Bolivie: le retour des incendiaires

Le gouvernement transitoire bolivien vient de décréter la mise à l’étude d’une autorisation d’emploi de semences génétiquement modifiées de soja, de canne à sucre, de coton, de maïs et de blé, tandis que les savanes et les forêts sont de nouveau la proie des flammes. Quel fil relie ces deux informations ?

L’indignation et l’opprobre suscités par les incendies qui, l’an dernier, ont ravagé les forêts de Bolivie, et le mouvement citoyen qui a suivi – dont l’élan a entraîné la fuite et la démission d’Evo Morales – n’ont pas suffit à éviter le démarrage d’une  nouvelle vague dévastatrice. Comme l’an dernier, et plus encore que l’an dernier à la même époque, les feux se multiplient.  

Voyons les faits. Le 21 avril dernier le système d’alerte précoce d’incendies forestiers comptabilisait 3368 départs d’incendies  contre 2761 l’année précédente[1].  Parmi  ceux-ci  315 affectaient 21 aires protégées et 15 territoires indigènes des départements de Santa Cruz, du Beni et de La Paz[2]. Dans le département de Santa Cruz, selon le quotidien El Deber, on en  avait  enregistré  463 entre le premier et le 15 avril, alors que la moyenne historique pour le mois d’avril est de 292[3]. Les zones les plus affectée étaient l’ Área de Conservación e Importancia Ecológica Ñembiguasu,  le Territorio Indígena Isoso et le Territorio Indígena Charagua Norte où la loi de Pausa Ambiental Integral du gouvernement autonome Guarani Charagua Iyambe  d’octobre dernier aurait dû normalement être appliquée.

Au fur et à mesure que les jours passent les incendies se multiplient : 3926 dans l’ensemble du mois d’avril concernant 21territoires indigènes et 28 aires protégées selon le Centro de Estudios Jurídicos e Investigación Social (CEJIS). Tandis que l’organisme officiel Autoridad de Bosques y Tierras (ABT) rapporte qu’au plan national 33% de ces foyers ont surgi dans des aires où il n’a pas émis d’autorisation. Ce qui signifie qu’il a autorisé des brûlis sur les deux tiers restants. En effet les brûlis demeurent permis et les lois et décrets du gouvernement d’Evo Morales (approuvés par le parti Demócratas qui gouverne actuellement le pays) sont toujours en vigueur en dépit des nombreuses réclamations pour les annuler : notamment la loi N° 741, qui autorise les brûlis et défrichements de petites propriétés, jusqu’à 20 hectares, et le décret suprême  N° 3973, du 10 juillet 2019 qui permet les installations de colons dans les réserves forestières[4].

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L’augmentation des départs feux relativement à l’an passé pose question. Ne profiterait-on pas du fait que la préoccupation du public est centrée sur l’épidémie du Covid -19, de la mobilité restreinte des personnes en raison de la mise en quarantaine nationale (depuis le 22 mars), et de la mobilisation de l’armée, de la police et d’autres services pour maintenir l’ordre public dans les centres urbains, pour  multiplier les brûlis en toute impunité ?

Depuis  une vingtaine d’années les terres du département de Santa Cruz  gagnées sur la forêt sont massivement passées dans les mains des agro- industriels locaux ou étrangers : argentins, brésiliens, colonies ménonnites[5]. En avril 2019 le gouvernement d’Evo Morales s’entendait encore avec  leurs représentants pour accroître de 250 000 hectares les quelques 1 300 000 hectares  déjà ensemencés avec du soja transgénique depuis 2004, rappelle Gonzalo Colque, directeur de la Fondation Tierra[6].

Il n’est donc pas étonnant que le nouveau gouvernement n’ait rien entrepris pour identifier et soumettre à jugement les incendiaires de 2019[7]. Et il est compréhensible qu’il vienne de faire le premier pas pour la mise sur le marché de nouvelles semences transgéniques[8]. Il a en effet décrété, le 7 mai dernier,  la mise à l’étude pour évaluation à brefs délais  (dix jours) de semences de maïs, de  canne à sucre, de coton, de blé et de soja génétiquement modifiées. Même si le temps d’évaluation a été étendu à quarante jours, il n’y a guère de doute sur l’issue de cette évaluation.

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Ce décret a suscité le tollé d’une centaine d’organisations de défense de l’environnement[9]. Mais ces organisations pèsent peu face aux lobbies de l’agro business oriental dont le gouvernement s’est fait le porte-parole et le défenseur. Le candidat  Óscar Ortiz qui fut pendant plusieurs années un des cadres exécutifs de la Cámara de Industria y Comercio de Santa Cruz (CAINCO), et son directeur de 1999 à 2005,  vient d’être nommé ministre de Desarrollo Productivo y Economía Plural. Candidat à la présidence en octobre dernier pour le compte de  l’Alianza Bolivia Dice No, il avait obtenu le maigre score de 4,24% des voix, pour la raison qu’il  était perçu comme un représentant des incendiaires. Mais c’est son parti le Movimiento Demócrata Social (Demócratas) qui, par le jeu de la succession présidentielle imprévue de novembre dernier, est actuellement installé aux commandes du pays.

Et l’actuelle ministre de Medio Ambiente, María Elva Pinckert, ancienne sénatrice de Demócratas, a été vice-présidente de la même  Cámara de Industria y Comercio  de Santa Cruz en 1995 et 1996. À peine installée à son poste, le 25 novembre dernier, elle a envisagée la mise au point d’un plan de reforestation de certaines zones dévastées par les incendies de l’an passé, avec pour seuls partenaires de discussion les représentants de la chambre des exploitants  forestiers (CFB), de  la chambre d’agriculture orientale (CAO) et des fédérations d’éleveurs de Santa Cruz et du Beni (Fegasacruz et Fegasabeni). Pas plus les représentants des populations locales concernées (indigènes ou non) que les divers types de  spécialistes des questions d’environnement n’ont été consultés. Et  en tant que sénatrice elle a toujours défendu les intérêts des entités favorables à la déforestation pour accroître les superficies agraires destinées à l’agriculture et à l’élevage.

Conclusion

C’est généralement l’argument de la souveraineté et de la sécurité alimentaire qui est utilisé pour justifier à la fois la déforestation et l’usage de semences transgéniques. Et la crise économique que traverse actuellement le pays du fait de la baisse des revenus du gaz et des produits miniers obligerait à trouver d’autres ressources budgétaires. Les revenus engendrés par une augmentation des exportations des productions agro-industrielles – et de la viande – seraient donc les bienvenus.

Le fait qu’une partie de l’alimentation du bétail bolivien, et par conséquent de la population du pays, provienne déjà depuis  des années, de plantes génétiquement modifiées sans qu’on ait observé de conséquences négatives sur la santé humaine est un autre des arguments volontiers utilisés par les défenseurs des semences modifiées[10].  La mise à l’étude de nouvelles semences amènerait même la sécurité alimentaire puisqu’elle conduirait à rendre publiques des données et des pratiques voilées jusque-là.

Mais porter le débat sur la seule sécurité alimentaire revient à occulter la question du ravage environnemental causé par la monoculture intensive qui va avec ces semences : déforestation en amont, épuisement rapide des sols en aval, et nécessaire usage d’intrants  polluants[11]. Au surplus cet usage revient à placer le pays sous la dépendance des semenciers et autres industriels de l’agrochimie qui  monopolisent ce marché et n’ont d’autre objectif que leur profit.

Au bout du compte, que ce soit en matière de politique agricole ou environnementale, il n’y a aucune différence entre ce gouvernement et le précédent. Et il n’y en a pas non plus dans la manière autoritaire et sans débats dont les décisions sont prises.

C’est d’ailleurs faire beaucoup d’honneur à ces gens-là que leur attribuer une visée politique. Ce sont des affairistes dont la seule ambition est de se remplir les poches le plus rapidement et le plus impunément possible en captant les postes de pouvoir.

À cet effet tous les coups tordus et toutes les exagérations sont permises. Evo Morales – qui piaffe d’impatience dans l’Argentine voisine – vient de déclarer que l’actuel gouvernement, qui déjà tuait par balles et affamait les boliviens, envisage maintenant de les tuer avec l’alimentation génétiquement modifiée[12]. Et la présidente du Sénat où, comme à l’Assemblée législative, le MAS est majoritaire, annonce un recours en annulation du décret devant le Tribunal Constitucional Plurinacional (TCP).

C’est pourtant le même Evo Morales qui avait ouvert en grand la porte aux semences transgéniques en faisant fi de l’article 255 de la Constitution– dont il avait précédemment forcé le vote  – qui prohibe l’importation, la production, et la commercialisation d’organismes génétiquement modifiés.  La loi de « révolution de la production » 144 de juin 2011 stipulait en effet dans son article 19, que des dispositions seraient prises « pour le contrôle de la production, de l’importation et de la commercialisation des produits génétiquement modifiés[13]. »

Selon Eva Copa , qui préside le Sénat,  ce décret " va à l’encontre de la Constitution et de la santé de tous les boliviens, de plus elle viole la loi de la Madre Tierra y la soberanía alimentaria  et elle favorise seulement le secteur qui est représenté par le nouveau ministre Ortiz[14]. » Si on ne peut que se féliciter du fait que la représentante des thuriféraires de Morales prenne conscience de l’existence de la Constitution et du bien précieux qu’est la santé de ses compatriotes, on comprend bien qu’au fond sa seule préoccupation est de faire déguerpir au plus vite les actuels gouvernants et de rétablir l’hégémonie des siens. C’est d’ailleurs dans ce but que  l’Assemblée souhaite des élections nationales rapides en dépit des problèmes posés par un vote en temps d’épidémie.

Mais quels que soient les agissements du MAS, et les palinodies outrancières d’Evo Morales, il devient de plus en plus évident que l’actuel gouvernement –qui avait engendré beaucoup d’espoirs – est si ostensiblement avide, spéculateur et combinard qu’il est en train de creuser sa propre tombe.

 

[1] https://fundacionsolon.org/2020/04/24/al-19-de-abril-bolivia-supera-registro-de-quemas-de-los-ultimos-10-anos/   Le site à consulter pour une information détaillée, ainsi que celui du Centro de Estudios Jurídicos e Investigación Social  (CEJIS)  http://www.cejis.org/a-pesar-de-la-cuarentena-en-abril-se-registro-2-499-focos-de-quema-en-el-pais/

[2] https://www.opinion.com.bo/articulo/pais/pesar-cuarentena-abril-registraron-2499-focos-quema-pais/20200424135638763990.html

[3] https://www.paginasiete.bo/sociedad/2020/4/21/3368-incendios-forestales-en-bolivia-superan-la-cantidad-del-mismo-periodo-del-2019-253274.html

[4] Mais d’autres lois vont dans le sens d’une accélération de la déforestation : les lois 337, de Apoyo a la Producción de Alimentos y Restitución de Bosques, qui légalise les défrichages effectués sans autorisation entre 1996 y 2011; 1098  de Aditivos de Origen Vegetal,  en faveur de la production d’ethanol et de biocombustibles; 1171, de Uso y Manejo Racional de Quemas, qui l’usage des brûlis sur le territoire national.

[5] En Bolivie depuis les années 1950, ils étaient environ 70 000 en 2012. Principalement établis dans le département de Santa Cruz, ils produisent du blé et du soja de manière intensive.

[6] https://erbol.com.bo/nacional/denuncian-%E2%80%9Cdescarada%E2%80%9D-privatizaci%C3%B3n-de-tierras-fiscales-en-favor-del-agro-cruce%C3%B1o?fbclid=IwAR1jyub8Q_0HSV1aV3pxRcysUoUW1oNcDxZ7GaxnmnhzFjgN02yWBtBHIug Sur les compromis de Morales avec l’agro-industrie, voir : https://www.noticiasfides.com/nacional/politica/en-2011-evo-legalizo-transgenicos-y-ahora-acusa-al-gobierno-de-que-34nos-mata-34-con-transgenicos-404725

[7] http://eju.tv/2020/03/solon-gobierno-mantiene-en-la-impunidad-a-responsables-del-incendio-en-la-chiquitania/

[8]  https://www.noticiasfides.com/nacional/sociedad/anez-aprueba-decreto-para-abreviar-procedimientos-de-evaluacion-de-semillas-transgenicas-de-maiz-trigo-y-soya-404706

[9] « Parte de estas organizaciones firmantes son la Plataforma Agroecológica, Probioma,  Sistemas Alimentarios Sostenibles, Fundación Jubileo, Mujeres en Acción, ACLO, Colectivo Casa, CEDIB, CIPCA, CEJIS, Asamblea del Pueblo Guaraní (APG), entre otros ». https://www.noticiasfides.com/nacional/sociedad/un-centenar-de-organizaciones-se-unen-en-rechazo-a-la-autorizacion-del-uso-de-semillas-transgenicas-en-bolivia-404695; Voir aussi : http://www.erbol.com.bo/nacional/ecologistas-piden-derogar-ds-4232-que-autoriza-la-semilla-transg%C3%A9nica ;

http://eju.tv/2020/05/suman-rechazos-y-exigen-anular-el-decreto-sobre-uso-de-transgenicos/

[10] https://lapatriaenlinea.com/?nota=76503

[11] Notamment le glyphosate. https://www.paginasiete.bo/economia/2020/5/18/sin-estudios-propios-con-apuro-bolivia-se-abre-cultivos-transgenicos-255820.html   « Datos de Productividad Biósfera y Medio Ambiente, señalan que entre 1999 y   2017,  la importación legal de agroquímicos se incrementó en Bolivia de 25 millones de kilos anuales a  152 millones. Adicionalmente, al menos un 30%  de esa cantidad entra por contrabando y el 70% del total es consumido en Santa Cruz. »

[12] « El gobierno de facto no tiene autoridad moral para decir que defiende la vida porque todas sus acciones han sido, hasta ahora, letales contra el pueblo: nos mata con bala, nos mata de hambre y ahora nos mata con transgénicos. » Tweet du  9 mai dernier.

[13] Un an auparavant, il avait pourtant déclaré  que les aliments transgéniques et hormonés causaient la calvitie et l’homosexualité https://elpais.com/sociedad/2010/04/21/actualidad/1271800807_850215.html

[14] https://eldeber.com.bo/178718_eva-copa-anuncia-que-presentara-un-recurso-ante-el-tcp-para-dejar-sin-efecto-el-decreto-sobre-transg

 

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