Evo Morales. Feu vert pour le quatrième mandat

Comment Evo Morales donne un vernis de légalité à son appropriation du pouvoir

 

C’est fait. Evo Morales est définitivement autorisé à présenter sa candidature à la présidence de l’État unitaire social de droit plurinational bolivien en octobre 2019, pour la quatrième fois consécutive. Le Tribunal suprême électoral lui a donné son aval le 4 décembre dernier

La Constitution, dont le texte a été imposé au forceps par son équipe, et qui a été adoptée  par referendum le 25 janvier 2009 ne prévoyait  que deux mandats consécutifs.  Alors comment est-il parvenu à ses fins ?

Rappelons d’abord que pendant les deux années de débats fiévreux de l’Assemblée Constituante, en 2006 et 2007, les représentants du MAS avaient déjà tenté de faire adopter la possibilité d’une réélection indéfinie du chef de l’État. Puis en 2008, pour que le texte soit entériné par le Congrès – où le pouvoir devait encore compter avec une réelle opposition – avant d’être soumis à referendum, Evo Morales s’était engagé à ne pas se faire réélire, et une disposition transitoire avait été introduite dans le texte constitutionnel qui précisait que la période 2006 -2009 devait être considérée comme son premier mandat.

Mais le résultat positif du referendum et le bon score des élections nationales de 2009 ont amené l’hégémonie du MAS qui s’est accaparé toutes les instances du pouvoir, si bien qu’en 2013, à l’heure où il a décidé de se représenter pour la troisième fois, le Tribunal Constitutionnel  – totalement inféodé au pouvoir exécutif – a considéré que cette disposition transitoire devait être ignorée car une nouvelle Bolivie était née du fait de l’adoption de la Constitution de 2009.

Un an après être à nouveau installé au pouvoir l’équipe présidentielle a tramé un nouveau scénario pour assurer sa perpétuation à la tête du pays. La population a été appelée à se prononcer par referendum sur une proposition de modification de la Constitution annulant l’article 168 qui limite la réélection du président à deux mandats consécutifs.  Mais le 21 février 2016 une majorité des électeurs (51,5%) a  refusé cette option. « Bolivia dijo no », comme le proclament depuis de nombreux groupes citoyens.

Cependant, il restait du temps au gouvernement pour se retourner.  Et pour se sortir d’affaire, il a de nouveau  eu recours au docile Tribunal Constitutionnel ; une voie non conforme à la Constitution puisqu’une modification de son contenu doit être soumise à referendum. Le 28 novembre 2017, celui-ci a décidé d’ignorer le résultat du referendum de 2016 en prétendant que le droit de briguer librement une fonction politique, soit disant garanti par l’article 23 de La Convention américaine des droits de l’homme (Pacte de San José de Costa Rica),  prévalait sur les limites imposées par la Constitution[1].  

Et donc, pour finir, le tribunal suprême électoral qui est chargé de l’organisation des toutes les consultations électorales, vient d’émettre une résolution administrative habilitant les candidatures d’Evo Morales à la présidence et d’Alvaro Garcia Linera à la vice-présidence.

Résistances

Bien entendu, cette décision a entrainé une vague de protestations de la part des organisations citoyennes qui s’étaient organisées au moment  du referendum de 2016 et de l’ensemble de l’opposition politique. Elles ont pris la forme de marches, de rondes (vigilias) devant les sièges des tribunaux électoraux (outre l’instance nationale, chaque département a le sien), de grèves de la faim et d’opérations villes mortes, notamment le jeudi  six décembre. D’autres manifestations sont annoncées, par les Comités civiques qui demandent au Tribunal suprême électoral de revenir sur sa décision[2], tandis que circulent des appels à l’union pour faire face à ce coup de force.

L’ancien Défenseur du peuple, Rolando Villena, la présidente de l’Assemblée permanente des droits de l’homme de Bolivie, Amparo Carvajal, et le recteur de l’Université San Andrés de La Paz, Waldo Albarracin, entre autres, considèrent, en effet, que le pays est entré en dictature  et que cette décision constitue un coup d’Etat.[3] Et ils appellent à la désobéissance civile.

dictador

Menaces

Mais il est évident que la répression va s’abattre sur tous les opposants les plus en vue.  Les deux courageux représentants du Tribunal suprême électoral qui ont eu l’audace de s’opposer à la validation du duo Evo Morales/ Garcia Linera en invoquant le résultat du referendum de février 2016 (la seule consultation conforme à la Constitution) sont déjà menacés d’un procès dans lequel ils risquent jusqu’à six ans de prison[4].  On ne sait trop ce qui va leur arriver. Mais ce qui est sûr c’est qu’ils vont être forcés à la démission, car le dernier acte du drame est la réélection d’octobre prochain, dont il faut assurer le résultat.  Et pour cela, il faudra être en mesure de mettre en place les manipulations du vote nécessaires, car l’opposition est maintenant majoritaire dans l’opinion.

Et pendant ce temps les nervis des « mouvements sociaux «  menacent les candidats présidentiels de l’opposition. Les Ponchos Rojos de la province Omasuyos veulent soumettre Carlos Mesa et Víctor Hugo Cárdenas à la justice communautaire et les empêcher de faire campagne dans leur province. [5] Tandis que les dirigeants des cocaleros du Chaparé ont déjà prévenu que jamais ils ne laisseraient gouverner l’opposition  qui ne pense qu’à « voler » les ressources naturelles du pays.[6]

Le gouvernement annonce d’ailleurs une grande manifestation de ses partisans structurés dans la Coordinadora Nacional por el Cambio (CONACALM)[7].

*

Jusqu’ici la réaction de la population bolivienne à ce nouveau coup de force a été assez tiède. Il en faudrait beaucoup plus pour impressionner le gouvernement. Pour le moment il peut encore louvoyer, arguer de la légalité de ses décisions, menacer les plus voyants de ses opposants, et en acheter d’autres, sans avoir à engager une lutte frontale.

Il serait cependant tout à fait naïf de croire qu’Evo Morales cèdera la direction du pays à une autre équipe, parviendrait-elle à se faire élire en octobre prochain. Il se battra jusqu’au bout pour la conserver avec toutes les armes dont il dispose, en employant la violence qu’il faut, car pendant ces treize années de présidence son seul et unique objectif – qui a sous-tendu toutes ses décisions politiques – a été d’occuper le pouvoir pour en jouir de toutes les manières possibles. Tout le discours sur la défense des Indiens, de l’environnement, de l’honnêteté (cf. le ministère anti-corruption) et même de la démocratie, aussi bien que sa vindicte anti impérialiste n’est que poudre aux yeux. Ce n’est que l’habillage, le masque, le piège à gogos de cet unique et grisant objectif. Parcourant quotidiennement le pays, en avion, en hélicoptère et en voiture, il n’a d’ailleurs jamais cessé d’être en campagne électorale.

 

 

[1] Trois autres pays ont déjà utilisé ce même article : le Costa Rica, le Honduras et le Nicaragua. Cependant  la  Commission européenne pour la démocratie par le droit ou  Commission de Venise, s’est élevée contre  cette manière d’invoquer les droits de l’homme pour justifier le droit d’être réélu. Elle a  précisé que le droit à la réélection n’est pas un droit de l’homme mais un droit politique sujet à une réglementation.

[2] http://eju.tv/2018/12/civicos-fijan-plazo-de-72-horas-para-que-el-tse-inhabilite-a-evo/

[3] https://www.paginasiete.bo/nacional/2018/12/5/activistas-se-ha-consumado-la-muerte-de-la-democracia-202177.html

[4] https://www.paginasiete.bo/nacional/2018/12/8/mas-anuncia-proceso-contra-los-vocales-costas-sandoval-202511.html

[5] https://www.paginasiete.bo/nacional/2018/12/5/los-ponchos-rojos-amenazan-mesa-cardenas-202182.html

[6] http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20180911/mas-amenaza-impedir-oposicion-gobernar-si-gana-elecciones-2019

[7] https://www.paginasiete.bo/nacional/2018/12/5/oficialismo-convoca-una-concentracion-masiva-202179.html

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