Bolivie : la mutinerie de la police

Compte-rendu rapide de la sédition de certaines unités de la police bolivienne dénonçant la fraude électorale dans la soirée du 8 novembre 2019

On sentait depuis plusieurs jours la lassitude des policiers boliviens et leur résistance à charger les manifestants ou les barragistes qui protestaient contre la réélection suspecte d’Evo Morales. Et on se souvient que le soir même du scrutin, alors que des milliers de personnes gagnaient la rue et manifestaient leur refus du résultat officiel du vote, à Sucre, les policiers refusèrent d’obéir à l’ordre de réprimer les manifestants et les effectifs féminins regroupés dans la Asociación Nacional de Suboficiales, Sargentos, Cabos y Policías (Anssclapol) organisèrent une marche, leur dirigeante en tête coiffée d’un foulard blanc, pour réclamer le calme et la paix, et éviter ainsi « les affrontements et préserver les vies ». Dans le même temps, à Potosi, le commandant départemental de la police, réputé pour être un excellent chef, rendait publique sa décision de ne pas réprimer les manifestants et ordonnait le repli de ses troupes pour éviter un bain de sang. Il fut remplacé dès le lendemain.

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La mutinerie a débuté le 8 novembre au soir dans la ville de Cochabamba où les affrontements entre résistants et troupes de chocs du MAS (cocaleros, paysans et mineurs, principalement) ont été particulièrement violents  (1 mort et plus d’une centaine de blessés) et persistants. Au sein de l’Unidad Táctica de Operaciones Policiales (UTOP), montés sur la terrasse du bâtiment de leur unité agitant des drapeaux boliviens les policiers ont exhibé une pancarte sur laquelle était écrit : « Fraude. Fuera Evo Morales ». Bientôt d’autres unités de la ville et des alentours se sont jointes au mouvement : la police de Quillacollo, la Fuerza Especial de Lucha Contra el Crimen (FELCC),  Estaciones Policiales Integrales (EPI) et Radio Patrullas 110 notamment; « La Policía al lado del pueblo » affichait cette dernière unité sur une bannière. Les policiers et militaires réservistes se sont aussi joints au mouvement.  Puis est venue la sédition de Santa Cruz : une pancarte « Motin policial » a été placardée sur la façade du siège du commandement départemental. Un peu plus tard cela a été le tour d’Oruro où, de plus, les policiers ont occupé le siège du gouvernorat départemental. Et des signes d’adhésion au mouvement sont arrivés de Tarija, Sucre, Potosi, du Beni et du Pando. Ces mutineries ont suscité des scènes de liesse et un mouvement enthousiaste de fraternisation des résistants et des policiers des villes concernées[1].

Les tensions semblent vives à La Paz où diverses unités sont retranchées dans leurs casernes.

Selon certains témoignages les policiers ne supportent plus d’être mobilisés depuis trois semaines et d’être méprisés par leurs chefs. Certains n’auraient pas perçu le bonus de loyauté de 3000 bolivianos annoncé par le gouvernement. Mais d’autres demandes surgissent ou ressurgissent comme celle du  nivellement des salaires policiers et du montant de leur retraite sur celui des effectifs des forces armées, ou encore la garantie de leur neutralité de telle sorte qu’ils ne soient plus les instruments d’aucun gouvernement. Ils réclament aussi la démission du commandant national, de tout son état-major et de certains chefs en particulier qui se sont vendus au gouvernement.

Le ministre de la Défense assure qu’il n’est pas question d’en appeler à l’armée pour briser la mutinerie. Faut-il le croire ? En tout cas c’est bien l’espoir des policiers. L’un des représentants de la UTOP de Cochabamba a déclaré à la presse « Dieu veuille que les militaires nous appuient et ne nous attaquent pas ; nous sommes tous des frères boliviens[2]. » On se souvient en effet que l’insurrection policière de février 2003 fut matée par l’intervention de l’armée ;  elle fut le prélude de la chute du gouvernement de Sanchez de Lozada au mois d’octobre suivant.

Le ministre de l’Intérieur a appelé les mutins à une négociation. Tandis qu’Evo Morales a convoqué en urgence le dit ministre, le commandant en chef de la police et le commandant en chef des forces armées. Il n’est pas impossible que l’état d’urgence (estado de excepción) soit décrété dans les heures qui viennent. Au moment où je termine cette note, le jour se lève en Bolivie. On ne devrait pas tarder à savoir quelles seront les décisions du gouvernement.

 

[1] Voir vidéo : https://www.lostiempos.com/actualidad/cochabamba/20191108/estamos-pueblo-pronunciamiento-policias-militares-del-servicio-pasivo   https://www.youtube.com/watch?v=apfQy8lE64E ; et celle-ci à Tarija : http://eju.tv/2019/11/quien-se-rinde-mira-como-el-comandante-policial-de-tarija-se-unio-al-pueblo/

[2] http://eju.tv/2019/11/policia-cochabambino-esperemos-que-no-nos-ataquen-los-militares/

 

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