Les violences à l’égard des femmes boliviennes. Quelques données

En dépit de l’adoption de lois destinées à punir les violences à l’égard des femmes boliviennes, les agressions qu’elles subissent persistent et semblent même augmenter.

 

Le 12 février dernier, l’assassinat de trois femmes, une adulte et deux sœurs adolescentes, à El Alto faisait la Une de certains journaux. Et depuis le début de l’année on compte déjà 28 féminicides (femmes assassinées du seul fait d’être des femmes) en Bolivie[1]. Après le vote de la Ley integral contra la violencia hacia la mujer, promulguée le 9 mars 2013, censée juguler ce fléau[2], le nombre des victimes annuelles s’est maintenu : 110 en 2013 ; 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 et si les meurtres de l’année 2018 continuent au rythme actuel on dépassera très largement ce bilan[3]. Étant donné l’incurie et la corruption du système judiciaire bolivien – de l’aveu même du pouvoir exécutif – on ne peut guère s’étonner de ce que la loi n’ait eu aucun effet.

Selon la statistique de  l’Observatorio de igualdad de género de América Latina y el Caribe (OIG) de la CEPAL, en 2016 le taux de féminicide du pays (1,9 pour 100 000 femmes de 15 ans et plus) était le plus élevé d’Amérique du sud ; et relativement à 23 pays de l’ensemble Amérique Latine et Caraïbes, la Bolivie arrivait en sixième position derrière la République Dominicaine et divers pays d’Amérique centrale: Salvador, Honduras ( dont les taux records étaient respectivement de 11 et 10,2 pour 10 000), Guatemala, Porto Rico[4].

Le 8 mars 2014, la représentante du Fonds de population des Nations Unies (UNFPA) faisait savoir que la Bolivie avait le second taux de violence sexuelle le plus élevé d’Amérique latine après Haïti soit 15,2% (4 femmes sur dix)  (une sur trois dans le reste du monde)[5].  Au regard des taux très élevés de violences de toute sorte dans les pays d’Amérique centrale, j’ai quelques doutes sur ce triste  palmarès.

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Voyons la situation de plus près. Les statistiques de la police et de la justice boliviennes sont très peu fiables et, comme cela est bien connu ce type de statistiques ne prend en compte qu’une petite partie des infractions ou délits. Le seul cas où elles sont très proches de la réalité est celui des homicides, qui a été traité plus haut. Je vais donc m’appuyer sur les résultats d’une enquête nationale effectuée en 2016[6], sur un échantillon représentatif de femmes, pour offrir une vision d’ensemble de ce fléau.

74,7 %  des femmes mariées ou en union libre de 15 ans et plus, vivent une relation de couple violente : 71,3% en zone urbaine et 82,5% en zone rurale. La violence augmente quand le niveau d’instruction diminue. Les violences psychologiques sont les plus communes (69,3%) puis viennent dans l’ordre les violences physiques (50%), les violences sexuelles (34%) et les violences économiques (31,3%). C’est dans les départements de La Paz et de Potosi qu’elles sont les plus répandues (87,3%).

Chez les femmes veuves et divorcées de plus de 15 ans, ces pourcentages de violence conjugales sont encore plus élevés : 87,9% pour l’ensemble, 87,7% en zone urbaine et 88% en zone rurale ; 96,5% dans le département de Potosi et 95,3% dans celui de La Paz.

On retrouve la même répartition générale parmi les couples de jeunes gens en situation de nouvel amour  (enamoramiento). Toutefois les fréquences sont moindres : 51,9% à l’échelle nationale, 48,5% en zone urbaine et 66,6% en zone rurale. Les départements de La Paz, 72,7% et de Potosi, 72,2%, se retrouvent une fois de plus en tête.

Si on prend en compte la seule violence sexuelle subie par l’ensemble des femmes de 15 ans et plus, quelle que soit leur situation de couple, elle concerne 43,6% des femmes du pays : 43,2% en zone urbaine et 44,6% en zone rurale. 68,6%, à La Paz  et 58,9% à Potosi. Le sexe forcé , ou viol, est plus répandu en zone rurale, particulièrement  dans le département de Potosi (78,5% des cas d’abus sexuel).

S’agissant des violences subies hors du foyer, leur pourcentage est voisin  de ceux des ménages :     77,9% pour l’ensemble de la Bolivie, avec toutefois des taux proches en zone urbaine et en zone rurale : 78,7% et  75,8%. Et c’est toujours dans les départements de La Paz (92,6%), et de Potosi  (86,9%) que les violences sont les plus fréquentes.  Les pourcentages des violences sexuelles hors du foyer sont très voisines de celles qui sont répertoriées au sein de celui-ci : 41,3% pour l’ensemble du pays ;  urbaine 43,6%, rurale 34,8% ;  La Paz 62%, Potosi 34,6% (derrière Tarija 39,1%).

C’est donc sur les hauts plateaux (altiplano), et principalement dans les régions  rurales, que l’on trouve les proportions les plus élevées  d’agressions de toutes sortes, quel que soit le lieu  (au foyer ou en dehors), la situation (en couple ou non), ou l’âge. 

Selon une enquête rapide du journal La Razón, les causes principales des assassinats – du moins dans la ville d’El Alto – seraient la jalousie et l’alcool[7], cependant  dans toute cette zone  la violence semble coutumière. L’écrivain folkloriste Manuel  Rigoberto Paredes  Candia, écrivait en 1920 : « l’homme possède presque toujours violemment la jeune fille célibataire ; c’est  la force et non la volonté qui prime, sans causer scandale, ni susciter la colère des parents de l’offensée ». « Ce qui les séduit le plus (les indias et les cholas), c’est la vigueur physique. Quand  elles  sont en couple, elles supportent toute sorte d’outrages et de privations »[8]. Paredes va même jusqu’à écrire que «dès l’instant où la femme du peuple ou indienne  accepte le concubinage ou l’union matrimoniale avec un homme, elle croit que celui-ci dispose non seulement de sa personne mais aussi de sa vie »[9].  Dans la région de Potosi on trouve aussi des pratiques de viol en période de Carnaval, et des pratiques de rapt avant l’union maritale[10]

Ces  traditions anciennes  d’acceptation de la violence conjugale,  expliquent sans doute pourquoi selon l’enquête nationale précitée,  une femme du pays sur  trois  justifie la violence de son partenaire dans certaines circonstances[11].   

Cette violence n’épargne pas les élues. Et c’est l’assassinat de l'une d'entre elles, en 2012, qui avait accéléré le vote de  la loi Contra el Acoso y Violencia Política hacia las Mujeres en discussion depuis une dizaine d’années.  Si l’Assemblée législative plurinationale (ALP) est composée de 49% de femmes, soit 82 au total (un % exceptionnellement élevé), selon les réponses à un questionnaire élaboré  par la Coordinadora de la Mujer en 2015, 35% des candidates  à un mandat de conseillère départementale disaient avoir été victimes de brimades ou intimidations politiques (acoso), et 29% de violence politique[12].  Mais il y a de fortes chances pour que ce chiffre sous-estime la réalité. “Je parie que 90% des élues municipales (concejalas) subissent des intimidations politiques. La majorité hésite à les dénoncer, mais elles font état des agressions verbales qu’elles supportent. On les oblige à signer les documents sans qu’elles puissent les vérifier. Dans de nombreux cas elles ne peuvent pas participer aux réunions et ne peuvent pas prendre la parole », affirme  Celima Torrico, ex ministre de la justice d’Evo Morales (2007-2010)[13].

Cette subordination conduit la chroniqueuse Erika Brockmann Quiroga (ancienne député) à affirmer : « Il est devenu évident que cette violence décourage la participation politique des femmes, elle viole leur dignité et mine la démocratie …»[14].  Et comme le constate amèrement l’éditorial du quotidien Página siete d’aujourd’hui, les femmes qui ont des responsabilités politiques tiennent un discours de défense du genre et aspirent sans doute sincèrement à vivre dans un pays qui défend la vie et les droits des femmes, mais « elles n’arrivent pas à obtenir que leur président cesse de les humilier publiquement » par des réflexions et des attitudes machistes qui suscitent chez elles « des rires forcés et des réclamations voilées. »[15]

 

 

[1] http://www.la-razon.com/ciudades/seguridad_ciudadana/Fiscalia-registra-feminicidios-violencia-familiar_0_2887511284.html

[2] Pour l’exposé de la loi voir : Silvia Requena Gonzáles, Una mirada a la situación de la violencia contra la mujer en Bolivia, Revista de Psicologia  n.17 La Paz , juin. 2017.

http://www.scielo.org.bo/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S2223-30322017000100008

[3] Chiffres tirées de l’Observatorio du CIDEM pour 2011 et 2012 ;  http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37828573 pour 2014 et 2015; de la Fiscalia del Estado pour 2016 et 2017.

[4] https://www.noticiasfides.com/nacional/sociedad/bolivia-cifras-rojas-de-la-violencia-de-genero-no-han-disminuido-a-pesar-de-la-normativa-386266 et https://oig.cepal.org/es/indicadores/feminicidio

[5] http://www.scielo.org.bo/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S2223-30322017000100008

[6] Encuesta de Prevalencia y Características de la Violencia Contra las Mujeres en Bolivia (2016), Instituto Nacional de Estadística (INE) https://www.ine.gob.bo/index.php/prensa/publicaciones/326-encuesta-de-prevalencia-violencia-contra-la-mujer

[7] http://www.la-razon.com/ciudades/anos-Alto-registro-feminicidios-gestion_0_1927007316.html

[8] Rigoberto Paredes , Mitos supersticiones y supervivencias populares en Bolivia, La Paz, Ediciones  Isla,1963, p.161-163. (première édition : 1920).

[9]  Paredes op.cit. p.170.  Voir aussi p.173-174.

[10] https://www.educa.com.bo/folklore/costumbres-y-supersticiones

[11] Encuesta de Prevalencia y Características de la Violencia Contra las Mujeres en Bolivia (2016), de Instituto Nacional de Estadística (INE) https://www.ine.gob.bo/index.php/prensa/publicaciones/326-encuesta-de-prevalencia-violencia-contra-la-mujer

[12] http://eju.tv/2017/10/pocas-mujeres-en-bolivia-se-animan-a-denunciar-acoso-politico/

[13] http://www.eldiario.net/noticias/2017/2017_08/nt170827/politica.php?n=52&-el-90-calla-por-temor-a-represalias  La vidéo suivante offre quelques témoignages très éloquents  à ce sujet: https://www.youtube.com/watch?v=0mZCOedrymk

[14] http://www.paginasiete.bo/opinion/erika-brockmann-quiroga/2018/2/16/acoso-poltico-problemtica-lucha-desvirtuada-170029.html 

[15] http://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2018/3/8/mujer-agenda-pendiente-172308.html

 

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