Il faut en convenir, la traversée de la Bolivie par le Dakar a fait un tabac. Dimanche 8 janvier, jour de repos des concurrents, une foule dense et enthousiaste a acclamé la caravane des pilotes et leurs rutilantes machines, tout au long des 25 kilomètres séparant l’entrée d’El Alto du centre-ville de La Paz. « Les mots me manquent pour en parler, ce fut un spectacle unique. Le public a fait acte de présence de manière extraordinaire. Jamais auparavant, nulle part ailleurs, le Dakar n’a été aussi populaire qu’à La Paz ; jamais il n’a reçu un accueil aussi nombreux» s’est exclamé, ravi, le vice-président García Linera.[1]
Quelques centaine d’opposants au rallye ont été facilement éloignés du cortège. Quatre jeunes femmes qui s’étaient interposées sur le parcours ont été appréhendées puis relâchées. Autrement dit, les nombreux messages hostiles au passage du Dakar diffusés sur les réseaux sociaux n’ont pas trouvé d’écho sur le terrain. Le courant d’opinion qui mettait en avant les difficultés du pays (notamment les pénuries causées par une sécheresse prolongée) pour condamner le gaspillage des ressources nationales au profit d’un divertissement futile, n’a pas rallié les foules, alors que la nouveauté et le clinquant du spectacle pétaradant a séduisait les badauds de la capitale.
Et les acclamations à l’adresse des patrons du Dakar n’ont pas coûté grand-chose à ces derniers : des drapeaux boliviens sur tous les véhicules de la caravane, le don de quatre camions citerne et d’un équipement de purification de l’eau. Ajoutons que divers pilotes boliviens participaient à cette compétition et qu’ils s’y sont classé très honorablement (l’un d’eux a gagné deux étapes dans la catégorie des quads). Il y avait de quoi s’enflammer pour le spectacle.
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Cependant, les pluies torrentielles qui se sont abattues sur le parcours ont conduit les organisateurs à raccourcir deux des étapes boliviennes et à en annuler une troisième (Oruro-La Paz)[2]. Cette restriction qui n’a pas brisé l’engouement du public, a eu l’immense mérite de limiter les dégâts environnementaux et le saccage de sites archéologiques. En outre, les critiques adressées aux organisateurs pour ces annulations pourraient les inciter à y réfléchir à deux fois avant de revenir en Bolivie dans les prochaines années. Certains pilotes demandent que l’on s’en tienne à des étapes dans le désert, notamment au Chili. Et l’Amaury Sport Organisation (ASO) semble favorable à un parcours qui longerait la côte de l’océan Pacifique, du Chili à la Colombie en évitant de s’aventurer dans les Andes boliviennes[3].
Mais Evo Morales et les siens ne l’entendent pas de cette oreille. Savourant leur triomphe, ils en redemandent et le ministre de la Présidence, affirmant que le Dakar reviendra en Bolivie, propose de le prolonger dans le Chaco[4]. « Notre géographie nous lie au Dakar. La Bolivie est le pays qui intègre l’Amérique du Sud. On voit aujourd’hui qu’il est devenu indispensable au Dakar, quel qu’autre pays qu’on y ajoute. »[5]
Profitant de l’engouement, les autorités ont, une fois de plus, fustigé les opposants. La ministre de Medio ambiente y aguas, Alexandra Moreira, s’en est prise à tous ceux qui protestaient contre le passage du Dakar en les accusant de sabotage et en les qualifiant d’antipaceños, n’ayant rien de mieux à faire que de discréditer la ville[6]. Et le ministre de la présidence s’est déchaîné : « Ces activistes de café sont payés ; ce sont des anciens fonctionnaires d’USAID, de l’ambassade des États Unis, la valetaille politique qui agît ainsi depuis des décennies. Ils protestent aujourd’hui contre le Dakar parce qu’ils réalisent que cette compétition ravive l’orgueil national. Eux, ce sont les ennemis de l’orgueil national.[7] » Ce sont les “Francisco Pizarro” et les “Diego de Almagro”[8]de notre époque, au même titre que le groupe des médias et les journalistes appartenant au « cartel du mensonge » : « des rufians, des sicaires politiques, des laquais de l’Empire ». Tandis que « le frère Evo est un Bolivien universel »[9]. Baste.
Le chef de l’État, qui, n’ayant rien de plus urgent à faire n’a pas manqué d’assister à toutes les arrivées d’étape, de donner le départ de l’une d’entre elle à Orinoca[10], son village natal – et de suivre la course par hélicoptère – se dit très fier d’avoir attiré le rallye en Bolivie. « Le peuple bolivien a gagné la confiance de l’ASO par ses démonstrations d’affection. J’en suis très heureux, et je peux dire maintenant que le Dakar appartient au patrimoine de l’humanité ; c’est un sport d’intégration des peuples du monde ». Une formule qu’il a ensuite reproduite sur son compte Twitter : « Dakar, patrimonio de la humanidad, deporte para unir a los pueblos del mundo. Pedimos que #LaPaz y #Bolivia sea capital mundial del @dakarpic.twitter.com/zwR3igwjFk [11]”
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Négocier, puis payer, pour la venue du rallye Paris-Dakar en Bolivie montrait une fois de plus qu’Evo Morales n’avait cure de la Pachamama, quoiqu’il en dise du haut des tribunes internationales. Mais la manière dont lui et les siens, assistés par un appareil de propagande qui tourne à plein régime, décrivent les opposants au Dakar comme des canailles colonialistes, et ceux qui le promotionnent comme des sauveurs de l’humanité, révèle un art consommé du mensonge. La logique du bourrage de mou gouvernemental fait de tout opposant, quel qu’il soit, et quel que soit le sujet de désaccord, un colonialiste, un impérialiste, un valet des exploiteurs et des conquistadors. Condamnation qui ne souffre aucune exception, répétée, martelée en toute occasion. Et, bien sûr, la même logique transfigure la caravane motorisée de l’Amaury Sport Organisation de monsieur Lavigne en armée de libération.
Evo Morales, profitant du goût des Boliviens pour les fêtes colorées et les grands rassemblements (carnaval, défilés folkloriques, cérémonies de toute sorte…), est un abuseur qui assote les boliviens à coup d’amusoires[1]. Un illusionniste qui se bat depuis des années pour obtenir que la Bolivie organise une compétition mondiale de football, ne serait-ce que la coupe des moins de 17 ans, et qui avait même entamé, en 2010, des négociations pour que le pays accueille le concours de miss Univers. Devinez qui était alors le propriétaire cette prestation ? Je vous le donne en mille : Donald Trump en personne[2].
[1] http://eju.tv/2017/01/garcia-linera-el-dakar-por-bolivia-fue-unico/
[2] Ces pluies ont provoqué un gigantesque glissement de terrain dans le nord-est argentin près du canyon de Humahuaca (déclaré patrimoine de l’humanité par l’UNESCO). Il a fait deux morts, et plus de mille personnes ont été déplacées. L’étape Salta- Chilecito (la plus longue, 977km) a été annulée. http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/12/les-images-du-glissement-de-terrain-qui-a-paralyse-le-dakar-2017/
[3] http://www.noticiasfides.com/deportes/surge-la-idea-del-34dakar-del-pacifico-34-y-posiblemente-no-incluya-a-bolivia-374176
[4] Savane sèche du sud de la Bolivie contenant des zones semi désertiques.
[5] http://eju.tv/2017/01/quintana-dice-que-el-dakar-2018-pasara-por-bolivia/
[6] http://eju.tv/2017/01/ministra-de-aguas-llama-%c2%93antipacenos-a-quienes-se-oponen-al-paso-del-dakar/
[7] http://www.paginasiete.bo/sociedad/2017/1/8/quintana-llama-peones-politicos-pagados-hipocritas-opositores-dakar-123050.html
[8] Conquérants espagnols.
[9] http://eju.tv/2017/01/el-insulto-como-argumento/
[10] http://www1.abi.bo/abi/?i=367863
[11] http://www.lostiempos.com/deportes/multideportivo/20170107/evo-pide-que-paz-sea-capital-del-dakar-dice-que-rally-es-patrimonio