Bolivie: vers un narco État?

La Bolivie vient de quasiment doubler la superficie autorisée de culture de la coca et de légaliser ainsi la production de la région du Chaparé dont 94% est transformée en cocaïne. Or le chef de l’État bolivien, Evo Morales, est reconduit d’année en année en tant que secrétaire exécutif de la coordination des syndicats de producteurs de coca de cette région. Qu’en conclure ?

Les faits

En Bolivie (comme au Pérou et dans les Andes) les feuilles de coca sont chiquées par de larges franges de la population pour atténuer les sensations de fatigue et de faim. Et elles sont employées pour des cérémonies et des rituels dans les campagnes et dans les mines.

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le discours de la coca sacrée, traditionnelle et millénaire a servi à coaliser les paysans boliviens et l’ensemble de l’opposition du pays derrière Evo Morales.  Défendre la coca c’était, d’un même tenant, exalter l’identité nationale et fustiger l’exploiteur et envahisseur yankee ; le plaidoyer en faveur de la coca était articulé au discours fédérateur de l’anticapitalisme et de l’anti impérialisme.  Cette exaltation s’est traduite dans l’article 384 de la Constitution de 2009 : «  L’État protège  la coca originaire et ancestrale en tant que patrimoine culturel, ressource naturelle renouvelable de la biodiversité bolivienne, et facteur de cohésion sociale ; dans son état naturel, ce n’est pas une drogue. La revalorisation, la production, la commercialisation et l’industrialisation seront régulées par la loi». Un discours qui a justifié l’expulsion du pays de l’agence d’aide civile des États-Unis (USAID)  de l’agence antidrogue (DEA), et finalement celle de l’ambassadeur. Le dernier service nord-américain destiné à assister les organismes boliviens luttant contre le trafic, la Narcotics Affairs Section (NAS) a quitté de lui-même le pays en 2013.

Vendredi 24 février 2017, à la veille du carnaval, la Chambre des députés a approuvé la Ley General de la Coca qui fait passer  la superficie légale de 12000 à 22 000 ha. Selon le ministre du développement rural, César Cocarico, 18.000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et la récolte des 4.000 ha restants serait destinée à l’industrialisation[1].  

La coca traditionnellement utilisée pour la consommation locale est produite dans les vallées profondes (yungas) du département de La Paz. Mais un autre pôle de culture a émergé dans les années 1980, celui de la région du Chaparé, sous le tropique du département de Cochabamba. Sous l’impulsion des États-Unis – le plus gros marché de la cocaïne[2] – et avec leur financement, l’arrachage des plants de cette région avait été entrepris dans les années 1990. Il avait entraîné une résistance acharnée de producteurs dont les revenus excédaient de beaucoup ceux des paysans produisant les denrées alimentaires. C’est à l’occasion de ces combats qu’Evo Morales s’était imposé comme leader des cocaleros du Chaparé.

La mobilisation cocalera avait conduit le gouvernement du président Carlos Mesa à tolérer la production du Chaparé à raison d’un cato de coca (parcelle de 40m sur 40m) par famille. Puis le gouvernement d’Evo Morales avait permis un cato par affilié au syndicat de producteurs (tout producteur est obligatoirement affilié à un syndicat) avec pour conséquence évidente d’augmenter les surfaces de culture autorisées. La nouvelle répartition permet 14 300 ha dans les Yungas  et 7 700 dans le Chaparé.

Avec  ces  22.000 hectares de culture le pays comptera 7.295 hectares de plus que ceux qui ont été estimés nécessaires dans l’Estudio Integral de la Hoja de Coca rendu public en 2013 ; un travail financé par l’union Européenne puis par le Tesoro General de la Nación, dans une seconde phase (TGN)[3]. En fait, l’étude menée par l’Union européenne évaluait les besoins à 6 000 ha[4], et comme cette estimation était totalement inacceptable pour les producteurs, le gouvernement bolivien avait financé une étude complémentaire dans laquelle, par une série de pirouettes – en ajoutant, par exemple,  le volume des feuilles exportées vers le nord de l’Argentine –, il avait abouti au chiffre de 14 705 ha.  Une surestimation  qui a encore été jugée insuffisante au moment de changer la loi[5].

En 2015, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) et le gouvernement évaluaient les surfaces plantées à 20 200 ha (1% de moins qu’en 2014)[6]. La nouvelle superficie légale dépasserait donc à peine l’état de fait. Mais ce chiffrage pose question. L’estimation du département d’État nord-américain  est de 36 500 hectares avec une augmentation de de 26% entre 2010 et 2015 (1500 ha entre 2014 et 2015).

D’autre part, la seule comptabilisation en hectares de culture est trompeuse. Un hectare de coca dans les Yungas produit 1,3 tonne de feuilles alors qu’il en rapporte 2,7 tonnes dans le Chaparé.  Au bout du compte, la nouvelle loi fait passer la production légale de feuilles de 15 765 tonnes à environ 40 000 tonnes, soit une augmentation de 250%.

Cependant, il n’est contesté par personne qu’une grande partie des récoltes est déviée vers le circuit de la drogue. Le rapport des Nations Unies estime qu’en  2015, 35% des feuilles n’étaient pas commercialisées dans les marchés autorisés[7] (40% en 2014) et que 94% de la coca du Chaparé est transformée en cocaïne et alimente le trafic[8]. Or il est on ne peut plus clair que la loi a pour objectif central d’autoriser la culture de la coca dans le Chaparé. Et les cocaleros du Chaparé sont affiliés à une coordination de syndicats dont Evo Morales continue d’être réélu secrétaire exécutif, d’année en année.

Le chef de l’État soutient que cette extension des surfaces cultivées et l’augmentation de la production qu’elle suppose impulsera l’industrialisation de la feuille. Mais cette justification ne tient pas. L’industrialisation avait déjà été promise en 2006 et aucune des usines projetées à cet effet n’a prospéré. L’entreprise d’État COCABOL n’a jamais décollé. Selon le rapport de l’ONUDC 73 tonnes de feuilles seulement sont actuellement utilisées pour l’élaboration de produits dérivés, comme les tisanes et autres boissons, ou le dentifrice et les onguents[9]. Et cette industrialisation est réalisée par des entreprises privées de taille modeste. Evo Morales prétend aussi  justifier la mesure par la possibilité d’exporter ces mêmes produits, or la communauté internationale en prohibe expressément la commercialisation.

Enfin, pas plus le rapport de la UNDOC que les services gouvernementaux ne donnent une quelconque estimation de la quantité de cocaïne produite annuellement. Or on sait que les techniques de production ont évolué, si bien que l’on peut tirer beaucoup plus de drogue d’une même quantité de feuilles. Selon le rapport de l’International Narcotics Control Strategy Report (INCSR) de mars 2017, la production potentielle de cocaïne aurait doublé ces dix dernières années jusqu’à atteindre 255 tonnes[10]. Seules sont connues les prises de la Fuerza Especial de Lucha Contra el Narcotráfico (FELCN) en constante augmentation : 1 tonne de chlorhydrate de cocaïne en 2005, 8 tonnes en 2015[11].

Selon Humberto Vacaflor cette loi favoriserait l’activité économique prédominante du pays, son industrie mère, celle qui produit les blindages pour le reste de l’économie. Sur la base d’une production annuelle de 230 tonnes de cocaïne, sachant qu’un kg équivaut à 5000 dollars à la frontière ce commerce engendrerait un montant global de 1.150.000.000  (un milliard cent cinquante millions de dollars). En conséquence, « La transnationale a de tels excédents financiers qu’elle peut se diversifier dans la construction, la spéculation urbaine, la mine, la microfinance, etc. Dans l’etcetera il faut compter les investissements politiques, les subventions, la propagande, les cadeaux aux militaires, et bien d’autres choses encore.[12] »

Ces calculs sont sûrement approximatifs, ils peuvent être discutés, mais les conclusions auxquelles l’auteur aboutit sont certaines.  L’argent de la cocaïne irrigue l’économie nationale et ne peut qu’influencer sa vie politique.

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Les conséquences

Aujourd’hui, après divers scandales impliquant des proches du pouvoir dans le trafic, et en raison de la promulgation de cette nouvelle loi, le mythe unificateur de la coca se retourne contre ses promoteurs, tant il apparait évident que le gouvernement se satisfait de ce commerce illicite et qu’il fait seulement semblant de le combattre.  Aucun magnat du narcotrafic n’a été détenu pendant toute la durée du mandat d’Evo Morales et seuls des seconds couteaux ont été capturés à l’occasion de la destruction des laboratoires, quand ceux-ci n’étaient pas totalement désertés.  Il n’y a pas non plus de politique claire pour lutter contre le blanchiment de l’argent de la drogue ; on ne voit pas que des banques ou des entreprises aient été condamnées sous ce chef d’accusation.

La contradiction devient donc flagrante entre d’un côté la sacralisation de la feuille et de l’autre sa transformation en un produit nocif.  Comme le dit le journaliste Andrés Gómez Vela : « Si la coca est sacrée, pourquoi les bases de Morales vendent-elles 94% de leur production aux narcos?   Sont-ils des hérétiques ayant converti la feuille sacrée en marchandise profane ? » « Ils disent que la coca est sacrée parce qu’elle a des propriétés médicinales ; la camomille a aussi des propriétés médicinales, mais il n’y a pas pour autant six fédérations de producteurs de camomille.[13] ». Autrement dit, le fait qu’Evo Morales est à la fois juge et partie, qui était masqué par le discours nationaliste anticapitaliste et anti impérialiste, et par l’image de l’indien bon sauvage et défenseur de la nature, saute maintenant aux yeux. Il était pourtant évident depuis le début de son mandat que la quasi-totalité de la coca du Chaparé cultivée par des producteurs dont  Evo Morales demeure le chef allait alimenter les circuits de la drogue[14].

Pour une grande partie des boliviens il devient de plus incontestable que la culture intensive de la coca entraîne des problèmes de santé publique et d’importants dégâts humains et environnementaux. Un article récent souligne l’usage intensif – surtout dans le Chaparé – d’insecticides et d’herbicides comme le glyphosate, souvent mélangés pour doper (dar más fuerza) l’aspersion[15]. L’extension des cocales induit la déforestation, la violation des aires protégées et le harcèlement des populations indigènes d’Amazonie.  Et la transformation de la coca en cocaïne produit une série de déchets toxiques (acides, hydrocarbures, diluants…)  qui viennent polluer les rivières et les fleuves et en altérer la faune et la flore.

Constatons aussi que ce gouvernement « du progrès » ne s’est jamais posé la question de savoir qui, réellement, chiquait la coca quotidiennement, et pourquoi ?  Affairé à écouler ses feuilles « sacrées » sur tous les marchés il s’est appliqué à en vanter les mérites et à donner l’exemple. Aux premiers jours des séances de la nouvelle assemblée nationale élue en 2005, les députés faisaient ostentation de leurs chiques. Les bobos vantaient la convivialité de la chique en commun.  Le ministre des affaires étrangères voulait remplacer le lait du petit déjeuner des enfants  par la feuille de coca... La mastication est si commune qu’on en vient, en effet à la considérer comme naturelle. Pourtant celui qui chique, et qui ne peut pas faire autrement, c’est principalement  celui qui est soumis à un labeur quotidien harassant, le travailleur du bâtiment, le mineur au fond de son trou, le chauffeur de poids lourds conduisant son camion brinquebalant sur des routes défoncées jusqu’à 30 heures d’affilée…[16] C’est-à-dire celui qui est au bas de l’échelle sociale, le plus démuni, le plus exploité qui n’a que ses bras pour vivre. La défense de la feuille sacrée permet et favorise donc la surexploitation  de la main d’œuvre. Et ce gouvernement qui se réclame du « socialisme du XXIème siècle » se préoccupe si peu des effets de la mastication à long terme sur la santé qu’il n’y a, à ma connaissance, aucune étude sur le sujet – ou en tout cas elles ne sont pas diffusées.

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On voit bien à quel point le discours anticapitaliste d’Evo Morales est une farce ; une farce grotesque et tragique. Le marché de la cocaïne est en effet l’exemple même d’un marché capitaliste sauvage, dérégulé, maffieux qui produit la violence et la mort à chacun des étages de son élaboration ;  de la production au consommateur final. Le livre de Roberto Saviano (Extra pure. Voyage dans l’économie de la cocaïne) illustre cette extrême violence. La consommation par inhalation, insufflation, injection provoque la perte de contact avec la réalité, l’agressivité, la manie de la persécution … La mafia de la drogue est articulée au trafic d’armes, à la traite des êtres humains, à la contrebande et au terrorisme.  Et en Bolivie comme ailleurs, l’argent du trafic qui a engendré une caste arrogante de nouveaux riches, sert à acheter le policier, le juge, le fonctionnaire ou l’homme politique, sapant ainsi durablement la démocratie.

Enfin – et c’est peut-être le plus inquiétant pour l’avenir – l’enclave cocalera du Chaparé est devenue un État dans l’État où la seule loi qui compte est celle des syndicats de producteurs de coca. Une sorte de bastion ou de sanctuaire, un espace vital pour le MAS, qui non seulement peut facilement mobiliser d’importantes ressources financières mais compte aussi avec une infrastructure de communication et de services bien supérieure aux autres régions rurales, jusqu’à un aéroport d’envergure internationale (Chimoré). Ce sanctuaire a une importance stratégique considérable en ce qu’il fait le lien entre l’Orient et l’Occident. L’axe routier qui unit les métropoles de La Paz et Cochabamba à Santa Cruz de la Sierra – véritable colonne vertébrale du pays – le traverse.


[1] http://www.paginasiete.bo/seguridad/2017/2/28/profesionales-alertan-nueva-coca-beneficiara-narcotrafico-128933.html

[2] : 1. Etats-Unis, 2. Brésil, 3. Argentine et 4. Espagne. La Bolivie jouxte le second marché de consommation de cocaïne au monde : le Brésil. Et elle a des frontières communes avec le second producteur de cocaïne au monde : le Pérou. Actuellement tant l’Argentine  (friande de basuco ou paco) que le Chili connaissent une augmentation de leur demande interne.

[3] http://www.eldeber.com.bo/bolivia/Ley-de-coca-tiene-7.295-ha-mas-de-lo-que-dice-estudio-20170224-0123.html

[4] L’étude avait démarré en 2008. Elle était achevée en 2010, mais elle n’a pas été divulguée. Cf. http://la-razon.com/nacional/seguridad_nacional/requieren-coca-consumo-MSM_0_1931206922.html  et http://eju.tv/2016/07/evo-legalizaria-coca-cocaina/ 

[5] La promulgation d’une loi légalisant la coca du Chaparé a suscité la colère des producteur des Yungas jusque- là seuls agréés par la loi.  Leur manifestation à La Paz a entraîné une série de violents affrontements. Il y a eu 43 détenus dans la nuit du 20 au 21 février. C’est pour cela que le projet initial de légalisation de 20 000 hectares a été porté à 22 000 ; les yungueños obtiennent un excédent de 2300 ha .

[6] http://www.eldeber.com.bo/bolivia/Ley-de-coca-tiene-7.295-ha-mas-de-lo-que-dice-estudio-20170224-0123.html

[7] http://www.erbol.com.bo/noticia/politica/27022017/oposicion_coincide_ley_de_la_coca_favorece_al_narcotrafico

[8] En août 2015, le vice-ministre Defensa Social,  Felipe Cáceres, avait admis que 40% de la coca produite dans le pays allait à la production de cocaïne. http://www.la-razon.com/index.php?_url=/nacional/seguridad_nacional/Viceministro-atribuye-demanda-ilegal-produccion_0_2328367214.html Le rapport de la UNDOC de 2014 évaluait la quantité de feuilles commercialisées illégalement à 40%.

[9] http://eju.tv/2013/11/bolivia-slo-73-toneladas-de-coca-de-20-690-van-a-industrializacin-onu-excedente-supera-10-mil-ha/

[10] http://eju.tv/wp-content/uploads/2017/03/INFORME-INTERNACIONAL-COMPLETO.pdf

[11] http://www.paginasiete.bo/opinion/2017/3/4/principales-falencias-nueva-coca-129333.html

[12] http://eju.tv/2017/02/los-duenos-del-pais/ D’autres analystes avancent des chiffres supérieurs : « de 2500 à 3000 millions de dollars » pour Alejandro  Colanzi. http://eju.tv/2017/03/observan-controversia-etica-en-la-ley-de-coca-de-bolivia

[13] http://www.paginasiete.bo/opinion/andres-gomez-vela/2017/2/26/mito-facilita-venta-coca-narco-128712.html

[14] Au moment des élections présidentielles de 2015, la presse française toute à son exaltation de l’humble indien, ignorait généralement la question. Cf. Marie-Danielle Démelas et Jean-Pierre Lavaud ,« Le traitement de l’identité ethnique du président Morales (Bolivie) par la presse française et espagnole », in Michael Palmer et Aurélie Aubert (dir.), L’information mondialisée, Paris, L’Harmattan, 2008.

[15] http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20170222/columna/enfermedades-cultivo-coca-uso-agroquimicos

[16] Plus de 70% des boliviens sont employés dans le secteur informel (Rapport de l’OIT de 2016) http://elpotosi.net/nacional/20160623_el-empleo-informal-en-bolivia-supera-el-70-.html

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