Déforestation et incendies en Bolivie et au Brésil

Deux chefs d’État, deux discours, et le même programme de saccage de la forêt amazonienne

Entre 2000 et 2010, dans le bassin amazonien, le Brésil est le pays qui a le plus déboisé, 79%, suivi de la Bolivie, 12%[1]. Et selon le rapport Global Forest Watch du World Resources Institute les pays qui ont le plus déboisé au monde en 2018 sont dans l’ordre : le Brésil, la République démocratique du Congo, l’Indonésie, la Colombie, et la Bolivie[2].  Le Pérou arrive en septième position. L’an dernier les quatre pays du bassin amazonien ont ainsi perdu 1 818 782 hectares de forêt[3].

Mais d’après le document de travail Deforestación en Bolivia una amenaza mayor al cambio climático rédigé en 2010 par Andrea Urioste, coordinatrice du Departamento de Biocomercio Sostenible de la Fundación Amigos de la Naturaleza en Bolivie, le taux de déforestation ramené au nombre d’habitants est de 320 m2 par personne et par an (m2/personne/année), une moyenne vingt fois plus élevée que la moyenne mondiale (~16 m2/personne/année), et supérieure à celle du Brésil (~137 m2 /personne/année))[4]. L’indice de déboisement bolivien par habitant est donc deux fois et demie supérieur à celui du Brésil[5].

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Ce résultat est corroboré par l’étude plus récente de la fondation Investigaciones para el Desarollo Económico de Bolivia (INESAD) : en Bolivie la déforestation par habitant de 2016-2017 fut de 310 m2/personne/année, un taux très élevé en comparaison avec la moyenne mondiale de 9 m2/personne/année.  Et les émissions de carbone engendrées par cette déforestation, soit près de 14 tCO2/personne/année, placent les boliviens parmi les agents les plus actifs du changement climatique au monde. Ces émissions équivalent à la consommation d’essence d’au moins quatre véhicules par personne et par an[6].

« Une étude de la FAO indique que la déforestation en Bolivie est encore plus élevée avec un chiffre estimé de 400 mètres carrés par habitant et par an[7] »

Une dernière comparaison. S’il est vrai que cette année le nombre de foyers d’incendies détectés par satellite au Brésil entre le premier janvier et le 25 août a largement augmenté par rapport à celui de 2018 (45 086 à 80 626, soit une croissance de 78%), dans ce même intervalle de temps ceux qui ont détruit la forêt bolivienne ont crû de manière encore plus spectaculaire : 107% (9 136 à 18 960)[8].

Toutes ces estimations vont dans le même sens : la destruction du massif forestier bolivien est plus rapide en Bolivie qu’au Brésil.

 

 Morales face à Bolsonaro

Il est logique que les médias français concentrent leur information sur le Brésil eu égard à l’importance économique du pays et à l’ampleur de son massif forestier amazonien. De plus la négociation des instances européennes en vue d’un accord avec le MERCOSUR et la venue en France du président brésilien Jair Bolsonaro à l’occasion du G7 les a conduits à lui consacrer une attention particulière.  Enfin l’intérêt qui est porté à ce pays tient aussi au fait qu’il est gouverné par un homme qui non seulement ne fait pas mystère de son mépris pour les défenseurs de la nature et de son scepticisme à l’égard du réchauffement climatique, mais encore est partisan de la colonisation et du développement de l’Amazonie qu’il veut largement ouvrir à l’extraction minière aux éleveurs et aux agro industriels. Mettre l’accent sur le Brésil permet donc de stigmatiser l’homme et sa politique

En Bolivie, le président a bâti sa réputation sur des idéaux d’inspiration socialiste, sur la défense des Indiens de leurs territoires et de leur environnement, tant dans le pays que sur la scène internationale – des idéaux dont il se fait toujours l’apôtre. Et nombreux sont ceux qui croient encore que ces nobles aspirations sont consubstantielles à la condition d’un Indien qui de surcroît a connu la pauvreté.

Mais depuis son triomphe aux élections nationales de 2009 qui a réduit l’opposition parlementaire à néant, toutes les promesses et les avancées légales qui rendaient ces options crédibles dans le pays ont été progressivement oubliées. Son nouveau mot d’ordre a été d’accroître les surfaces agricoles au prétexte de nourrir la population et donc de déboiser, d’essarter et pour ce faire de permettre la multiplication des brûlis. Dans le même mouvement, il a autorisé l’usage de substances agrotoxiques et de semences transgéniques. Comme le dit le chroniqueur Ivan Arias : « Evo Morales a reçu en héritage plus de 22 parcs et aires protégées nationales (18 millions d’hectares) créés par les gouvernements néolibéraux et cependant, lui qui se veut indigène et respectueux de la Pachamama, n’a pas créé un seul parc ou aire protégée pendant ses 14 ans de gouvernement. Il a mis au contraire en place des politiques conduisant à leur déprédation et à leur destruction[9] ». Sa politique agricole a été élaborée en accord avec les lobbies des éleveurs, des agro industriels du soja, des planteurs de coca et autres colons, et au détriment des occupants traditionnels des terres de l’orient bolivien, indigènes ou paysans. Tandis que les opposants à cette option économique, notamment les ONG environnementalistes et celles de défense des droits de l’homme et des indigènes, se sont vu imposer des normes légales qui ont largement limité leur capacité d’action quand elles ne les ont pas réduites au silence.

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Du point de vue de la destruction de la forêt et des écosystèmes les politiques des deux pays sont semblables et aboutissent aux mêmes effets. La seule différence entre les deux hommes tient à la manière dont ils présentent leur entreprise : Bolsonaro défie le monde par des propos ouvertement climato sceptiques et hostiles à la protection de l’environnement et de la biodiversité (et de surcroît racistes, sexistes, homophobes, en faveur de la dictature…) et à ceux qui les promeuvent et défendent, tandis que Morales tient un double langage : grandiloquent défenseur de la Pachamama, il justifie en même temps la destruction de la forêt – et s’applique à la hâter au nom de ses projets économique et géopolitique. Le premier scandalise par ses propos, souvent grossiers, s’attire l’hostilité des défenseurs de l’environnement, des droits de l’homme et de la démocratie, et la condamnation de ses idées et de ses actes fait la une des médias, tandis que le second jouit encore d’un capital de sympathie, d’autant plus grand d’ailleurs qu’il est perçu comme un rempart aux idées du premier.

Pour être populaire il vaut donc mieux, sans aucun doute, vendre du rêve et mentir effrontément qu’énoncer clairement et crûment ses idées et ses volontés. Et Morales, nullement gêné par ses contradictions, est passé maître à ce jeu.

Ce double langage ou double pensée a, on le sait, été défini par Georges Orwell comme la capacité à accepter deux idées opposées simultanément et absolument, une capacité magistralement mise en scène dans le roman 1984 qui dépeint un régime totalitaire fictif inspiré du communisme : l’INGSOC, le régime orchestré par Big Brother, étant l’acronyme de « socialisme anglais ».  On ne peut donc pas dire que la technique de propagande utilisée par Morales soit nouvelle. Elle est largement connue et ses mécanismes et effets ont été de nombreuses fois dénoncés et étudiés.

En conséquence, le plus inquiétant – outre la tragédie du ravage des ressources forestières amazonienne – c’est la crédulité, la naïveté, la cécité de tous ceux qui préfèrent être trompés et se complaire dans l’illusion plutôt que d’affronter la réalité et combattre également et fermement tous les destructeurs de l’environnement, quel que soit l’habillage idéologique qu’ils utilisent pour le justifier.

 

 

 

[1] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4423949/

[2] https://blog.globalforestwatch.org/data-and-research/world-lost-belgium-sized-area-of-primary-rainforests-last-year

[3] https://elfulgor.com/noticia/810/bolivia-esta-entre-los-cinco-paises-mas-deforestados-del-mundo

[4] https://library.fes.de/pdf-files/bueros/bolivien/07570.pdf

[5] http://eju.tv/2018/01/alarma-entre-los-ambientalistas-bolivia-sigue-entre-los-paises-con-mayor-deforestacion/

[6] https://inesad.edu.bo/dslm/2019/01/nuevos-datos-sobre-la-deforestacion-en-bolivia-hasta-finales-del-2017/

[7] https://www.actulatino.com/2018/02/15/bolivie-la-deforestation-se-poursuit-pres-de-350-000-hectares-sont-perdus-par-an/  et https://www.cfb.org.bo/noticias/medioambiente/bolivia-esta-entre-los-10-paises-del-mundo-que-mas-deforestan

[8] https://minarquia2.wordpress.com/2019/08/27/cinco-datos-que-no-te-contaran-sobre-los-incendios-del-amazonas-en-brasil-por-manuel-llamas/

[9] http://www.erbol.com.bo/opinion/evbolsonaro-depredadores-y-pir%C3%B3manos

 

 

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