Les élections primaires boliviennes : suites

Bilan des élections primaires pour la désignation des candidats à la présidence de la Bolivie d’octobre 2019 et résultat d’un sondage électoral récent. Quelques enseignements.

 

 

Le gouvernement bolivien  entendait faire des élections primaires du 27 janvier dernier le point de départ de sa campagne électorale en vue des élections nationales d’octobre prochain.  Dans le but de légitimer la candidature présidentielle du couple  Evo Morales-Alvaro Garcia Linera, il a fait en sorte que  l’enregistrement des troupes du Movimiento al socialismo (MAS) sur les registres électoraux soit massif en le gonflant notamment par l’inscription forcée des employés du secteur public ; une manœuvre qui avait aussi pour but de ridiculiser les partis d’une opposition d’autant plus faible et divisée qu’elle n’avaitc pas eu le temps de s’organiser avant ces élections inédites et volontairement précipitées.

Il a eu d’autant moins de mal à gagner cette première manche que les partis d’opposition, soucieux au contraire de délégitimer les champions du MAS dont les candidatures n’étaient pas permises au regard de la Constitution et des résultats négatifs du referendum du 21 février 2006, avait appelé leurs adhérents à bouder les urnes[1].

Cependant, la suite du programme lui a réservé des surprises. Examinons les résultats officiels et voyons quels enseignements on peut en tirer. Passons sur le fait qu’il a fallu plusieurs jours pour comptabiliser les votes et qu’entre les premiers chiffres du comptage rapide diffusés le jour même de l’élection par le Tribunal suprême électoral et ceux du décompte final il y a un écart étonnant :  on est passé de 36%  de votants sur l’ensemble des inscrits du MAS après le comptage de 93% des suffrages à 40,45% après le dépouillement de 95,33% de ceux-ci, pour finalement atteindre 45,5% : soit 451.026  sur les 991.092 inscrits,  parmi lesquels 44.961 ont voté blanc ou nul, soit près de 10% des votants.  

Sur la base de regroupements permettant de contraster les votes urbains et les votes ruraux, l’analyste Carlos Bohrt montre que le duo présidentiel proposé par le MAS a obtenu186.592  de ses suffrages en milieu urbain et 219.473  dans les campagnes[2].

Selon ses calculs 55,7%  des électeurs, inscrits en ville, auraient donc amené moins de 46% du total des votes tandis que 44,3% inscrits à la campagne en auraient fourni 54%.

De plus, tandis que dans les neuf capitales départementales, El Alto et 24 grandes municipalités seuls trois inscrits sur dix (33,8%) ont approuvé la candidature du duo, dans les petites agglomérations et dans les campagnes c’est la moitié des votants (50%) qui se sont prononcés en sa faveur.

Creusons un peu plus la géographie des votes. Une analyse qui pointe les bureaux de vote où les scores favorables au candidat Morales sont supérieurs à la moyenne attendue si les votes étaient répartis équitablement sur le territoire permet de la visualiser[3]. Les 990 bureaux recueillant plus de 100 votes valides en faveur du MAS sont concentrés dans la zone tropicale de production de la coca du département de Cochabamba (45%), puis dans les campagnes du département de Chuquisaca (15%), de Potosi (12%) et de Pando (12%), contrôlées par le MAS. À titre de comparaison ils dépassent à peine 2% dans les départements de La Paz et de Tarija. Ils avoisinent 6% dans ceux d’Oruro et du Beni, pourtant eux aussi sous la gouverne du MAS. Le même score est observable à Santa Cruz où ils sont concentrés dans les municipalités acquises à Morales, et infiltrées par les trafiquants de coca et de cocaïne.

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Ces quelques données montrent que les temps sont loin où Evo Morales gagnait facilement les élections : 2005 (53%), 2009 (64%) y 2014 (61%).

Il arrive difficilement à contrôler ses propres bases dont il attendait 70% d’acquiescements à sa candidature quelques semaines avant le scrutin. En dépit de pressions diverses et de tripatouillages suspects de dernière minute, il n’obtient que 40% d’adhésions et, on l’a vu, il s’est même trouvé près de 10% d’opposants à cette perspective (plus de 12% dans les départements de La Paz, Chuquisaca, Oruro, Tarija). Ce n’était donc probablement pas une bonne idée que de gonfler artificiellement le nombre des inscrits de son camp.

Le rétrécissement de la base électorale à certaines zones rurales étroitement contrôlées par les mal nommés « mouvements sociaux », en réalité la clientèle du MAS entretenue par des faveurs et des pressions (cocaleros, et divers syndicats de paysans et de paysannes…) où une partie de ses troupes est allée voter pour éviter des problèmes, voire des sanctions, et la désertion des électeurs urbanisés tant des couches moyennes que de certains quartiers populaires est un lourd handicap. Le lâchage de la ville d’El Alto, agglomération champignon aux portes de La Paz, peuplée de migrants de parler aymara originaires du haut plateau rural, est particulièrement remarquable puisque seulement 27% des votants potentiels ont jugé bon de soutenir le candidat « Indien ».[4]

De plus, la répartition géographique des électeurs potentiels pose problème pour les élections législatives qui sont couplées aux présidentielles : comment, en effet, faire élire un parlement ami quand on ne contrôle plus que des ilots de partisans?

 

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Le dernier sondage électoral

Le seul candidat déclaré susceptible de battre Evo Morales – du moins pour le moment, et selon les résultats des sondages –  est l’ancien président Carlos Mesa à la tête du front  Comunidad Ciudadana composé du  Frente Revolucionario de Izquierda (FRI) et de la formation politique du maire de La Paz , SOL.Bo, qui  a lancé sa candidature le 6 octobre de 2018 et s’est allié quelques jours plus tard avec 55 plateformes citoyennes – regroupements créés à l’occasion du referendum de février 2016 pour s’opposer à la perpétuation d’Evo Morales à la présidence  – de six départements.

Le dernier sondage permettant de juger de l’audience relative des deux rivaux a été effectué quelques jours avant les primaires du 18 au 23 janvier auprès d’un échantillon de 1478 personnes des deux sexes de 18 ans et plus de six départements de six départements – 55 % de citadins et de 45% de ruraux –interrogées chez elles Ils obtiennent chacun 32% des intentions de vote. Le candidat qui est placé en troisième position, Óscar Ortiz, représentant du Movimiento Demócrata Social (MDS) arrive loin derrière avec 4%. Et il a 25% d’indécis.

Au second tour Carlos Mesa obtiendrait 49% des voix contre 37% à Evo Morales (11% d’hésitants et 4% sans réponse)[5]. La brèche s’est resserrée depuis le dernier sondage de décembre (55% contre 33%). Il est en outre intéressant de noter qu’en cas de duel  avec Óscar Ortiz,  Evo Morales n’obtiendrait que 38% des voix contre 32% pour son rival.

Où sont les réserves de voix de chacun des candidats ?

Les intentions de vote sont très clairement corrélées au niveau de revenu : plus le revenu est élevé et plus sont nombreux ceux qui affichent leur intention de voter Carlos Mesa et au contraire plus il diminue et plus on se prononce en faveur d’Evo Morales.

Dans les villes Carlos Mesa obtient un vote majoritaire dans la plupart des tranches d’âge : 37% des 18 à 24 ans contre 29% pour Evo Morales ;  44%  et 18%  dans la tranche 25 à 34 ans ; 34% et 20% dans celle des 35 à 54 ans.  Les partisans de Morales l’emportent seulement chez les plus âgés : 36% contre 26%. [6]

A l’inverse, dans le monde rural Evo Morales est majoritaire dans toutes les tranches d’âge avec un écart plus accentué chez les plus jeunes et chez les plus âgés : 18-24 ans  48% pour le MAS contre 28% pour Mesa. Chez les plus de 55 ans l’écart est le même : 41% contre 21%.

La différence entre vote masculin et féminin ne semble pas significative.

Et tandis que les votants pour Morales se définissent plutôt comme indigènes Quechua ou Aymara, ceux de  Mesa se veulent plutôt Blancs, métis ou Guarani. Cette dernière identification vient certainement des sondés de Santa Cruz sensibles à la candidature à la vice-présidence d’un des leurs : Gustavo  Pedraza.

Conclusions 

Aussi bien le vote des primaires que les résultats des sondages montrent qu’Evo Morales peut compter sur un contingent d’environ 30% de voix, qu’elles soient intentionnelles ou l’effet de contrôles clientélistes et de pressions, mais qu’il peine à mobiliser au-dessus de cette barre. Une comparaison des résultats de sondages effectués entre novembre 2006 et novembre 2018 enseigne qu’il en va ainsi depuis deux ans, c’est-à-dire bien avant que Carlos Mesa annonce sa participation à la compétition de 2019[7].

Ce dernier dispose à peu près du même réservoir de voix. Mais il a du mal à décoller et à susciter un élan. Il ne gagne au second tour que dans la mesure où il capitalise l’hostilité croissante contre Morales.

Comme le font remarquer certains analystes ce sont bien, pour le moment, deux Bolivie qui s’opposent. La Bolivie urbaine relativement aisée et instruite plutôt jeune et une Bolivie rurale, moins instruite et pauvre et les plus âgés. Ce qui fait que les slogans du MAS continuent à viser juste en ciblant la bourgeoisie blanche des beaux quartiers – qu’elle associe systématiquement au colonisateur occidental et capitaliste. Mais la dynamique de l’urbanisation favorise Carlos Mesa : c’est dans les villes en expansion que les futures élections vont se gagner.[8]

Cependant, un des problèmes de Carlos Mesa à la fois pour l’emporter  – si toutefois la compétition électorale va à son terme et n’est pas trop truquée – et surtout pour gouverner le pays par la suite, va être sans aucun doute de gagner des voix et des appuis chez ceux qui sont et se vivent comme pauvres et exploités ou freinés dans leur ascension sociale du fait de leur origine sociale ou de leur couleur de peau.

On a souvent attribué la victoire de Morales à son appartenance à l’ensemble Indien de Bolivie et à l’identification de ses électeurs à l’un des leurs – une idée largement renforcée par la propagande gouvernementale qui s’applique à aiguiser l’affrontement ethnique. Cette thèse simpliste est contestable. D’ailleurs les partis indianistes créés dès les années 1970 ont toujours obtenu un très maigre score électoral avant que ne surgisse la figure du cocalero charismatique. Pour ses électeurs des couches sociales modestes Morales était, et demeure, avant tout un modèle d’ascension et de réussite sociale qui leur montre la voie. En dépit de l’avalanche d’écrits magnifiant les cultures indiennes  et la vie primitive, être traité d’Indio demeure une injure et la plupart cherchent à échapper à ce stigmate.  En conséquence, si Carlos Mesa veut s’imposer il doit, d’une manière ou d’une autre tracer un chemin qui suscite un espoir de mobilité sociale ascendante pour les couches populaires.

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À la suite de cette mascarade électorale et de ce score étriqué il est probable que le gouvernement va tenter par tous les moyens à sa disposition de resserrer l’étau sur ses potentiels votants et de cadenasser son contrôle des suffrages.

Les fonctionnaires n’ont pas tardé à dénoncer les pressions et la traque dont ils sont l’objet – ils l’avaient déjà fait au moment leur inscription sur la liste électorale du MAS –, car évidemment c’est à eux principalement que le pouvoir exécutif  et ses alliés cocaleros et paysans attribuent une partie des désertions et des votes blancs et nuls[9].  Si bien que leurs chefs ont commencé à exiger d’eux qu’ils présentent la preuve qu’ils sont allés voter en les menaçant de licenciement en cas de non-exécution de cette requête.

Il est certain aussi que le pouvoir exécutif va reprendre totalement en main le Tribunal suprême électoral. Ces derniers mois après qu’il eut annoncé son programme électoral, et notamment l’organisation d’élections primaires, deux de ses membres les plus en vue, dont sa présidente, ont démissionné en invoquant des raisons personnelles[10]. Et finalement au moment du vote ils n’étaient plus que deux à émettre des doutes sur la légalité de la procédure et la manière d’organiser cette compétition. L’un des deux vient de démissionner à son tour en exposant ses divers désaccords dans une lettre publique[11]. Un seul reste en piste qui a beau clamer qu’il ira jusqu’au bout, rien n’est moins certain. Il y a peu de chances que l’on garde un témoin dans la bergerie avant la joute finale.

 

[1] Dans l’ensemble des  partis d’opposition seulement 4,5 à 8,3% des inscrits sont allés voter.

[2] https://www.paginasiete.bo/opinion/2019/2/2/elecciones-primarias-disloque-masista-y-207789.html

[3] Analyse d’Enrique Velazco R  http://brujuladigital.net/opinion/analisis-de-las-primarias-no-solo-el-vice-tiene-por-que-preocuparse

[4] https://www.paginasiete.bo/opinion/2019/2/2/elecciones-primarias-disloque-masista-y-207789.html

[5] https://www.paginasiete.bo/especial01/2019/2/3/mesa-se-impone-evo-por-12-puntos-en-un-eventual-balotaje-207950.html

[6] http://eju.tv/2019/02/nivel-alto-y-medio-votarian-por-cc-bajo-y-popular-por-el-mas/

[7] http://eju.tv/2018/12/en-dos-anos-el-techo-electoral-de-evo-morales-no-paso-del-33/

[8] http://eju.tv/2019/02/en-las-capitales-de-bolivia-carlos-mesa-y-pedraza-se-llevan-el-voto-joven/

[9] https://eju.tv/2019/02/diputado-choque-cree-que-funcionarios-son-desleales-al-mas-y-actuan-con-doble-moral/ ; https://www.erbol.com.bo/noticia/politica/06022019/ejecutivo_de_campesinos_sugiere_cernir_funcionarios

[10] http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20181023/renuncia-katia-uriona-deja-mas-sombras-tse-primarias

[11] http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20190130/7-frases-dunia-sandoval-entender-su-renuncia-al-tse

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