L’enfumage des boliviens

Chronique d’une sociologue bolivienne qui résume en quelques lignes la politique environnementale catastrophique menée par le gouvernement du pays.

 

Pachamamada[1]

Rocío Estremadoiro Rioja

Il y aurait beaucoup à dire et à commenter à propos du fameux « processus de changement “(proceso de cambio), qui a seulement renouvelé les réseaux familiaux parasites du trésor public converti en butin.

Les pratiques tant blâmées du passé subsistent. Non seulement la corruption fait quotidiennement la une des média, mais l’État bolivien faible et déstructuré a été mis au service d’une caste hégémonique caudilliste avec cynisme et insolence.

De plus l’esprit réactionnaire et conservateur est maintenu par des privilèges accordés aux Forces armées et par des accords avec les plus néfastes des groupes réactionnaires (Jeunesse crucéñiste, groupes évangéliques…). Une analyse rapide des discours du gouvernement montre que le militarisme, le chauvinisme, le machisme, la misogynie – et d’autres plaies –continuent d’agiter les esprits de ceux qui nous gouvernent.

Mais le plus terrible, c’est l’offensive menée contre l’environnement qui va bien au-delà des pires augures.

Une étude de la fondation allemande Friedrich Ebert Stiftung (FES) citée par le quotidien Los Tiempos calcule que le pays perd annuellement 350 000 hectares de forêts en vue d’activités légales ou clandestines. Nous en  respirons chaque année la certitude au moment où les fumées  des  brulis (chaqueos) assombrissent le ciel. Et ce saccage est encouragé par la négation de la protection des aires protégées par les pédants détenteurs du pouvoir, au nom du progrès.

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C’est exactement le résultat de la construction d’infrastructures pharaoniques et des programmes extractivistes (miniers, pétroliers, barrages…) qui sont prévus dans les réserves naturelles et indigènes (Tipnis, Bala, Chepete, Tariquía, Madidi, Parque Nacional Carrasco, etc …) que l’on s’obstine à imposer contre vents et  marées.

Tandis que dans les forums internationaux les gouvernants se gargarisent de couplets romantiques en faveur de la Pachamama, ils nous violentent à la maison par les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables,  prédatrices, écocides et ethnocides sous couvert d’une conception développementiste et de progrès qui ferait pâlir jusqu’à Domingo Faustino Sarmiento[2], chantre de la dichotomie civilisation/ barbarie. Sarmiento lançait ses idées politiques au XIXe siècle tandis que les  « hérauts internationaux de la Terre Mère» et les « symboles mondiaux des indigènes », les reproduisent au XXIe en dépit des conséquences sociales politiques et environnementales de tels paradigmes.

Finalement, une fois de plus, les indigènes réels, ceux  des onze résistances indigènes du pays[3], vont entamer une marche de Sucre à La Paz[4] pour réclamer ce qu’ils ont toujours réclamé : le respect de leur territoire, de leur habitat, de leur culture

Cela vous dit quelque chose ?  N’est-ce  pas une vieille histoire ?  N’est-ce pas ce qui a été réclamé dans les années 1990 aux gouvernements « néolibéraux » sourds et obtus ? Et n’est-ce pas la situation que le gouvernement du « proceso de cambio » avait promis de transformer ? Quelle différence y-a-t-il entre le présent et le passé ? La couleur de peau de quelques-uns des gouvernants ?  Les aguayos [5]design ? Les avions et les hélicoptères dans le plus pur style de Barrientos[6] ? Les  discours pompeux et creux  seulement gobés par la gauche européenne idéaliste et ingénue et quelques mal informés ?

Publié le 6 février 2019 dans le quotidien Los Tiempos.

 

 

 

 

[1] Vient de Pachamama, la Terre Mère et de huevada, couillonade.

[2] Argentin, né en  1811 et décédé en 1888. Intellectuel, écrivain et homme d’État, président de la République Argentine (1868-1874) il est notamment célèbre par son ouvrage Facundo, un réquisitoire contre les caudillos « barbares ».

[3] C’est le total des marches protestataires indigènes pour revendiquer leurs droits depuis 1991.

[4] Ils sont sur la route depuis le 6 février dernier. http://www.lapatriaenlinea.com/?t=nacia-n-qhara-qhara-alista-una-marcha-de-protesta-de-sucre-a-la-paz&nota=343063  ; https://www.facebook.com/ANFidesBolivia/videos/vea-la-marcha-de-la-naci%C3%B3n-qhara-qhara-en-sucre/395211314572186/

[5] Tissu traditionnel andin porté par les femmes. Allusion directe à la tenue vestimentaire du président, imitée par ses suiveurs immédiats.

[6] Le général d'aviation René Barrientos a été président de la Bolivie de 1964 à 1969. Il se déplaçait souvent en hélicoptère et il est mort d’un accident d’hélicoptère.

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