Evo Morales. La complainte du coup d’État

La contestation des élections boliviennes du 20 octobre dernier n’est pas un coup d’État. Elle vise, au contraire, à rétablir l’ordre légal.

 

Evo Morales  se dit victime d’un coup État. Il ne fait aucun doute pour lui qu’il a gagné les élections du 20 octobre dernier au premier tour. Ceux qui refusent d’avaliser ce résultat sont des golpistas.  « Frères et sœurs, notre démocratie est en péril ; elle est en butte au coup d’État fomenté par des groupes violents qui subvertissent l’ordre constitutionnel. Nous dénonçons cette atteinte à l’État de droit face à la communauté internationale[1]», a-t-il déclaré le 9 novembre au soir.

Cette accusation (complaisamment reprise par de nombreux médias) mérite une analyse.

Notons d’abord qu’elle a été formulée à  plusieurs reprises  pendant les derniers mois de la campagne électorale, puis les jours qui ont suivi le scrutin. Le 23 août  Morales en rendait coupables des officiers de réserve[2] ;  le 13 septembre, après des accrochages entre ses sectateurs et des opposants, il clamait « C’est une conspiration contre la démocratie et, surtout une conspiration contre les acteurs de la démocratie que sont les mouvements sociaux[3].» Le 12 octobre, il se voyait vainqueur du scrutin à venir : « D’après les enquêtes, nous avons déjà gagné les élections dès le premier tour. C’est pour cette raison que certains tentent d’ériger des barrages et organisent des marches en opposition à notre processus de changement ; je déplore que des compagnons s’alignent sur l’Empire. Ils veulent faire un coup d’État, et après ils parlent de démocratie [4]». Passé le 20 octobre le réquisitoire devient quasi quotidien. Voici l’accusation du 23 octobre : « J’ai convoqué une conférence de presse pour dénoncer face au peuple bolivien et au monde entier qu’un coup d’État est en marche…la droite se prépare pour un coup d’État avec l’appui international[5]» ; une antienne relayée par ses ministres et d’autres responsables de haut rang.

Notons ensuite qu’Evo Morales s’est dit victime de complot à maintes reprises   depuis son premier mandat présidentiel : pas moins de huit fois entre les mois de janvier et d’octobre 2006. Par la suite, le chef de l’État bolivien a répété de manière récurrente sa lamentation de l’Indien victime et monté des scénarios, plus ou moins vraisemblables, étayés si possible par quelques faits ou propos d’opposants, pour accréditer la réalité de la conspiration.  Mais aucune preuve n’a jamais été apportée à l’appui de ces révélations.  J’y voyais en 2016,  et j’y vois toujours, « une entreprise délibérée de communication et de mobilisation, afin de cibler l’ennemi à combattre, d’éliminer des adversaires et de resserrer les rangs de ses troupes. Le chef de l’État en retire en outre la sympathie, voire la commisération, dévolue aux victimes[6]. »

Notons enfin le glissement, au fil du temps, de l’accusation de complot, ou de celle de conspiration, à celle de coup d’État qui s’est imposée ces derniers mois. Je ne suis pas sûr que cela fasse une grande différence dans l’esprit d’Evo Morales, mais il y a tout de même un saut sémantique entre ces notions. Le coup d’État désigne généralement, en effet,  la prise du pouvoir par une minorité, illégalement, en utilisant la force, avec la participation d’au moins une partie de l’armée.   

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Or rien de tel n’est advenu. Rappelons d’abord que la Constitution que Morales a fait approuver en 2009 par referendum lui interdisait de se présenter plus de deux fois de suite. Il est actuellement président pour la troisième fois parce qu’il l’a tournée par un artifice[7]. De plus, le résultat du referendum du 21 février 2016 destiné à rendre possible un mandat supplémentaire lui a été défavorable. Peu avant ce verdict auquel il ne s’attendait pas, il avait annoncé lui-même : « Si le peuple dit non, que puis-je faire ? Je ne vais pas faire un coup d’État. Je m’effacerai sans rien dire[8]. » Ensuite il a fait le nécessaire pour présenter sa défaite comme le résultat d’une campagne diffamatoire relative à sa vie privée. Puis il a demandé au tribunal constitutionnel de trouver un moyen pour qu’il puisse se représenter, bien que celui-ci ait vocation à interpréter la Constitution et non à la changer.  Et ainsi a été fait. Le tribunal a invoqué la liberté de tout un chacun de se présenter aux élections stipulé dans l’article 23 de la Convention américaine des droits de l’homme ;  un artifice déjà utilisé au Nicaragua et au Honduras. Mais selon la commission européenne pour la démocratie et le droit (Commission de Venise) qui s’est penchée sur la question, le droit d’être élu n’est pas absolu, il peut être limité. Quant à réélection indéfinie des autorités elle n’est pas un droit de l’homme, et elle marque un recul de la démocratie[9].

La candidature d’Evo Morales est donc illégale. C’est lui qui subvertit l’ordre constitutionnel et contribue à détruire la démocratie. Dénoncer et combattre cette illégalité n’a rien d’un coup d’État, c’est tenter de rétablir le droit dans un contexte adverse.  Mais ce n’est pas tout. Dès lors qu’il a été enclenché, le processus électoral a été vicié de toutes parts.  Je ne mentionnerai ici que deux aspects. Le tribunal électoral aux ordres du gouvernement a avalisé une campagne  électorale scandaleusement inégale commencée bien avant la date légale par le candidat officiel (qui en réalité est en campagne permanente depuis qu’il est président) et terminée la veille des élections par des distributions de cadeaux, alors que ses concurrents étaient condamnés au silence par la loi électorale ; une campagne très dispendieuse de surcroît, financée avec des fonds publics et les apports obligatoires des fonctionnaires. De plus, les listes électorales ont été en partie truquées : doubles voire triples inscriptions, inscriptions de défunts…Et puis bien sûr il y a eu les fraudes du jour du vote, notamment celles du décompte des bulletins à propos desquelles les dénonciations se sont depuis multipliées. La commission d’experts de l’OEA vient de rendre un rapport préliminaire faisant état de manipulations du système informatique de telle ampleur qu’elle n'a pas pu vérifier le résultat du scrutin. Mais elle a tout de même affirmé qu’il était statistiquement improbable que le MAS et son leader aient gagné avec la marge de 10% permettant d’éviter un second tour à Evo Morales. Et elle a recommandé l’organisation rapide de nouvelles élections[10].

Au total, il n’y a pas eu de coup d’État puisque le pouvoir exécutif n’a respecté ni la Constitution, ni le verdict du référendum et que le tribunal constitutionnel s’est servi d’un argument fallacieux pour imposer la candidature d’Evo Morales. De plus le pouvoir exécutif et le tribunal électoral ont monté une opération illégale à tout point pour le maintenir en place. En outre la situation actuelle reflète une indignation populaire majoritaire. Enfin les forces armées, militaires et policiers, n’ont pas participé à ce soi-disant coup d’État qui n’est qu’un scénario de victimisation visant à confondre l’opinion nationale et internationale.

Coda

La journée du 9 et la matinée du 10 novembre ont été marquées par des attaques violentes de caravanes de soutien aux contestataires qui provenaient de Potosi, Sucre et Tarija se dirigeaient vers La Paz. Le 9 entre les villes d’Oruro et  celle de La Paz les passagers des bus ont été violentés, et pour certains humiliés, volés et séquestrés. Ils ont dû leur salut à l’intervention de la police. Il y aurait plus d’une trentaine de blessés répartis dans les divers hôpitaux de la ville d’Oruro. Et dans la matinée du 10 une caravane d’une soixantaine de bus  de mineurs des coopératives de Potosi a fait l’objet d’une attaque de francs-tireurs  armés : il y aurait au moins cinq blessés par balles. Rappelons que le bilan actuel est de trois morts, tous de l’opposition, dont deux par balles, et 384 blessés, pour une large majorité de l’opposition.

En représailles, la maison du gouverneur d’Oruro, ainsi que les installations de l’entreprise de radio et de télévision du maire de la ville ont été incendiés ; la maison de la sœur d’Evo Morales a aussi été en partie brûlée.

Dans la ville d’El Alto ce sont des membres du MAS qui ont attaqué des  installations de télévision privées (UNITEL, Red Uno) et le canal universitaire, puis s’en sont pris de nouveau à la mairie. Tandis que d’autres groupes érigeaient des barrages à la sortie de l’autoroute, et détruisaient des installations électriques, coupant ainsi la lumière d’une partie de la ville.

Par ailleurs, Evo Morales vient d’appeler à de nouvelles élections avec un tribunal électoral renouvelé ; une déclaration accueillie avec beaucoup de scepticisme tant par ses adversaires politiques que par la population.

 

[1] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/11/9/evo-denuncia-golpe-de-estado-llama-su-militancia-pero-no-sacara-las-ffaa-236870.html

[2] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/8/23/evo-sospecha-intento-de-golpe-de-estado-por-parte-del-servicio-pasivo-militar-228487.html

[3] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/9/14/evo-habla-de-golpe-llama-defender-las-elecciones-230961.html

[4] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/10/14/evo-advierte-que-sufrira-un-golpe-de-estado-si-gana-las-elecciones-234268.html

[5] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/10/23/evo-ratifica-que-gano-las-elecciones-denuncia-golpe-de-estado-235265.html

[6] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/190216/l-usage-politique-du-complot-la-victime-evo-morales

[7] Evo Morales s’est même vanté d’avoir berné ses concurrents. Son vice- président  a qualifié sa ruse de « stratégie militaire enveloppante ». https://www.eabolivia.com/politica/4641-alvaro-garcia-linera-reeleccion-de-evo-mas-que-trampa-fue-estrategia-militar-envolvente.html

[8] https://www.paginasiete.bo/nacional/2016/1/14/evo-gana-tenemos-irnos-callados-vamos-hacer-golpe-estado-83372.html

[9] Résolution 908/2018 du 20 de mars 2018. 

[10] https://www.dw.com/es/oea-recomienda-nuevas-elecciones-con-otro-tribunal-en-bolivia/a-51189320?maca=es-Twitter-sharing&fbclid=IwAR2rUDwYrUgfph1MQm1pUdADu2pY2DM21WngS3b41Myb1AEcxhqz8-wkSac

 

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