Bolivie : Les dessous du conflit entre cocaleros

Comment le gouvernement d’Evo Morales tente d’inféoder l’ensemble des producteurs de coca du pays

 

« Nous avons mis en place l’arrachage concerté. Il n’y a ni  répression ni morts, comme c’était le cas avant la présidence d’Evo Morales ». Juanita Ancieta, dirigeante paysanne.

 

La production des feuilles de  coca

En 2017, selon le rapport annuel de la Oficina de las Naciones Unidas contra la Droga y el Delito (UNODC)[1], 65% des cultures de cocaïers étaient situées dans la région des Yungas[2] de La Paz, 34 % dans celle du tropique de Cochabamba et 1% au Nord du département de La Paz. L’ensemble des surfaces cultivées était  passée de 23.100 ha en 2016 à 24.500 ha en 2017, soit une augmentation de 1400 hectares (6%).

Dans la province du Chaparé du tropique de Cochabamba, la couverture de l’arbuste avait augmenté de 536 ha (3.708 ha en 2016 et 4.244 ha en 2017) ; dans celle de Sud Yungas les cultures avaient  progressé de 158 ha et elles couvraient 10.692 ha en 2017. De plus, l’UNDOC a détecté la présence de cocaïers dans six des 22 aires nationales protégées, soit 253 ha.[3]

La municipalité de La Asunta (province Sud Yungas) est la principale zone productrice de feuilles de  coca des Yungas de La Paz : son territoire est recouvert par 41% des cultures de feuilles du département, soit 6647 hectares.[4]

Il faut bien comprendre que ces nouvelles zones de culture, dites du Tropique de la Paz, qui s’étalent de Caranavi et des Sud Yungas jusqu’au Haut Beni sont situées au-delà de la région d’implantation des cocaïers dont les feuilles étaient traditionnellement destinées à la mastication.  Elles ont commencé à être plantées dans les années 1980, notamment après 1985 à la suite de la crise de l’étain et de la fermeture des mines nationalisées, et le mouvement de plantation s’est accentué dans les années 1990 alors que les cocaleros du Chaparé subissaient des campagnes répétées d’arrachage des plants. Puis les plantations ont continué après 2006 en bénéficiant de la permissivité du nouveau gouvernement[5], au point que la zone fut reconnue comme aire traditionnelle de plantation en septembre 2007.

L’extension des cultures de cocaïers s’est accompagnée d’un boom de la population dont la majorité provient du haut plateau andin de parler aymara. Entre 2001 et 2012 la population de La Asunta est passée de 18.016 à 39.105 habitants (117%). Et on estime qu’elle dépasse aujourd’hui les 45.000 habitants[6], dont plus de 90% vivent de la coca.

En somme, par l’importance de sa production et par son dynamisme cette nouvelle région de production rivalise avec celle du  Chaparé. Et elle s’est  affranchie de certaines contraintes légales. Elle ferait en effet la fortune de patrons de la coca qui ne respecteraient pas la règle du cato autorisé (40 mètres sur 40 mètres) et exploiteraient jusqu’à trois hectares en employant des péons sous-payés.[7]

Les hostilités

La guerre ouverte entre les cocaleros des deux tropiques a démarré après que le gouvernement eut décidé de légaliser la production et la vente de la coca du Chaparé.  Jusque-là, en effet, les cocaleros des Yungas installés dans la zone de production traditionnelle de la feuille et regroupés dans l’Asociación Departamental de Productores de Coca (Adepcoca), avaient le monopole du marché légal.  Mais le 8 mars 2017 le gouvernement a décidé de porter la surface de culture légale (Loi 1008 du Régimen de la Coca y Sustancias Controladas  de 1988) de 12000  à 22 000 hectares (Loi 906  General de la Coca) ainsi répartis : 14 300 dans les Yungas et 7700 dans le Chaparé.  

Une décision célébrée par le discours suivant d’Evo Morales. « Le peuple bolivien a mis en déroute l’Empire et ses laquais. D’ici (le Tropique de Cochabamba) nous avons non seulement défendu la feuille de coca mais aussi la souveraineté nationale"[8]

Les premiers troubles ont éclaté au mois d’avril 2018 quand la Fuerza de Tarea Conjunta (FTC), composée de policiers et de militaires, a commencé l’arrachage des plans considérés comme excédentaires au sein de la municipalité de La Asunta. Plusieurs cocaleros ont été blessés, et d’autres ont été arrêtés. Un accord entre les deux parties, signé le 18 avril, a momentanément calmé les esprits.[9] 

Puis les affrontements entre les cocaleros et les effectifs de la FTC ont repris au mois d’août. Selon le vice-ministre de Defensa Social, Felipe Cáceres, 1.225 hectares de plants illégaux avaient déjà été arrachés et il en restait 270 à supprimer. Le président d’ADEPCOCA, Franklin Gutiérrez,  dénonçait quant à lui les abus et les violences des forces chargées de l’arrachage et les accusait en outre de voler les outils, les tronçonneuses et même l’argent des cultivateurs.[10]

Le 21 août  l’arrestation de onze cocaleros conduit les dirigeants de l’ADEPCOCA et du Consejo de Federaciones Campesinas de Yungas (COFECAY) à convoquer une assemblée générale pour le 24 août afin de concerter une riposte commune. Cependant le colonel Marco Ibáñez, directeur de la force antidrogue accuse les cocaleros de La Asunta de connivence avec les trafiquants et d’usage d’armes à feu. Il affirme avoir découvert le 31 juillet une fosse de macération de feuilles de coca et un atelier d’élaboration de cocaïne. Et fin août, alors que l’affrontement a causé trois morts, un lieutenant et deux habitants, et plus de 15 blessés, il réitère l’ordre de continuer le travail d’arrachage.

Finalement, le 27 août, Franklin Gutiérrez est arrêté et placé en détention provisoire. Il est accusé d’être le responsable intellectuel de la mort du lieutenant.

franklin

 Les cocaleros organisent une marche de protestation jusqu’à La Paz où ils arrivent le 3 septembre, puis ils tentent de bloquer la route d’accès à la capitale. Cependant leurs efforts pour obtenir le départ des Yungas de la Fuerza de Tarea Conjunta, la libération du secrétaire exécutif  d’ADEPCOCA, Franklin Gutiérrez, et l’abrogation de la Ley General de Coca sont vains.

Si bien que le 13 septembre 2018, ils décident de stopper les mobilisations et annoncent  qu’ils vont consulter leurs bases pour concerter la suite de leur protestation.

Pour le moment, Franklin Gutiérrez est toujours retenu en prison. Ses demandes de libération conditionnelle échouent une à une (il y en a déjà eu trois). Selon son avocate, le gouvernement ferait pression pour qu’il se démette de son mandat de président d’ADEPCOCA. [11] Et on comprend aisément pourquoi il a été réduit  au silence. Outre le fait qu’il menait la lutte contre l’éradication, il envisageait d’être candidat aux élections présidentielles de 2019[12], et de plus il tenait un discours hautement subversif : « Je demande au gouvernement qu’il déplace la Fuerza de Tarea Conjunta dans le Chaparé, qu’il lui ordonne d’intervenir dans le TIPNIS où il y a des plantations de coca excédentaires et illégales. Dans tout le pays et à l’étranger on sait que les rois du narco trafic sont dans le Chaparé et ont pénétré le TIPNIS. C’est pour cela qu’on ne laisse pas rentrer les commissions d’inspection  sur ce territoire; c‘est parce qu’il y a des plantations de coca excédentaires et illégales »[13]. Pour le gouvernement, Franklin Gutiérrez encadre une bande de délinquants qui s’opposent à l’arrachage des plants de coca excédentaires et agit de connivence avec les trafiquants.[14] 

L'invasion du TIPNIS

La voracité des cocaleros du tropique de Cochabamba, leur soit de contrôle de l'ensemble du circuit de la commercialisation de la coca, et leur impudence vient d'être une fois de plus démontrée par le traitement qu'ils ont fait subir à une commission du Tribunal international des droits de la nature (TIDN) venue enquêter dans le Territoire indigène parc national Isiboro Sécure (TIPNIS) à la mi -août dernier

Ce tribunal a été créé en 2014.  Il émane  de l’Alliance Mondiale pour les Droits de la Nature (AMDN), un réseau international qui fédère des organisations et des experts de la société civile attachés à défendre la nature et l’environnement en conformité avec les énoncés de la Constitution de l’Équateur et de la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère  proclamée lors de la Cumbre Mundial de los Pueblos y Cambio Climático de Tiquipaya (Cochabamba), tenue en 2010. Il siège chaque année parallèlement aux sommets du changement climatique ((Conferences of the Parties) ou COP).

Les plaintes présentées au Tribunal donnent lieu à une enquête pour vérifier s’il existe des preuves tangibles de violations de la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère puis à un jugement expliquant en quoi consistent les violations incriminées, assorti de « recommandations en faveur de leur réparation, atténuation, restauration ainsi qu’en vue de la prévention de futurs dommages. »[15]

Le tribunal des droits de la nature a été conduit à statuer sur la Bolivie à la suite d’une plainte déposée par deux organisations syndicales : la Subcentral TIPNIS et la Subcentral de Mujeres del TIPNIS.

Les plaignants remettent en cause la construction de la route Villa Tunari – San Ignacio de Mojos qui doit partager en deux le territoire protégé du TIPNIS et l’artifice juridique par lequel le gouvernement contourne l’article 385 de la Constitution, selon lequel “les aires protégées sont un bien commun et font partie du patrimoine naturel et culturel du pays ».

Réuni à Bonn en  novembre 2017 pour sa  4e session (au moment de la COP23) le TIDN a émis une résolution (Nº 1/2018) demandant au gouvernement bolivien  de suspendre la construction de la route et des ponts et de stopper la prospection pétrolière sur le TIPNIS, en attendant qu’il ait terminé son travail. Il a en outre annoncé qu’il ferait connaître son verdict après l’étude approfondie du dossier et après avoir enregistré la réponse du gouvernement bolivien puis il a décidé d’envoyer une équipe d’enquêteurs sur place.

La commission est arrivée à Santa Cruz le 14 août dernier. Elle se proposait de visiter le TIPNIS pour constater l’avancée de la construction de la route, de se réunir avec les communautés indigènes qui résistent au projet et avec celles qui l’approuvent, notamment dans le polygone 7 – une zone du territoire protégé dans laquelle la production de feuilles de coca est légale –, et enfin de s’entretenir avec le président Morales. La réunion avec les représentants des habitants du TIPNIS s’est effectivement tenue, comme prévu, à Trinidadcito[16]. Mais tout s’est gâté par la suite.

Les cocaleros se sont opposés à l’entrée de la commission dans le polygone 7 du TIPNIS en encerclant la délégation internationale et en la retenant prisonnière pendant six heures[17]. Selon les enquêteurs, le ministre de l’Intérieur avait pourtant accédé à leur demande, et les représentants de la confédération syndicale qui réunit les syndicats de producteurs de coca du polygone 7 (CONISUR)  les avaient invités à leur rendre visite.  Mais les leaders syndicaux du polygone ont prétendu que la commission n’avait demandé aucune autorisation.  Affirmant représenter la totalité des habitants du TIPNIS, ils interdisent l’entrée des activistes, des journalistes et des personnes étrangères au TIPNIS sur leur territoire, à moins d’avoir obtenu leur feu vert. Quant au ministre de l’Intérieur Carlos Romero, il a insisté sur le caractère non officiel de ce tribunal qui n’appartient à aucune instance internationale (ONU, OEA…) et n’a ni l’autorité ni la légitimité pour traiter de cette question. Pour lui ses membres ne sont que des activistes d’ONG. Il nie que ses représentants aient été séquestrés et ajoute même : « Ils ont beaucoup à apprendre du processus bolivie à l’avant-garde dans le monde en matière de reconnaissance des droits indigènes.»[18]

Conclusion

La guerre qui oppose les cocaleros du tropique de Cochabamba à ceux de La Paz  est donc à la fois commerciale et politique. Evo Morales, président des syndicats de producteurs de coca du Tropique de Cochabamba, entend  mettre au pas ses concurrents du Tropique de La Paz dont une partie majoritaire de la production est, elle aussi, destinée à alimenter le circuit de la cocaïne.

Ce n’est pas, comme certains le prétendent, un affrontement entre des bons cocaleros qui produisent une feuille de coca légale destinée à la consommation dans une zone traditionnelle de culture (les Yungas), et des producteurs de feuilles destinées au trafic installés dans une zone de production illégale il y a peu de temps encore (le Chaparé). La confusion vient du fait que le marché de la coca des Yungas où est traditionnellement produite la coca destinée à la mastication est régulé par une seule organisation, l’ADEPCOCA qui est maintenant tenue par les syndicats du Tropique de La Paz, devenus très largement majoritaires.

Il est on ne peut plus clair qu’Evo Morales  et les siens veulent non seulement augmenter les superficies cultivées en coca (ils ont laissé faire, voire encouragé, les plantations de la province Sud Yungas et ils soutiennent en sous- main les débordements dans les aires protégées, principalement dans le TIPNIS qu’ils veulent pénétrer dans son intégralité) mais encore contrôler l’ensemble de la commercialisation des feuilles et l’ensemble de leurs producteurs[19]. En plus des campagnes d’éradication d’une partie de leur production et des poursuites engagées contre leurs dirigeants, son gouvernement propose maintenant de délivrer des permis d’exploitation de champs de coca en lieu et place de l’ADEPCOCA dont il entend briser le monopole.[20]

L’arrachage de plants dans les Yungas n’est que le moyen d’inféoder les producteurs de coca de cette région – et secondairement de satisfaire la communauté internationale en faisant croire à une lutte énergique contre l’extension des cultures.

 

 

[1] https://www.unodc.org/documents/bolivia/2017_Bolivia_Informe_Monitoreo_Coca.pdf Les statistiques fournies par l’UNODC, présentées dans cet article, sont élaborées avec la participation d’experts boliviens et avalisées par le gouvernement. Les statistiques nord-américaines font apparaître une extension bien supérieure des cultures de cocaïers.

[2] Vallées encaissées du département de La Paz qui unissent le haut plateau andin aux portes du bassin amazonien.

[3] El parc naturel le plus affecté est le parc Carrasco, puis viennent ceux de Cotapata, Isiboro Sécure et Amboró.

[4] La seule autre province du département de La Paz dont la production est significative est celle de Caranavi : 726 hectares.

[5] http://eju.tv/2009/07/la-coca-convierte-a-la-asunta-en-el-nuevo-chapare-del-pas/

[6] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/La-Asunta-concentra-el-41-de-coca-en-los-Yungas-20180828-6595.html  https://www.paginasiete.bo/seguridad/2018/8/29/la-asunta-tiene-el-41-de-cultivos-de-coca-de-los-yungas-192107.html

[7] http://eju.tv/2009/08/potentados-de-la-asunta-tienen-ms-de-10-hectreas-de-coca/

[8] https://www.semana.com/nacion/articulo/por-que-la-estrategia-antidroga-de-bolivia-es-mas-exitosa-que-la-de-colombia-y-peru/519342

[9] https://www.noticiasfides.com/nacional/seguridad/cocaleros-de-la-asunta-ftc-y-viceministerio-de-la-coca-firman-acta-para-resolver-conflicto-387341

[10] https://erbol.com.bo/noticia/seguridad/21082018/violencia_balas_y_amenazas_en_el_conflicto_de_la_asunta

[11] https://www.paginasiete.bo/seguridad/2018/10/5/niegan-libertad-al-lider-de-adepcoca-el-rompe-en-llanto-195993.html

[12] https://www.boliviaentusmanos.com/noticias/bolivia/302742/franklin-gutierrez-dice-que-sera-candidato-en-elecciones-presidenciales-de-2019.html  À ce propos voir : http://www.eldiario.net/noticias/2018/2018_09/nt180913/opinion.php?n=29&-marcola-y-la-coca-nostra

[13] http://eju.tv/2018/08/sube-la-tension-en-la-asunta-cocaleros-dan-plazo-hasta-el-viernes-24-para-salida-de-ftc/ 

[14] 27/08/2018 http://eju.tv/2018/08/franklin-gutierrez-es-aprehendido-y-niega-ser-el-autor-de-la-emboscada-en-la-asunta/

[15] Le Tribunal a déjà statué sur les cas suivants (entre autres) : Chevron-Texaco en Équateur,  la marée noire de British Petroleum Deepwater Horizon aux États Unis; l’exploitation pétrolière de Yasuní-ITT en Équateur.

[16] https://www.eldia.com.bo/index.php?cat=150&pla=3&id_articulo=257916

[17] https://elpais.bo/tribunal-de-la-naturaleza-no-pudo-ingresar-al-tipnis/

[18] http://www.laprensa.com.bo/economia/20180820/romero-tribunal-tipnis-no-hubo-secuestro-no-son-organismo-oficial ; https://sharebolivia.com/tribunal-internacional-evidencio-vulneracion-de-derechos-en-tipnis/

[19] Avant de s’attaquer au gros morceau des producteurs des Yungas, il s’était fait les dents sur ceux d’autres zones de production traditionnelle de moindre importance et relativement isolées: celle des Yungas de Vandiola (département de Cochabamba) : deux paysans morts, le 29 septembre 2006 ; puis celle d’Apolo (département de La Paz) : deux morts et une vingtaine de blessés au mois d’octobre 2013.

[20] http://eju.tv/2018/09/gobierno-divide-a-yungas-otorgara-licencias-indefinidas-a-cocaleros-de-la-asunta-que-prescindan-de-adepcoca/   Le livret de producteur doit être renouvelé tous les quatre ans par l’ADEPCOCA. Et cette licence est reconnue par le gouvernement.  Le gouvernement annonce une disposition selon laquelle les licences de production de coca à La Asunta n’auraient plus de date limite, de telle sorte que les producteurs n’aient plus à les renouveler auprès de l’Asociación Departamental de Productores de Coca.

[1] https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-39226703   Lo que nosotros hacemos es erradicación de coca concertada. No con represión ni muertes, como era antes del presidente Evo Morales", explicó a BBC Mundo Juanita Ancieta, productora de coca que ahora es la principal dirigente de las mujeres campesinas de Bolivia

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