Bolivie. Et après?

Le texte qui suit est un brouillon écrit au début de l’année 2012. Il livre ma vision de cette époque de quelques-unes des embûches qui attendent le gouvernement bolivien actuel et celui qui prendra la suite après les élections de 2020. Il y aura d’autres obstacles tout aussi préoccupants, d’ordre économique notamment.

Si Evo Morales, pour une raison ou pour une autre, venait à abandonner la présidence de la Bolivie, ou à en être chassé, son successeur rencontrerait de redoutables difficultés pour gouverner le pays.

Les actuels occupants du palacio quemado (le palais présidentiel) ont tout fait pour qu’il en soit ainsi. Ils ont démoli de manière opportuniste et systématique l’échafaudage institutionnel antérieur pour mettre en place une nouvelle Constitution volontairement confuse et pléthorique (411 articles), jamais discutée par l’assemblée Constituante élue pour l’élaborer, approuvée deux fois (en grand et en détail) illégalement et par la force, puis modifiée après une confrontation sanglante et un accord, encore illégal, entre le gouvernement et l’opposition, avant d’être soumise à un referendum entaché de fraudes le 25 janvier 2009. Puis ils ont élaboré à la hâte un ensemble de lois, souvent en contradiction avec elle, votées par un congrès docile – rarement respectées et seulement quand ça les a arrangés.

Pour dominer la population, ils ont fragmenté les régions et les appareils de représentation des différents secteurs de la société, et ils les ont dressés les uns contre les autres de telle sorte qu’ils puissent les manipuler à leur guise. Et leur pouvoir repose en grande partie sur l’alliance clientéliste qu’ils entretiennent avec certains de ces secteurs dont les mobilisations peuvent intimider tout récalcitrant : en premier lieu les cultivateurs de coca (cocaleros) du Chaparé (département de Cochabamba), diverses organisations paysannes et les mineurs des coopératives.

De plus, ils s’appuient sur le tissu social de ceux qui vivent de l’économie informelle, outre les cocaleros, principalement les contrebandiers et l’activité commerciale qu’ils alimentent (les deux économies s’interpénètrent, l’argent de la drogue étant blanchi, du moins en partie, par la contrebande) dont les corporations ont pour principal objet la défense de privilèges, qui sont surtout installés aux frontières, mais qui irriguent une grande partie du pays, notamment la ville El Alto.

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S’agissant des autonomies territoriales la Constitution en admet trois types dont aucune n’est censée dominer l’autre : départementale, régionale et indigène. Ce montage doit en outre s’articuler avec les municipalités et les Territoires indigènes originaires paysans (TIOC) – une autre invention de la Constitution – lesquels TIOC pourront se transformer en entités territoriales autonomes (ETA) selon des modalités qui seront définies par une loi à venir, jusqu’ici retardée en raison de son potentiel explosif. C’est qu’en effet, selon le ministère des Autonomies, seulement 25 municipalités sur 337 n’ont pas de problèmes de limites (7%) et les TIOC remettent en question les frontières de 130 municipalités (soit 38%), ou dépassent les frontières départementales pour 19% d’entre eux[1].  Ce qui fait que la querelle entre les départements d’Oruro et Potosi se disputant un territoire riche en minerais à grands coups de grèves et de blocages routiers, et celle qui oppose les départements de Tarija et Chuquisaca pour la répartition des bénéfices de l’exploitation des hydrocarbures – dans les deux cas les intérêts des départements et d’entreprises transnationales s’entrecroisent – ou encore la dispute entre les municipalités de la métropole de La Paz pour s’en approprier les recettes ne sont que le présent d’une longue série de conflits à venir.

Le plus préoccupant vient sans doute du fait que cette constante division pour régner attise des haines qui laisseront des séquelles profondes et amène la création de territoires toujours plus jaloux de leurs prérogatives et indépendances – fussent-elles, en réalité, fictives.

On le voit bien dans le cas de la province Gran Chaco (environ 170 000 habitants) quand, en 2010, elle est volontairement déliée politiquement, administrativement et financièrement du département de Tarija et constituée ainsi en un virtuel dixième département. Le gouvernement central lui affecte directement 45% des royalties du pétrole destinées à Tarija dès octobre 2009, alors que cela relève normalement de la compétence du département. Selon la Constitution une région autonome ne peut naître que par suite d’un référendum (il fut organisé a posteriori en même temps que les élections nationales de décembre 2009) et par un transfert de compétences votées par les 2/3 des membres de l’assemblée départementale – qui n’a jamais eu lieu. Mais le gouvernement voulait mettre un terme au gouvernorat de l’opposition dans ce département.  Son leader Mario Cossío, réélu gouverneur en 2009, a été accablé de procès, et a fini par demander l’asile politique au Paraguay.

La loi cadre des Autonomies du 20 juillet 2010  a rendu enfin lisible la véritable intention du gouvernement.  Au rebours de ce qu’annonce son intitulé cette loi permet au gouvernement de contrôler d’en haut les régions, leurs décisions et leur fonctionnement.  Pas plus le département de Tarija que la nouvelle région (ou département ?) du Chaco ne se sont remis de ce charcutage ; il n’y a plus aucune administration digne de ce nom dans les deux entités où les querelles sont constantes entre les nouveaux promus – qui, au demeurant, font maintenant ostentation de leur richesse.

Mais peu importe. Le département le plus riche en hydrocarbures peut ainsi être contrôlé par les maîtres es chaos ; ou en tout cas, ils n’ont plus de concurrents face à eux. Ce qui fait dire à un chroniqueur que les vainqueurs régionaux de pacotille, convertis en vassaux dociles et privilégiés, terminent aux pieds des seigneurs de la guerre, sans autonomie, sans ressources et sans dignité[2]. Selon lui, le succès de ce charcutage incitera sans doute d’autres régions aux richesses naturelles avérées (sud de Chuquisaca, sud de Potosi, nord de la Paz et du Beni) à s’organiser pour se lancer dans la conquête du pouvoir régional et l’appropriation de la rente issue de leur exploitation. Il pourrait surtout servir au gouvernement à diviser les départements hostiles : ceux de Santa Cruz et du Beni au premier chef. Le ver est dans le fruit. Comment revenir sur une telle pagaille une fois partis les actuels locataires du palais présidentiel, et comment faire rentrer dans le rang les petits chefs de pacotille, puis restaurer une autorité et une crédibilité ?

Ailleurs, là où le gouvernement, sans pour autant les accompagner de dispositifs légaux ou du moins administratifs, a concédé des sortes de franchises territoriales, la tâche s’annonce encore plus ardue. Le Chaparé, la région d’Achacachi (département de La Paz) en sont des exemples connus. Le nord du département de Potosi est un autre cas de figure.  Ses ayllus[3], proches de la frontière chilienne, particulièrement actifs dans la contrebande de véhicules – pour partie volés dans le pays voisins – sont de fidèles partisans des autorités du MAS qui, en retour, les laissent en paix. Quand après avoir lynché quatre policiers accusés d’être des voleurs déguisés, ils interdirent en assemblée (cabildo abierto) toute enquête et intervention policière et judiciaire sur leur territoire (et bien sûr journalistique), imposèrent une loi du silence à leurs membres et proclamèrent « zone rouge » leur région pour signifier qu’elle était en libre accès pour la contrebande, non seulement le gouvernement n’intervint pas, mais encore le vice- président défendit les ayllus qu’il qualifia de « source de la Patrie ».

Il y a bien d’autres exemples : fin 2007, selon le journaliste Humberto Vacaflor qui tenait ses informations du directeur de la douane, il y avait « sept zones noires, sept territoires pratiquement perdus, où les douanes ne pouvaient opérer : trois dans le département de La Paz, trois dans celui d’Oruro et une dans celui de  Tarija. Ce sont des zones frontalières impénétrables où la mafia de la contrebande est mêlée à celle du narcotrafic[4]. » Par conséquent, tandis que chaque groupe organisé dispute à son voisin ou compétiteur une parcelle de l’avoir et du pouvoir et que cette querelle est aiguisée par les gouvernants, certains secteurs acquièrent une telle puissance de frappe et une telle autonomie territoriale qu’il est impossible à court terme d’envisager qu’ils puissent se plier à un quelconque pouvoir central qui chercherait à mettre en place une organisation réglée du pays selon des principes démocratiques et à y faire respecter les lois communes.

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Étant donné que les maîtres du pays utilisent la confrontation et la violence pour imposer leur pouvoir, les grèves, marches, barrages routiers et autres manifestations sont monnaie courante. Et pour l’heure, tant qu’elles fragmentent les organisations et les territoires elles servent effectivement leurs desseins.

Mais on peut augurer qu’en cas d’éviction de l’équipe du MAS au pouvoir ces entreprises de désordres se multiplieraient encore plus – avec cette fois les actuels alliés du MAS aux commandes –  et qu’en s’agglutinant les unes aux autres elles forceraient, comme en 2003, les nouveaux gouvernants au départ pour reprendre la main dans un pays devenu ingérable.

Parmi les zones de non droit, ou plus exactement les territoires où s’appliquent des modes de régulation économique, sociale et politique non réglés par l’État – la police et les douanes ne peuvent y opérer librement –, il y a au premier chef la zone cocalera du Chaparé qui s’étend sans freins aux parcs naturels protégés environnants (TIPNIS, Carrasco) avec des tentacules vers Yapacani et le parc protégé du Choré (département de Santa Cruz). Même si au plan politique l’apparence est sauve – les municipalités ont des édiles élus administrant leur territoires – ce sont les syndicats de cocaleros qui règlent la vie sociale et font les élections.

 Et il s’y est créé une sorte de colonie imbriquant étroitement les producteurs de feuilles de coca et les transnationales du trafic de drogue – qui absorbent plus de 95% de la production locale. On voit donc mal comment, une fois son chef et actuel président du pays déchu, cette région riche, organisée, armée n’entrerait pas en franche sédition. Ses représentants se sont aguerris au fil des campagnes d’arrachage de plants de coca, menées des années 1990 au début des années 2000, et ont contribué à renverser le gouvernement de Sánchez de Lozada en 2003. Or ils sont actuellement plus puissants qu’ils ne l’ont jamais été, plus nombreux aussi au fil de leur emprise sur de nouveaux territoires, et surtout beaucoup plus articulés aux mafias de la drogue alors que la cocaïne est maintenant raffinée sur place.

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Il n’y a plus aucun poste de police dans le Chaparé, actuellement. Ils ont été détruits. Les policiers sont accusés d’avoir trahi Evo Morales, et d’être les auteurs ou les complices de la mort de manifestants cocaleros le 15 novembre dernier, à la hauteur du pont Huayllani  (à 10km de Cochabamba). « S’ils veulent revenir, ils devront d’abord demander pardon à genoux », avertit la dirigeante de la fédération des producteurs de coca du tropique, Segundina Orellana.

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Evo Morales est réfugié en Argentine depuis le 12  décembre. Accompagné de l’ancien vice-président et de certains de ses ex-ministres, il projette de s’installer à une dizaine de kilomètres de la frontière bolivienne. Il a déjà commencé à recevoir la visite de cadres de son parti, dont le vice-président des six fédérations de cocaleros du tropique de Cochabamba.  

 

[1] Erika Brockmann Quiroga, « Conflictos y enredos “TIOC territoriales », Página siete, 31 août 2011.

[2] Ivan Arias Duran, « El terrorismo, desde el sur », Los Tiempos, 29 avril 2009.

[3] Communauté composée de familles qui travaille de façon collective un territoire commun et se considèrent comme ayant un ancêtre commun.

[4] OH!, 23 décembre 2007.

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