Les compères d’Evo Morales

Un aperçu des pays avec lesquels le gouvernement bolivien a choisi de nouer des liens privilégiés.

 

On connaît le contentieux qui oppose la Bolivie au Chili depuis la guerre du Pacifique (1879-1884) du fait que la victoire chilienne a conduit à l’annexion de la frange maritime bolivienne. Depuis lors les gouvernants boliviens ne cessent de clamer leur « droit à la mer », et ils ont rompu les relations diplomatiques avec leur voisin en 1962.  Dernièrement, le gouvernement d’Evo Morales a saisi la Cour internationale de justice de La Haye dans le but d’obliger le Chili à négocier la concession d’un accès bolivien à l’océan Pacifique. La décision du tribunal devrait être connue prochainement.

Mais la diplomatie du gouvernement de Morales est surtout marquée par la condamnation sans appel de l’impérialisme nord-américain. Elle l’a conduit à rompre les relations diplomatiques avec les États-Unis en septembre 2008, après qu’il eut  expulsé du pays l’United States Agency for International Development  (USAID) et la  Drug Enforcement Agency (DEA).

Accusant le gouvernement israélien de « génocide » à l’égard des palestiniens, il a aussi coupé ses liens avec Israël en 2009 ; un État qu’il a qualifié de « terroriste » en 2014.

Cuba et le Venezuela

En contrepartie, la Bolivie a contracté de nouvelles alliances. En premier lieu avec Cuba et le Venezuela, deux pays dont les chefs d’État entretenaient déjà des relations avec le leader syndicaliste et politique Evo Morales avant son accession à la présidence du pays. On se souvient qu’après avoir gagné les élections présidentielles de la fin de l’année 2005, et avant même d’avoir pris ses fonctions, il avait entrepris une tournée internationale, entièrement financée par le gouvernement du Venezuela, avec Cuba pour première escale[1]

Le premier accord officiel entre le Venezuela et la Bolivie, qui annonce tous les autres, est signé dès la fin janvier 2006, au Palacio quemado de La Paz, en présence d’Hugo Chávez. Selon les deux chefs d’État, la Bolivie entre dans une nouvelle ère de son histoire en s’incorporant  à l’initiative socio-économique de  la Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA); première étape d’une trajectoire destinée à changer le modèle néolibéral de développement du pays.  L’ensemble du dispositif est confirmé à La Havane, le 29 avril 2006, sous le nom d’Accord Cuba-Venezuela-Bolivie sur le Tratado de comercio de los pueblos (TCP) et l’ALBA.

Ces deux pays demeurent des partenaires commerciaux mineurs et d’une manière générale le commerce de la Bolivie avec les pays adhérents de     l’ALBA-TCP [2] pèse très peu : en 2017,  il ne représentait qu’1,9% de la valeur des exportations et 0,6% des importations[3].

Le plus significatif et le plus important est évidemment ailleurs : c’est d’une part, sous la houlette de Cuba, mais avec le financement et l’aide logistique vénézuélienne, une série de coopérations plus ou moins occultes en matière de propagande, de contrôle de l’information et des medias, d’entraide policière  et militaire – voire de trafic de drogues[4]–, et d’autre part l’alignement diplomatique systématique des positions diplomatiques des uns et des autres.

Actuellement, la Bolivie est le seul pays d’Amérique du sud qui soutient le gouvernement de Nicolás Maduro. En avril 2017, alors qu’elle assurait la présidence du Consejo Permanente de la Organización de Estados Americanos (OEA) elle a suspendu une session extraordinaire destinée à discuter la situation du Venezuela. La session a finalement eu lieu en son absence, et elle a déclaré la suspension des pouvoirs de l’assemblée nationale imposée par le gouvernement de Nicolás Maduro contraire à l’ordre constitutionnel démocratique.[5]

Evo Morales apporte aussi son appui au gouvernement Nicaraguayen de Daniel Ortega. En juin dernier, il s’est indigné à la lecture du rapport de la Comisión Interamericana de Derechos Humanos (CIDH).concernant les violences exercées par les forces de sécurité et les groupes paramilitaires à l’encontre de manifestants qui, depuis le mois d’avril, s’opposaient à des réformes du système de sécurité sociale [6] ; une répression qui avait alors causée 212 morts et 1.337 blessés selon le rapport en question.

Iran

Encouragé par Hugo Chávez le gouvernement bolivien a aussi noué des liens avec la république islamique d’Iran. Mahmoud Ahmadinejad a été reçu pour la première fois par Evo Morales à la fin du mois d’août  2007. Dans leur déclaration conjointe les deux chefs d’État se proposaient de « construire un monde multipolaire » et se félicitaient de l’apparition de gouvernements sud-américains hostiles au néo-libéralisme. Ils défendaient le droit des pays à développer une énergie nucléaire à des fins pacifiques et la légalisation de la feuille de coca, « droit inaliénable du peuple bolivien ». Depuis lors les deux pays s’appuient systématiquement sur le plan international.

Et quand Evo Morales a inauguré à Warnes (Santa Cruz), le 31 mai 2011,  l’Escuela Militar de Defensa de la Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA) dont l’objectif est de contribuer au renforcement des liens et à l’intégration des pays membres de l’alliance, la cérémonie a été suivie par des représentations diplomatiques de Cuba, du Venezuela, du Panama et de l’Iran.

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Russie

Evo Morales est le premier président bolivien à s’être rendu en Russie, Il a effectué le voyage en février 2009 et depuis lors le gouvernement bolivien a souscrit divers accords de coopération commerciale, énergétique, militaire (accord de septembre 2016), et de lutte contre le trafic de drogue, approximativement 16 selon l’ambassadeur de Russie à La Paz en janvier 2018. 

Les plus significatifs concernent l’exploitation et la commercialisation des hydrocarbures et la construction d’un centre de recherche nucléaire à usages multiples par l’entreprise soviétique ROSATOM. Situé dans la ville d’El Alto ce complexe comprendra un réacteur nucléaire, une installation expérimentale à rayons gamma, un cyclotron, et un laboratoire de recherches nucléaires et d’instruction. Son coût est évalué à 300 millions de dollars.  Sa construction devrait commencer prochainement[7].

Outre la multiplication des rencontres entre responsables des deux pays, leur lien étroit se manifeste par l’appui inconditionnel de la Bolivie aux prises de position de la Russie au sein de l’ONU. Et sa voix porte d’autant plus qu’en juin 2016, la Bolivie a été élue membre non permanent du Conseil de Sécurité par l’Assemblée générale de l’ONU pour la période 2017-2018[8].

La représentation bolivienne s’est refusée à voter en faveur du maintien de l’intégrité du territoire Ukrainien et à condamner l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 (avec trois autres pays de l’ALBA : Cuba, le Venezuela et le Nicaragua).

En avril 2017, l’ambassadeur de Bolivie aux Nations Unies a condamné énergiquement l’attaque aérienne des États Unis contre la Syrie conjointement avec la Russie. Et en avril 2018, la Bolivie a été la seule des quinze membres du Conseil de sécurité à appuyer le veto soviétique relatif  à la mise en place d’une commission internationale pour vérifier l’usage d’armes chimiques en Syrie[9].

En mars 2018, elle a désapprouvé l’expulsion de diplomates russes des États Unis et d’Europe après que l’ancien espion russe Serguéi Skripal et sa fille eurent été empoisonnés sur le territoire britannique[10].

Biélorussie

En septembre 2013, Evo Morales se rend à Minsk, la capitale de la Biélorussie, pour signer avec Alexander Lukashenko un accord de coopération relatif à l’agriculture, la mine et la défense. Ils rendent ensemble un hommage posthume à Hugo Chávez qui fut à l’origine du rapprochement entre les deux pays[11].

L’accord de coopération « technico militaire » est précisé le 13 juillet 2016. Il concerne la production, la modernisation, la réparation et la livraison de procédés techniques et d’armes dans  trois domaines : l’aviation, la défense antiaérienne, et l’armée de terre. Il comprend aussi des transferts de technologie en matière de radio et d’électronique, l’installation de moyens de communication et une collaboration en matière de renseignement et de guerre électronique, avec un échange de spécialistes entre les deux pays. Il est complété par une loi votée par l’Assemblée le 3 avril 2018 par laquelle les deux pays s’engagent à élaborer et à produire des armes de guerre en Bolivie[12].

Chine[13]

En septembre 2011, la Bolivie et la Chine ont signé six accords de coopération aux fins de promouvoir des projets communs en matière  d’agriculture, d’exploitation minière, de communications, d’énergie, d’investissements, et de sécurité alimentaire[14]. Le symbole le plus parlant de cette coopération a été la mise en orbite, fin 2013,  du satellite de télécommunication Tupac Katari [15] financé  par un crédit de 250 millions de dollars du gouvernement populaire de Et depuis 2014 la Chine est devenue le premier pays exportateur vers la Bolivie (18% du total des importations nationales) et son premier pays créancier : 80% du solde de la dette bilatérale en 2017 (19% en 2011)[16].

L’armée bolivienne utilise du matériel chinois depuis plusieurs décades, notamment des avions de chasse et de transport, des hélicoptères et des blindés.  Pendant les mandats d’Evo Morales elle s’est achetée  deux avions en 2007,  l’équipement d’un bataillon du génie en 2010, puis six hélicoptères en 2011, grâce à des prêts de l’Eximbank-China.  Périodiquement, la république populaire de Chine fait don de munitions et de matériels de seconde main : lunettes de vision nocturne, casques, véhicules divers …Certains ne valent pas grand-chose. « Les experts boliviens consultés … ont affirmé que les véhicules chinois duraient rarement plus de cinq ans»[17].

Guinée Équatoriale

En novembre 2017, Evo Morales reçoit en grande pompe le président de la Guinée Equatoriale, Teodoro Obiang, auquel il attribue la plus haute distinction du pays : Le condor des Andes, « en signe de reconnaissance pour son apport au renforcement des relations d’amitié et de de coopération entre les deux pays»[18]. Ce chef d’État n’est pas n’importe qui : au pouvoir depuis 1979, c’est le champion de la longévité présidentielle.

Le vague accord de coopération signé entre les deux pays n’est que l’habillage d’un message pilonné par Evo Morales depuis qu’il préside aux destinées du pays : celui de sa volonté de s’accrocher au pouvoir au nom de la révolution indianiste : « De la résistance de 500 ans à l’exercice du pouvoir pendant 500 ans »[19], clamait-il dans son discours d’investiture de janvier 2006 ; une annonce maintes fois réitérée depuis lors.

Pendant la cérémonie de remise de la décoration, Morales a souligné que les deux pays partageaient la même histoire de « libération des peuples »,  puis il a ajouté que « son frère Téodoro » gagnait toujours les élections avec plus de 90% des suffrages, et qu’il souhaitait qu’il le fasse bénéficier de son expérience en la matière.

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Conclusion

On retiendra que le rejet de l’impérialisme nord-américain conduit la Bolivie à se placer sans réserve, et pour longtemps, sous la tutelle d’autres impérialismes, notamment celui de la Chine vis-à-vis de laquelle elle s’endette durablement, et celui de la Russie par le biais de sa politique énergétique – la Russie, qui a armé jusqu’aux dents le Venezuela, a dernièrement pourvu le Nicaragua d’armes sophistiquées (tanks, avions de combat, hélicoptères, vedettes de patrouille équipées de missiles…), et qui soutient sans réserve les politiques répressives de leurs gouvernants.

Les pays avec lesquels la Bolivie a noué des alliances privilégiées et durables ne se soucient guère de la démocratie et des droits de l’homme. Qu’il s’agisse des régimes latino-américains plus ou moins sous la tutelle de Cuba (Venezuela, Nicaragua, notamment), de la Russie et de ses satellites (Biélorussie[20]), de la Chine ou de l’Iran, les uns et les autres écrasent leurs opposants en usant de tous les moyens possibles, et dans le sang s’il le faut.

On notera aussi le goût prononcé de l’équipe de Morales pour les accords de coopération militaire. Ces deux dernières années l’État bolivien aurait signé au moins sept accords de coopération militaire avec, notamment, la Russie, la Chine, Cuba, l’Argentine, l’Inde, la Biélorussie et l’Iran[21].  Hormis les achats ou les dons d’armement, il est difficile de connaître la teneur exacte et le sérieux de ces accords. Et on se demande dans quel but ils ont été signés ? Principalement, sans doute, pour arrimer la hiérarchie militaire au pouvoir exécutif et accroître le potentiel répressif du régime. On voit mal en effet la Bolivie entrer en guerre contre son rival chilien avec lequel il attise le contentieux du retour à l’accès à l’océan Pacifique afin de mobiliser et fidéliser ses clients en agitant la bannière nationaliste.

 

 

 

 

[1] Il se rend ensuite en Espagne, France, Belgique, Afrique du sud, Chine et Brésil.

[2] http://ibce.org.bo/documentos/informacion-mercado/Balanza-comercial-Bolivia-Cuba-2007-2016.pdf ; http://www.la-razon.com/suplementos/animal_politico/ventas-Bolivia-Zona-Alba-animal-politico_0_2672732736.html ; https://www.eldeber.com.bo/economia/Bolivia-registra-deficit-de-us-1.236--millones-pese-a-pactos-comerciales-20180505-0030.html

[3]Alors que la part des exportations vers les États Unis était de 13,62% et celle des importations provenant de ce pays de 9,70% http://ibce.org.bo/images/publicaciones/ce-259-Cifras-del-Comercio-Exterior-Boliviano-2017.pdf

 

[4] C’est du moins ce qu’affirmait en 2015 un officier bolivien réfugié en Espagne : https://www.abc.es/internacional/20150521/abci-entrevista-coronel-boliviano-droga-201505202123.html

[5]http://www.examenonuvenezuela.com/pronunciamientos/17-paises-de-la-oea-declaran-violacion-del-orden-constitucional-democratico-en-venezuela ; https://www.americatv.com.pe/noticias/internacionales/oea-celebrara-sesion-sobre-venezuela-sin-bolivia-que-suspendio-cita-n271430

[6] http://correodelsur.com/politica/20180624_bolivia-no-avala-informe-sobre-crisis-en-nicaragua.html

[7] http://hoybolivia.com/Noticia.php?IdNoticia=267973&tit=preven_que_construccion_del_centro_de_investigacion_nuclear_comience_a_fines_de_julio

[8].. Le  Conseil de sécurité de l’ONU comprend cinq membres permanents, la Chine, la France, la Russie, le Royaume Uni et les Etats Unis, et dix membres non permanents. La Bolivie a été élue membre  non permanent pour la période 2017-2018.

[9] https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-43741695 La Chine s’est abstenue.

[10] https://www.hispantv.com/noticias/bolivia/372749/solidaridad-morales-rusia-acusacion-skripal  

“Nuestra solidaridad con el hermano pueblo de Rusia y su presidente Vladimir Putin, por la expulsión de diplomáticos rusos de EE.UU. y algunos países de Europa que acusan sin pruebas del envenenamiento del exespía Serguéi Skripal y su hija, estas represalias atentan contra la paz mundial”,

[11] http://eju.tv/2013/09/evo-firma-acuerdos-de-cooperacin-con-bielorrusia-e-invita-a-lukashenko-a-visitar-bolivia/ ; http://www.la-razon.com/nacional/Militares-bolivianos-podran-especializarse-Bielorrusia_0_1901209909.html

[12] http://eju.tv/2018/04/una-ley-sella-pacto-entre-bolivia-y-bielorrusia-para-la-fabricacion-de-armas/

[13] Pour plus de précisions voir mon billet précédent : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/120618/la-bolivie-dans-les-griffes-du-dragon-chinois

[14] http://www.bolpress.net/art.php?Cod=2011092301

[15]Leader aymara d’une rébellion contre la contre la couronne espagnole au XVIIIème siècle. Il assiégea la ville de La Paz en 1781.

[16]http://cedla.org/blog/grupopoliticafiscal/wp-content/uploads/2016/07/boletin_pe_15_la_presencia_china_en_bolivia.pdf   ;https://latinvestment.org/2018/02/27/6-datos-sobre-la-deuda-externa-de-bolivia-con-china/ . http://www.lostiempos.com/oh/actualidad/20180115/incursion-desembarco-chino-bolivia

[17] http://www.airpower.au.af.mil/apjinternational/apj-s/2016/2016-2/2016_2_03_ellis_s_.pdf

[18] Página Siete, 23 novembre 2017.

[19] https://es.wikisource.org/wiki/Discurso_de_asunci%C3%B3n_de_Evo_Morales  PALABRAS DEL PRESIDENTE DE LA REPÚBLICA, EVO MORALES AYMA.  (La Paz, 22 janvier 2006)

 

[20] Alexander Lukashenko a été réélu cinq fois président de la République en 24 ans, avec 83,5% des voix en 2015, en ayant pris le soin d’écarter ses concurrents de la compétition.

[21] http://45.79.163.254/actualidad/pais/20180516/bolivia-firmo-al-menos-seis-acuerdos-apoyo-militar-dos-anos; Le second accord avec Téhéran,  en octobre 2010, fait référence à une coopération technique avec les forces aériennes boliviennes pour l’entretien de ses avions, et manifeste l’intérêt du gouvernement bolivien pour l’achat d’avions et d’hélicoptères d’entraînement. 

 

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