Pachamama, mon cul !

 

Pour informer de la déroute du parti au pouvoir au Venezuela lors des élections législatives du 6 décembre, de nombreux journalistes français ont annoncé une défaite de la gauche, et par conséquent une victoire du front de droite, sans autre précision. Dans ces bulletins radio ou télé diffusés où l’information politique vous fait voyager à vitesse supersonique d’un point à l’autre de la planète et où elle est entremêlée  avec la météo,  les nouvelles des people et la culture des haricots, il n’y a pas le temps pour la nuance ; il n’y a même pas le temps pour la vérité. Et au bout du compte il n’y a  plus d’information.

Je n’ai pas entendu dire que l’équipe vénézuélienne au pouvoir était composée d’une bande de voyous trafiquants de cocaïne, et engraissés avec l’argent public – au premier chef toute la famille de l’ex -président Hugo Chávez devenue richissime -, notamment celui qui est tiré de la vente des hydrocarbures ; je n’ai pas entendu dire qu’ils avaient mené l’économie nationale à la ruine avec une chute du PIB de plus de 9% , une inflation de 200% cette année, et par conséquent causé  une pénurie alimentaire et des biens de première nécessité entraînant de longues queues dans les magasins ; je n’ai pas entendu dire qu’un opposant avait été assassiné à quelques jours des élections ni que d’ autres étaient maintenus en prison sous de faux prétextes et que l’ensemble de l’opposition était harcelée et  menacée ; je n’ai même pas ouï le moindre écho de la manière dont au fil des ans la presse et les médias indépendants avait été muselés … Et il y a bien d’autres choses encore que je n’ai pas entendu dire concernant les agissements  douteux d’un régime qui fait le contraire de ce qu’il professe.

À Paris  ces jours-ci, comme à Copenhague en 2009, le gouvernement vénézuélien s’oppose  farouchement  à toute mesure visant à enrayer ou au moins freiner le réchauffement climatique. Il se retrouve ainsi dans le clan des producteurs de pétrole, aligné derrière l’Arabie séoudite et les autres pays de la péninsule arabique. Il y est accompagné par la Bolivie.

La Bolivie, parlons-en puisqu’il s’agit d’un autre gouvernement de gauche dans la classification des mêmes présentateurs de nouvelles. On le sait, son chef est un indien – cela ne se discute pas, c’est l’évidence même – et comme tel, grand défenseur de la Pachamama, la Mère Terre – autre évidence.  D’ailleurs il le clame à chaque fois qu’il s’exprime à l’ONU. Que la déforestation avance à pas de géant dans le pays; que rien ne soit fait pour traiter les déchets des exploitations minières qui s’accumulent depuis des siècles et que les cours d’eau en soit de plus en plus pollués ; que la transformation de la coca en cocaïne à grande échelle vienne ajouter à cet empoisonnement ; que la construction de barrages soit sérieusement envisagée dans la partie du bassin amazonien qui borde le Brésil , là où les barrages brésiliens entraînent déjà des inondations catastrophiques en freinant le débit des eaux ; qu’enfin le mégalomane irresponsable qui gouverne ce pays de 10 millions d’habitants  projette maintenant de construire des centrales nucléaires dans un pays largement ensoleillé et venté qui pourrait très bien à l’instar de l’Uruguay ou du Costa Rica s’auto-suffire en produisant de l’énergie propre (sans compter qu’il dispose d’importantes ressources en hydrocarbures) tout cela ne trouble guère nos annonceurs de nouvelles. 

Qu’il manœuvre actuellement pour se perpétuer au pouvoir en faisant modifier la Constitution, après avoir déjà prolongé illégalement son mandat ; que  le trafic de cocaïne persiste et enfle alors qu’il est toujours le secrétaire exécutif des syndicats de producteurs de la région qui alimente ce trafic ; que ses  proches alliés soient mêlés à de gigantesques réseaux de corruption ; que des machinations meurtrières aient été montées par ses services pour anéantir l’opposition dont les leaders les plus gênants sont exilés ou en prison ; que les medias indépendants victimes de vexations,  de menaces ou rachetés par des affidés soient de plus en plus rares ; que l’appareil judiciaire aux ordres soit au mieux inefficace et corrompu et au pire une machine de guerre contre toute velléité d’expression libre… tout cela n’empêche pas que l’évocrate soit de gauche. D’ailleurs n’est-il pas candidat pour le prix Nobel de la Paix !

Mais au fait, ne serait-ce pas cela la gauche réelle ? Pendant des années, l’Union soviétique et ses satellites ont donné l’exemple des atrocités dont les régimes se réclamant du communisme étaient capables. Fidel Castro et Hugo Chavez  (vénérés par Monsieur Mélenchon) ont pris la suite, en petit il est vrai.

N’est-il pas grand temps pour les véritables défenseurs des droits de l’homme, de la nature et de la démocratie, de se démarquer avec clarté et détermination de ces démagogues imposteurs ? Mais tant qu’on qualifiera de gauche ces pernicieux personnages et leurs sbires, et tant que la seule grille de lecture politique opposera paresseusement  la gauche à la droite, il sera impossible d’en sortir car l’idéal de gauche, l’opium de la gauche, continuera de masquer la réalité des agissements de ceux qui s’en réclament.



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