depuis 1997,  une grande  partie du territoire Pacahuara de la province Federico Román du Pando a été donnée en concession pour quarante ans à l’entreprise « Maderas de Bolivia Etienne » (Mabet), afin d’exploiter les forêts qui sont situées le long des rives des rios Negro et Pacahuara. Par ajouts successifs, cette concession couvrirait actuellement  222 609 hectares[6].  Et elle aurait été confirmée en 2008 par l’Institut national de réforme agraire (INRA) et l’Autoridad de Fiscalización y Control Social de Bosques y Tierra (ABT).[7]

Nord de la Bolivie Nord de la Bolivie

 

En outre, le gouvernement a accéléré la colonisation du Pando à partir de l’année 2009. Le plan initial prévoyait la colonisation de 250 000 hectares[8]. Et le 9 août 2009, la presse annonçait l’arrivée à Cobija de 400 colons en provenance de la zone cocalera du Chaparé (Cochabamba), avant-garde d’une colonne de 2000 colons destinés à peupler les zones de Santa Rosa de Abuná, Puerto Rico et la province Federico Román – d’où proviennent les Pacahuara[9].  Pour justifier ce plan le gouvernement a invoqué des raisons de souveraineté nationale, mais il s’agissait principalement un dispositif de contrôle politique destiné à assurer un vote favorable au gouvernement lors des élections présidentielles et parlementaires du 9 décembre 2009[10]. De 2001 à 2012, la population du département du Pando a doublé passant de 52 525 habitants à 109 173. Et l’afflux de migrants en provenance des régions d’altitude a été tel que les mauvaises langues proposent de changer le nom de la capitale Cobija par celui de Collija (en référence au colla, l’homme du haut-plateau, l’habitant du Collasuyu sous l’empire Inca)[11].

 

Et puis, on l’a vu, les Pacahuara ne sont plus qu’une poignée même si certains observateurs soutiennent qu’il persisterait des familles Pacahuara vivant en isolement volontaire dans le Pando[12].  Et même si l’on constate, à l’occasion du recensement de 2012, que 161 individus se sont identifiés à des Pacahuara. Selon Diego Villar, une série d’acteurs sociaux avaient à ce moment-là  avantage à ce que « les  Pacahuara émergent avec netteté en tant que groupe, homogène et bien délimité »[13]. Le combat qui était alors mené pour récupérer un territoire propre dans le département du Pando avait contribué pour beaucoup à cette spectaculaire résurrection. 

 

Pando Pando

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Ces quelques données inspirent deux remarques.

Pour développer la première, je vais reprendre longuement un article très éclairant de l’anthropologue argentin Diego Villar : « ¿Los últimos pacaguaras?[14] »

On a vu que les quelques survivants d’une famille Pacahuara sont maintenant incorporés dans un groupe Chácobo. De ce rapprochement sont issus  des couples mixtes, qui ont des descendants[15].  Et on sait que les deux groupes appartiennent au même univers linguistique pano. Or selon Diego Villar, «L’ethnonyme « Chácobo » n’apparaît qu’en 1845, conjointement avec celui de « Caripuna », dans la relation des explorations de Palacios[16]. Avant cette date, les sources se réfèrent massivement aux Pacaguara , comme l’attestent les documents relatifs aux expéditions de Negrete[17] ; secondairement elles mentionnent aussi les ethnonymes « Sinabo », « Isabo » et « Capuibo ». Au milieu du XXe siècle, la plupart de ces gentilés ont disparu et il ne reste plus que les « Chacobo » et le petit groupe des « Pacahuara » qui vivent parmi eux ». Si bien qu’il propose de les inclure dans un même ensemble : celui des « panos meridionaux »[18]. 

En conséquence : « Il n’y a pas plus de continuité des ethnonymes dans le temps qu’il n’y a de correspondance automatique entre les ethnonymes et les groupes. A fortiori, il n’y a pas de représentation plus ou moins invariable d’un groupe humain. »[19]

Au bout du compte : « Il n’y a pas, et il n’y a jamais eu d’« ethnies » isolées qui seraient ensuite entrées en contact. Le métissage, la circulation, le multilinguisme, les échanges président aux origines »[20]

Or on sait qu’Evo Morales aime à se définir comme un Indien représentant de tous les Indiens de Bolivie – et d’ailleurs –, et à se mettre en scène en descendant d’une lignée incaïque.  Cette posture politique le conduit à faire de la Bolivie un rassemblement de « peuples » et de « nations » indiennes et à fonder l’identité du pays sur la continuité temporelle de groupes humains invariables.  L’État plurinational bolivien qu’il préside aurait ainsi mis fin au néocolonialisme occidental – toujours menaçant, cependant.

Mais dans les faits, c’est une nouvelle oligarchie indianiste qui gouverne le pays. Le gouvernement compte très peu de ministres issus du monde indien, du moins de ceux traditionnellement considérés comme tels. Et il n’aura échappé à personne que les cadres et les employés de l’administration et des entreprises nationalisées sont massivement issus des zones montagneuses aymara et quechua – sans qu’ils en parlent nécessairement la langue. Depuis l’accès au pouvoir du MAS, voici plus de dix ans, l’exécutif s’appuie principalement sur des organisations de planteurs de coca, de paysans des hauts plateaux et des vallées et secondairement sur des associations de quartiers de grandes villes et de mineurs regroupés dans des coopératives. Dans ce dispositif efficace, les « nations » indiennes des Basses Terres servent de décor ; elles ne pèsent pas lourd dans les décisions qui les concernent.

On voit donc combien il faut être prudent quand on emploie le substantif Indien. Les terres de ceux d’en bas sont en voie de conquête accélérée par toute une série d’acteurs plus rapaces les uns que les autres.  On trouve parmi eux des entrepreneurs forestiers et miniers et des agro entrepreneurs, boliviens et étrangers, que la propagande qualifie péjorativement de « blanco mestizos », mais avec lesquels le gouvernement compose, et dont il tire de juteux revenus fiscaux. Mais si on adhère à la conception culturo-raciale du gouvernement,  ceux qui peuplent ces zones de colonisation, et sur lesquels il s’appuie, entrent dans le spectre diversifié et très inégalitaire des Indiens: paysans (auparavant sans terre, pour certains), cocaleros, commerçants, transporteurs,  chercheurs d’or, contrebandiers, trafiquants… et bien sûr tous les épigones de la classe politique et de la bureaucratie du MAS. 

Les boliviens ne s’y trompent pas qui utilisent le terme cholo pour désigner l’indien en voie d’ascension sociale, l’indien enrichi ou parvenu des bourgades et des villes. Et d’autres termes ou qualificatifs permettent de s’orienter au sein de  cette catégorie intermédiaire où les individus et les familles font ostentation de leur statut et de leur richesse.

Cependant,  la logique discursive des dirigeants actuels du pays conduit au constat que des Indiens colonisent d’autres Indiens. Si bien qu’il y aurait en quelque sorte des Indiens d’Indiens.

En fait, pour comprendre ce qui se joue sur ce point de la planète, mieux vaut abandonner cette terminologie englobante et grossière ; il faut éviter de se laisser enfermer dans l’usage du substantif indien pour observer précisément la situation réelle des divers groupes et agents économiques et politiques en concurrence pour le pouvoir.

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Il est certain que si l’on fait des Pacahuara- Chácobo un ensemble « pano méridional » leur situation apparaît un peu moins désespérée. Mais elle n’est pas pour autant rassurante.

En 1968, Jacques Meunier, qui avait passé trois mois avec une famille étendue de 34 individus Chácobo dans la région du Haut-Yata, les rangeait dans la catégorie « relative et ambiguë » des « peuples marginaux. »[21] : « ... ces hommes sont doublement oubliés. Sans intérêts spectaculaires, les voyageurs – spécialistes ou non – les ignorent ou les boudent ; la société bolivienne ne reconnaît pas leur culture, ils survivent en marge du monde qui se fait ». Jacques Meunier les avait qualifiés ainsi en référence au contexte social et politique au sein duquel ils évoluaient et par opposition aux appellations péjoratives : sociétés sauvages, primitives, archaïques, sans écriture ou exotiques. Pour ma part, j’emploierais plutôt l’expression  « sociétés marginalisées » pour exprimer que leur situation est la résultante d’un processus, et non une caractéristique intrinsèque. Ce que laissent aussi entendre les substantifs « peuple » et « nation » instrumentalisés par les épigones du gouvernement pour conquérir puis confisquer le pouvoir national et local.

À l’occasion d’une brève parenthèse politique favorable, les Chácobo -Pacahuara ont été dotés, comme d’autres de ces « peuples », d’un territoire collectif ou communautaire. Mais ils continuent de survivre aux marges du monde et la pénétration accélérée de l’Amazonie par des colons et des affairistes et la destruction de sa faune et de sa flore les placent dans une situation périlleuse.

Non seulement le gouvernement qui prétend les représenter les défendre et les assister ne fait rien pour eux, mais il encourage l’exploitation et la spoliation de leur territoire par l’extraction des ressources du sous-sol, la saignée de leurs réserves par des voies de communication, la concession de bois à des compagnies forestières, la mise en culture intensive de vastes étendues de terres défrichées, et il promeut la colonisation, notamment par les cultivateurs de coca. Sous couvert d’une reconnaissance officielle, un régime qui glorifie son indianité contribue à rendre impossible le mode de vie des derniers groupes selvatiques et les prive sans vergogne de l’autonomie nécessaire pour maîtriser leur avenir. Tandis qu’Evo Morales, faisant étalage de cynisme, utilise leur image à des fins prosélytes. Transporté à Puerto Tujuré, il se fait prendre en photo avec Bosi Yacu, puis il reçoit son époux Buca Yacu au palais présidentiel[22].

Evo Morales et Bosi Yacu Evo Morales et Bosi Yacu

 

 

 

 


[1] Prologue du livre : La Reducción Imposible: Las expediciones del padre Negrete a los Pacaguaras (1795-1800), Diego Villar, Lorena Córdova, Isabelle Combés., “Scripta Autochtona”, UCB, 2009.

[2] http://www.bbc.com/mundo/noticias/2013/01/121016_bolivia_indigenas_ultimos_pacahuaras_lav

[3] http://segundoenfoque.com/murio-baji-una-de-las-ultimas-mujeres-pacahuaras-de-bolivia-40-310086/

[4] Diego Villar, Lorena Córdova e Isabelle Combés,  La reducción imposible

«Para ese entonces la situación de los pacaguaras era crítica: en junio de 1969, el director del ILV informa que la tribu de los pacahuaras, que vive en la zona de río Abuná (departamento de Pando), es perseguida por cazadores tanto brasileños como bolivianos »  in  https://caravelle.revues.org/962

[5] Sentence 0014/2013-l du Tribunal Constitucional Plurinacional (TCP). Le recours avait été déposé par  la Central Indígena de Pueblos Originarios de la Amazonía de Pando (CIPOAP).

[6] Aux fins d’exploiter la forêt, les propriétaires de Mabet avaient même créé une succursale aujourd’hui disparue : la « Empresa Forestal y Agroindustrial Pacahuaras S.A ». Pour plus de détails voir : http://soldepando.blogspot.fr/2011_04_01_archive.html

[7] http://soldepando.blogspot.fr/2011/04/una-ong-norteamericana-define-las.html

Pour couper et commercialiser le bois, les entreprises privées, les communautés et les individus, doivent obtenir une autorisation de l’Autoridad de Fiscalización y Control Social de Bosques y Tierra (ABT).

[8] http://eju.tv/2009/07/gobierno-gastar-us-21-millones-en-llevar-colonos-a-pando-con-dinero-del-tgn/

[9]http://www.la-razon.com/versiones/20090921_006857/nota_247_881971.htm  et « 400 soldats accompagnent le plan de colonisation titre le quotidien La Razón du 21 août 2009. Voir aussi : http://eju.tv/2009/08/gobierno-otras-200-familias-del-norte-de-la-paz-se-van-a-pando-problemas-para-llevar-a-3-000-hasta-septiembre/

[10] Les nouveaux colons et les militaires qui les accompagnent seront inscrits sur les listes électorales.

[11] Lire la synthèse suivante : http://digitalcollections.sit.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2739&context=isp_collection

[12] http://ftp.eldia.com.bo/index.php?c=Portada&articulo=Pueblos-en-grave-riesgo,--enfermos-y-sin-tierras&cat=1&pla=3&id_articulo=189827

[13] https://caravelle.revues.org/962

[14]https://caravelle.revues.org/962

[15] Ils seraient entre 24 et 43 selon que l’on prend ou non en compte les croisements avec des étrangers au groupe initial. Diego Villar in https://caravelle.revues.org/962

[16] José Agustín Palacios, Exploración de los ríos i lagos del departamento de Beni y en especial el Madeirá, practicada de orden del Supremo Gobierno de Bolivia, La Paz, Imprenta Paceña, 1852

[17] Diego Villar, Lorena Córdoba y Isabelle Combès, La reducción imposible. Las expediciones del padre Negrete a los pacaguaras (1795-1800), Cochabamba, Nómadas/ILAMIS, 2009.

[18] « Los pano-hablantes del norte boliviano pertenecen hoy a tres grupos bien definidos: primero, los yaminahuas de la provincia Nicolás Suárez (Pando); segundo, unos 800 chacobos, distribuidos entre los ríos Ivon, Benicito y Yata en el departamento del Beni; tercero, los propios pacaguaras, que hasta el censo referido parecían limitarse a una única familia extensa, mezclada con los chacobos. » https://caravelle.revues.org/962

[19] «  Así como no puede asumirse una correspondencia automática entre nombres y grupos, no conviene tampoco asumir la continuidad de estos nombres a través del tiempo, ni menos aún su representación de un grupo humano más o menos invariable. »https://caravelle.revues.org/962

[20] https://caravelle.revues.org/962

[21] Jacques Meunier, Anne Marie Savarin, Le chant du silbaco, Massacre en Amazonie, Edition spéciale, 1969, p : 160.

[22]

http://2014.kaosenlared.net/secciones/45065-bolivia-muri%C3%B3-bose-yacu-la-%C3%BAltima-hero%C3%ADna-pacahuara-desterrada-de-su-bosque-natal

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