Pachamama bolivienne, bis repetita placent

 

Le 21 janvier dernier, lors de sa cérémonie de prise de fonction de Président de l’État « unitaire social de droit plurinational communautaire » bolivien qu’il se propose depuis dix ans de refonder, « avec la vigueur de notre Pachamama et grâce à Dieu », Son Excellence Evo Morales Ayma, a solennellement déclaré  “Nous sommes tous responsables de ce monde unique, ce n’est pas une question de race, ce n’est pas une affaire de couleur parce que ce n’est pas la couleur de mon visage qui va te tuer, c’est  la couleur de l’eau et l’air que tu respires » [1].

 

Que recouvre cette belle formule ? Concrètement, comment la traitent-ils, lui et les siens, cette Mère Terre sacrée bolivienne? Ayant évoqué rapidement dans mon précédent billet quelques-uns des outrages qu’ils lui font subir j’y ajouterai aujourd’hui la narration de trois violations supplémentaires.

 

Le déboisement

 

Selon une étude de la revue Science fondée sur une cartographie créée avec l’aide de Google Earth, la Bolivie est un des six pays du monde ayant subi la plus grande déforestation entre 2000 et 2012[2]. Et d’après le rapport Mapa de deforestación  de las tierras bajas y yungas de Bolivia entre 2000 et 2010 ce sont 1 820 000 hectares de forêt  qui ont ainsi été rayés de la carte. La perte annuelle moyenne entre 2000 et 2005 fut de 195 000 ha ; de 2005 à 2010 elle augmenta à 205 000 ha. Un ravage qui se traduit par une diminution des ressources hydriques, une dégradation de la diversité biologique et par une augmentation des émissions de gaz à effet de serre telle que les rejets deCO2 per capita en Bolivie sont plus élevés que ceux de l’Europe occidentale[3]. Mais cela n’émeut guère  nos  pachamamistes  puisque dans leur Agenda Patriótica 2025 ils prévoient d’ici à cette échéance de déboiser un million d’hectares par an et donc de quadrupler la surface agricole actuelle pour soi-disant assurer la sécurité alimentaire du pays. En fait, on sait très bien que les terres tropicales mises à nu seront majoritairement dévolues à l’élevage et surtout à la juteuse culture des oléagineux, dopée aux semences transgéniques et aux toxiques de toute sorte.[4]

 

La saignée du TIPNIS

 

En août 2011 les indigènes qui peuplent  la réserve environnementale Parque Nacional Isiboro-Sécure (1.236.296 hectares² répartis dans les départements de Cochabamba et du Beni, à la limite de la zone cocalera du Chaparé[5]) se lancèrent dans une longue marche protestataire depuis Trinidad, la capitale amazonienne du département du Beni, jusqu’à La Paz, pour empêcher la construction d’une route qui partagerait leur territoire en son milieu et drainerait à la fois les forestiers, les prospecteurs principalement pétroliers, et les colons cocaleros, accélérant ainsi la destruction de leur habitat ; une route dont l’ouverture était déjà amorcée, ardemment soutenue par le président de l’Etat plurinational bolivien. Ils marchèrent un mois durant[6]. Tous les moyens de pression furent utilisés pour les faire céder : menaces, chantages et diffamations à l’encontre des organisateurs,  propagande calomnieuse et mensongère, mobilisation et contre-manifestation de  cocaleros,  infiltration par des provocateurs, blocages de l’approvisionnement de la marche en médicaments, en vivres, en eau, puis finalement  immobilisation des marcheurs et répression par les forces de police le 25 septembre 2011. Mais ils repartirent, gagnèrent les hauteurs de La Paz, et obligèrent le président à stopper la construction de la route. Pour un temps, car il ne digéra ni l’humiliation publique subie, ni l’abandon forcé du chantier.

 

Il organisa aussitôt une riposte pour annuler les effets de la loi dont il venait lui-même de hâter l’approbation tant il craignait d’être chassé du palais. Elle prit d’abord la forme d’une contre marche, suivie par une consultation locale truquée en 2013. Puis vint le torpillage de toutes les instances représentatives des indigènes des Basses Terres (confiscation des sièges sociaux, tarissement des financements, persécution des leaders. création d’associations rivales) et la répression des organisations ayant soutenu la marche (ONG environnementales et humanitaires, syndicats…) et de leurs représentants intimidés, harcelés voire emprisonnés. Depuis le mois d’avril 2015 la construction de la route a sérieusement redémarré au sud comme au nord. Son chantier est  maintenant confié aux personnels militaires et civils de La Fuerza Binacional de Ingeniería Social Bolivia Venezuela (FBIS-BV).  Ce nouvel élan ne doit rien au hasard. Il vient de ce que les alliés du caudillo ont enfin gagné la direction du département du Beni  aux élections locales de février dernier – non sans manœuvres frauduleuses éhontées. Cependant, ceux qui s’opposent à l’ouvrage sont toujours menacés. C’est ainsi que l’un des leaders de la marche de 2011 présent à Paris à la COP 21, sous le coup d’un mandat d’arrêt, ne tardera sans doute pas à être emprisonné[7].

 

Concluons ce chapitre avec une apostrophe lancée par Filemón Escobar, ex leader syndical des mineurs, au cocalero Evo Morales dont il a guidé les pas politiques: « Quand tu coupes la forêt tu élimines les indigènes. Il n’y a pas de forêt sans indigènes et il n’y a pas d’indigènes sans forêt, si tu ne comprends pas cela l’histoire te retiendra comme un criminel …  Ce que ni la Conquête ni la Colonie n’ont réalisé, tu es en train de le faire...»[8]

 

Le Dakar

 

En 2013 Evo Morales se démena comme un diable pour obtenir des organisateurs du rallye Paris-Dakar que la course déplacée en 2009 de l’Afrique à l’Argentine passe par la Bolivie. Il obtint gain de cause. Et en 2014 la caravane motorisée grimpa les cols des Andes pour s’étirer ensuite en bordure de la mer de sel ou salar d’Uyuni.  Seule la compétition des quads et des motos fut autorisée lors de cette première édition. La seconde année le cortège pétaradant traversa le salar car il était suffisamment sec pour que le trafic y soit possible.

 

Pour l’édition de janvier 2016 le gouvernement annonce fièrement trois étapes complètes pour toutes les catégories d’engins motorisés : autos et camions compris.  La caravane comprend plusieurs centaines de véhicules auxquelles il faut additionner tous ceux de la logistique bolivienne,  notamment les transports nécessaires à la mobilisation de 3 750 policiers et 3 500 soldats chargés de la sécurité. Et bien sûr ceux des dizaines, voire des centaines de milliers de spectateurs disséminés au long du parcours depuis la frontière argentine jusqu’au salar dont le président et son ministre de la Culture s’obstinent à faire le principal du show bolivien.

 

Evo Morales et les siens justifient cette invitation voyante et bruyante et les dépenses qu’elle occasionne par la volonté de faire connaître le pays, de l’ouvrir plus au tourisme, et ils minimisent la dépense publique occasionnée (car il faut rémunérer les organisateurs[9] et financer la logistique), par les retombées publicitaires et commerciales de l’évènement. Et puis le président n’est-il pas un amoureux inconditionnel des sports mécaniques !

 

Cependant, il y a de quoi s’indigner. Le site du salar à plus de 3600 mètres d’altitude est certes incomparable : sa majesté, sa vastitude, sa luminosité coupent le souffle[10].  Mais c’est un site fragile à l’équilibre écologique précaire.  Et ses alentours sont riches de réserves paléontologiques et archéologiques. En préserver le trésor et la magnificence devrait s’imposer à tous.

 

Peu importent à son excellence les dégâts environnementaux et les dommages irréparables causés par  cette intrusion écrasante, pétaradante et polluante. Et peu lui chaut que le Dakar soit le symbole d’une compétition de riches (on n’entretient pas une écurie de course sans de solides ressources), et même une vitrine de ce capitalisme qu’il pourfend par ailleurs.  Mais qui a dit que les cocaleros et leur représentant suprême étaient anticapitalistes et que leurs actes s’accordaient à leur verbe ?  A-t-on jamais vu un cocalero qui ne vive pas du capitalisme sauvage ?

 

Et quel contraste entre le faste du Dakar  la pauvreté des habitants et le sous équipement de la province Antonio Quijarro qui accueille le rallye qui manque d’infrastructures de toute sorte (de santé, d’assainissement, d’éducation, de communication…)! Une fois la fièvre de la fête retombée, que restera–t-il de tout cela sinon des tonnes d’ordures et d’irrémédiables dégâts.

 

Cerise sur le gâteau, les camions passeront par Orinoca le hameau natal d’Evo Morales, le « Macondo bolivien »[11] comme titre un article de journal « si petit que tous ses habitants pourraient tenir dans un stade de football ». Mais pour l’occasion il s’y inaugurera le Museo  de la Revolución Democrática y Cultural(12.000 m2, divisés en trois bâtiments d’une valeur supérieure à 6 millions d’euros (47 millions de bolivianos)) qui exhibera les quelques 13 000 cadeaux reçus par le Primer Mandatario depuis 2006, auquel on peut maintenant accéder depuis la ville d’Oruro par une route asphaltée de 185 kilomètres. Vanitas vanitatum !

 

À 20 kilomètres du musée, on peut admirer le lac Poopó, le plus étendu du pays après le Titicaca. Mais actuellement il crève du manque d’eau et de la contamination minière. Et à la suite d’une sécheresse sévère ces derniers mois, il semble même sur le point de disparaître. Cependant la seule réaction officielle a été de le classer « zone de désastre ». « Depuis plus d’un an rien n’a été fait … Il n’a même pas été construit une digue pour contenir les déchets miniers de Huanuni[12] alors même que les plans existent pour éviter d’augmenter la contamination du lac et l’accumulation des résidus sédimentaires miniers… Nous avions réclamé aux autorités de faire le nécessaire pour monter le niveau de l’eau en nettoyant et draguant le rio Desaguadero mais personne ne fait cas de ce problème social écologique et économique… La dernière mobilisation date de novembre 2015. Il y eut des engagements d’intervention du gouverneur et des membres de l’assemblée, mais ils ne sont pas honorés »[13]. Rien non plus n’est proposé aux familles qui vivent de la pêche, dont beaucoup sont obligées à la migration vers les villes, le Chili et l’Argentine.

 

Quant à la Pachamama, la démonstration est faite que son excellence s’assoit dessus.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] http://somossur.net/documentos/I_21012015_EVOMORALES_Posesion_TIWANAKU.pdf

[2] La Razón, 18 novembre 2013.

[3]Dirk Hoffmann,El Quinto Informe AR5 del IPCC. Los retos y desafíos para Bolivia,12 août 2015

http://www.fobomade.org.bo//art-2482 . Le taux de déforestation bolivien par tête serait de  320 m2/personne/année, soit un taux 20 fois plus élevé que la moyenne mondiale annuelle, ~16 m2/personne/année, et un des plus élevé au monde. Andrea Urioste E., Deforestación en Bolivia: Una amenaza mayor al cambio climático. FAN - Fundación Friedrich Ebert, septiembre 2010.

 http://library.fes.de/pdf-files/bueros/bolivien/07570.pdf

[4] http://www.cipca.org.bo/index.php/cipca-notas/cipcanotas-2015/3390-la-frontera-agricola-en-bolivia-transgenicos-deforestacion-y-seguridad-alimentaria

[5] Reconnu comme tel depuis le 22 novembre 1965[5], puis déclaré Territorio Indígena y Parque Nacional Isiboro-Sécure (TIPNIS) des peuples Mojeño, Yurakaré et Chimán le 24 septembre 1990 ; son titre de propriété attribué à la Subcentral TIPNIS qui représente 64 communautés indigènes est confirmé par le président Evo Morales en juin 2009.

[6] Pour une présentation détaillée de la marche voir : Laetitia Perrier Bruslé, "Le conflit du Tipnis et la Bolivie d’Evo Morales face à ses contradictions : analyse d’un conflit socio-environnemental", EchoGéo 2012. http://echogeo.revues.org/12972

 

[7] Adolfo Chávez, http://www.erbol.com.bo/noticia/indigenas/10122015/denuncian_persecucion_de_indigenas_en_bolivia

[8] EjuTV, 20 septembre 2011, sources Red Uno et Cadena A.

 

[9] 9 millions d’euros, selon un article publié en Equateur pour justifier le refus de ce pays d’accueillir la course : http://www.andes.info.ec/es/deportes/ecuador-rechaza-rally-dakar-ser-evento-costoso-favor-empresa-privada.html

[10] Pour s’en faire une idée on peut consulter, entre autres, le site suivant : http://sweetrandomscience.blogspot.fr/2014/10/le-salar-duyuni-le-desert-de-sel-de.html

[11] http://www.la-razon.com/index.php?_url=/suplementos/escape/Orinoca-macondo-boliviano_0_2338566207.html

[12] Mine d’étain nationalisée. Une des plus grandes du pays.

[13] http://www.eldiario.net/noticias/2015/2015_12/nt151213/sociedad.php?n=47&-lago-poopo-a-punto-de-desaparecer

 

 

 

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