Bolivie : la gabegie des contrats publics

Morales construit un pays de stades sans public, d’aéroports sans passagers, de sucreries sans sucre, d’infrastructures sportives sans athlètes, d’usines d’urée sans urée. Et tout cela en dépensant des millions de dollars.

 

Pendant toute la période où les prix des matières premières, principalement ceux des hydrocarbures, se sont maintenus élevés sur les marchés mondiaux, la Bolivie a disposé d’une manne d’argent, sans équivalent depuis les débuts de son histoire nationale. Le gouvernement d’Evo Morales a tiré avantage de cette embellie financière jusqu’en 2014. De plus, il a bénéficié de la condamnation de la dette extérieure du pays par le G8, quelques mois à peine avant le début de sa présidence. Autrement dit, il a accédé au pouvoir dans des conditions idéales pour mener à bien une politique économique dynamique et novatrice.

Mais on ne peut pas dire qu’il ait fait le meilleur usage de ces ressources financières inédites. On peut même affirmer qu’il en a dilapidé une bonne partie.

L’article qui suit, rédigé par Raúl Peñaranda U.[1] détaille certaines inconséquences et gaspillages scandaleux de ce gouvernement. Il est loin d’en épuiser la liste.

 

corruption

Evo et le pays des paradoxes[2]

Le gouvernement d’Evo Morales cultive les paradoxes.  Les humeurs du président et de ses ministres ont engendré d’insupportables contradictions.

Examinons quelques-unes d’entre elles.

Evo Morales a décidé de dépenser 150 millions de dollars pour habiliter trois centres de médecine nucléaire afin de combattre le cancer, alors que le système de santé public ne possède aucun accélérateur de particules d’une valeur de quatre millions de dollars seulement.

Nous disposons d’un nouvel aéroport dans la région du Chimoré (département de Cochabamba), que personne n’utilise, alors que la route du Chaparé (proche,) empruntée chaque jour par des milliers de camionneurs, est un véritable désastre. Elle est constellée de centaines de profondes ornières et de trous.

Un aéroport international a été inauguré dans la ville d’Oruro. Il n’a pas de passagers.  Mais au moment du carnaval cette ville n’a pas pu dispenser les soins nécessaires à 43 blessés à la suite d’une explosion. Ses hôpitaux étaient bondés.

Le pays vient de signer un accord avec le gouvernement dictatorial de Biélorussie pour fabriquer des armes en Bolivie, alors qu’il ne parvient pas à nourrir décemment les milliers de conscrits amenés à faire leur service militaire chaque année.

Entre 2007 et 2016, le gouvernement a dépensé 3400 millions de bolivianos pour construire des stades et des enceintes sportives à l’utilité douteuse, mais il a seulement destiné 734 millions aux projets de santé.

Il a dépensé 500 millions de dollars pour accueillir les jeux de l’Organisation sportive sud-américaine (ODESUR)  (infrastructures et organisation), mais il a seulement attribué 571 0000 dollars aux athlètes. La Bolivie a gagné moins de médailles qu’en 1978 et 1990.

Morales a passé contrat avec le gouvernement russe pour construire le Centre nucléaire d’El Alto au coût de 318 millions de dollars. Il inclut un cyclotron, une usine d’irradiation à usage multiples, un réacteur nucléaire de recherche et un laboratoire de recherche. Alors que dans cette agglomération 90% de la population (près d’un million de personnes) n’a pas d’assurance santé.

Le président, le vice-président et les ministres disposent de trois avions pour leur usage exclusif, tandis qu’il n’existe aucun avion ambulance destiné à secourir la population.

Le pays ne possède aucun hélicoptère équipé pour lutter contre les incendies de forêt, mais le président en mobilise trois pour son usage privé.

Dans son nouveau palais, la suite présidentielle occupe 1068 m2 et inclut une salle de massage, alors qu’à La Paz l’hôpital de l’enfant (hospital del Niño) compte seulement dix lits pour accueillir les enfants brûlés.

Morales a engagé 470 millions de bolivianos pour construire le siège du parlement de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) (dont les pays les plus importants se sont retirés[3]), pour accueillir des législateurs qui se réunissent deux fois l’an, mais l’université publique de San Simón (Cochabamba) ne dispose pas de locaux adéquats pour la recherche en physique, en chimie, en mécanique et dans d’autres matières.

L’exécutif a ordonné la construction d’un stade en pleine jungle du Chimoré, mais dans le Chaparé on n’a pas réussi à en finir avec la malnutrition infantile et avec la mortalité maternelle.

Evo a voulu avoir un musée à sa gloire sur le haut plateau d’Oruro. Il a coûté 7 millions de dollars. Mais le pays ne dispose d’aucun musée dédié aux cultures précolombiennes.

Le gouvernement a ordonné la construction d’une usine d’urée (engrais) pour un coût d’un milliard de dollars, qui est le plus souvent à l’arrêt, mais le pays ne dispose pas de centres appropriés de production de quinoa (qui engendreraient beaucoup plus d’emplois pour 5% de ce coût).

Pour quelles raisons en va-t-il ainsi ? Selon moi, pour trois raisons. D’abord parce que Morales pense que le développement doit se voir, que le ciment c’est le progrès.  Ce qui ne se voit pas est sans importance.

En second lieu, parce qu’il est facile de signer un décret suprême et de lancer une invitation directe en vue de la construction d’un stade ou d’un  palais présidentiel. Les réformes sont beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre. Par conséquent, l’amélioration du système de santé n’a pas été tentée, pas plus que celle de la justice. Et il en a été de même pour la diversification de l’économie ou la planification d’un modèle de développement durable.

Et finalement parce que personne ne peut contredire son excellence. Ceux qui l’entourent, par crainte, et pour garder leurs emplois, ne le contredisent jamais. Au contraire, ils le poussent à agir ainsi.  Si bien que Morales construit un pays de stades sans public, d’aéroports sans passagers, de sucreries sans sucre de canne[4],  d’infrastructures sportives sans athlètes, d’usines  d’urée  sans urée[5]. Et tout cela en dépensant  des millions de dollars.  D’autres leaders, plus intelligents et créatifs  auraient pu utiliser cette pharamineuse somme d’argent pour des  plans adaptés. No pudo ser !

*

J’ajouterai  pour ma part une quatrième raison qui, à mon sens, n’est pas la moindre : les contrats sans adjudication, par invitation directe, clefs en main dont ce gouvernement use et abuse permettent toutes les dissimulations ; ils favorisent les commissions, rétro-commissions et autres dessous de table dont profitent tous ceux qui les rédigent et les négocient.  Plus le montant des contrats est élevé et plus la caste parasite qui s’est installée aux commandes peut en tirer des bénéfices.  Les contrats passés ces dernières années avec les entreprises chinoises, publiques et privées, en fournissent la claire illustration.

 

[1] Raúl Peñaranda  U. est journaliste. Il a fondé le quotidien Página Siete, et il est actuellement Editor General de l’agence d’informations Fides (ANF).

[2] http://www.paginasiete.bo/opinion/raul-penaranda/2018/6/14/evo-un-pais-de-paradojas-183374.html

[3] L'Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Pérou et le Paraguay. Le bâtiment a été construit à San Benito (Cochabamba)  http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20180426/asi-es-parlamento-suramericano-sede-unasur-bolivia

[4] Dans le nord du département de La Paz, à San Buenaventura, où les terrains s’avèrent impropres à la culture de la canne à sucre.

[5] Des écoles sans élèves, des routes peu fréquentées, des entreprises publiques déficitaires... Selon l’économiste Alberto Bonadona : « Tanto dinero hizo que los gobernantes asuman un comportamiento de nuevos ricos: gastar dinero en jets, palacios y viajes presidenciales, construir empresas por efecto demostración al pueblo que todo lo cree, más que por necesidades claramente establecidas, más que por respuestas que lo liberen de la pobreza. Para los poderosos, lujos, para los pobres, espejitos de canchitas, coliseos, plazas en los pueblos grandes y pequeños ». http://www.paginasiete.bo/opinion/alberto-bonadona-cossio/2018/6/16/bolivia-sus-propios-fantasmas-183674.html

 

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