L’usage politique du complot. La victime Evo Morales

Pour faire face au scandale provoqué par les soupçons de trafic d’influence qui pèsent sur lui, le président bolivien accuse les États Unis de comploter contre son gouvernement. C’est un procédé qu’il utilise systématiquement depuis les premiers jours de sa présidence, en 2006.

Le Zapata gate

Le 3 février dernier, le journaliste Carlos Valverde mettait à jour, preuve à l’appui,  l’existence d’un fils caché d’Evo Morales. Il révélait aussi que la mère de l’enfant, Gabriela Zapata Montaño, est gérante commerciale de l’entreprise chinoise CAMC Engineering Co. Ltd. qui a passé sept contrats sans licitation avec l’État bolivien, pour un montant de 566 millions de dollars. Il s’interrogeait sur un possible trafic d’influence.  Depuis lors, le dossier à charge s’est étoffé et le scandale remue l’opinion publique.

Le gouvernement qui tente de faire front par tous les moyens à sa disposition a inventé une parade : il clame haut et fort que cette accusation est une basse manœuvre (una guerra sucia) des États Unis. L’Empire a ourdi un complot pour que dimanche prochain les Boliviens s’opposent à la prorogation du mandat présidentiel d’Evo Morales en 2019. « Je possède la documentation, il s’agît bien d’une conspiration. Le 11 décembre 2015, trois membres de l’Ambassade des États Unis, menés par le chargé d’affaires de l’Ambassade (Peter Brennan) se sont réunis avec (Carlos) Valverde et Manuel Suárez qui fut l’auteur intellectuel de mon expulsion du Congrès en janvier 2002 », affirme le Président[1].  La conspiration impliquerait aussi les cocaleros. Il prétend que des témoignages lui parviennent sur la manière de leur enseigner l’espionnage et de payer ceux qui le prennent en filature… »[2].

En conséquence, son gouvernement va réunir les documents et les preuves en vue de confondre les États Unis, de telle sorte que l’accusation puisse déboucher sur une expulsion du Chargé d’affaires Nord Américain, Peter Brennan[3].

Certaines des initiatives des États Unis lui paraissent particulièrement effrontées (atrevidas).  Il donne l’exemple d’un conseiller nord-américain qui aurait plastronné à El Alto[4].

Et son ministre de la présidence montre des photos du Chargé d’affaires faisant cadeau de petits ballons à des jeunes filles de la ville de El Alto (regalando pelotitas para que jueguen las mujeres de El Alto).  « Et vous pensez que ça va changer la vie économique de El Alto ! » Ironise-t-il[5].

Le procédé vise à discréditer en même temps le journaliste Carlos Valverde. C’est un agent secret des États Unis chargé d’interpréter le script du trafic d’influence, en vue de « miner la crédibilité d’Evo et de gonfler les affaires de corruption », affirme le ministre de la Présidence Juan Ramón Quintana. Il ajoute que les États Unis voient le « proceso de cambio » et « les politiques nationales de mise en œuvre d’un grand projet d’industrialisation comme une menace à leur domination, à leur hégémonie et à leur influence en Amérique latine[6] ». L’objectif des comploteurs serait plus ambitieux encore : déprécier les Chinois qui  investissent en Bolivie ; un pays qui est devenu une « référence internationale » quant à la manière dont on doit procéder en économie. Ses dernières flèches sont réservées à Carlos  Valverde : il devrait « enlever son masque de journaliste pour que l’on voit son visage de balance (indic) »[7].

Le 13 février, quelques heures après qu’Evo Morales eut lancé son accusation de complot, la représentation des États Unis assurait dans un communiqué qu’elle n’avait aucune part dans ce referendum et ne voulait y tenir aucun rôle. Et elle précisait que le Chargé d’affaires se réunissait avec des membres de tous les secteurs sociaux, y compris des ministres, des élus, des sportifs, des artistes, des journalistes et d’autres… et que ceci n’impliquait ni conspiration, ni ingérence, ni menées contre le gouvernement »[8].

Après avoir mis en scène et interprété ce boniment, les plus hautes autorités de l’État semblent déjà l’avoir oublié. C’est tout juste si le Chargé d’affaires des États Unis sera convoqué après le referendum[9].  Il est possible que l’ampleur du scandale et ses retentissements dans l’opinion les aient amenés à renoncer à cet expédient dévalué dans le contexte actuel d’opposition croissante aux visées gouvernementales et à son personnel.

Maintenant, en effet, les manifestants s’en prennent directement à Evo Morales. Des centaines d’étudiants de Universidad Pública de El Alto (UPEA) ont défilé en scandant le slogan « Evo, Zapata, devuelvan la plata » (Evo, Zapata, rendez l’argent)[10]. D’autres protestataires, non dépourvus d’humour, massés sur la place centrale de Santa Cruz, ont organisé un Zapatazo. Ils se sont appliqués à lancer des chaussures (zapatos) de femmes sur une grande pancarte à l’effigie d’Evo Morales au-dessous de laquelle il était écrit : « Para muestra una zapata [11]». Ils entendaient montrer ainsi leur hostilité à la manière dont le chef de l’État tripatouille (manipule) la Constitution et salit l’image de la femme[12].

Dans la débandade, pour sauver son image, Evo Morales vient de décliner toute responsabilité  dans les affaires de corruption qui l’éclaboussent, et dans le même élan il accuse ses ministres : ce sont eux qui gèrent les contrats, clame-t-il, moi je me contente de leur attribuer  un portefeuille.  Il est aussi entrain de lâcher la mère de son enfant  dont il répète qu’il l’a perdue de vue depuis 2007. Quand on lui demande comment il explique qu’elle soit si riche, il s’exclame : « C’est son problème. Qu’on instruise son dossier ! (que investiguen) »[13]. Et il croit bon d’ajouter « si c’était une fonctionnaire, elle serait en prison »[14].

*

Au terme de la première année de présidence d’Evo Morales, fin 2006, j’avais écrit les quelques lignes qui suivent sur l’usage réitéré, et visiblement calculé, que lui et son gouvernement faisaient de la menace de complot à son égard. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, le chef de l’État bolivien a rejoué plusieurs dizaines de fois le rôle de l’Indien victime et monté des scénarios, plus ou moins vraisemblables, étayés si possible par quelques faits ou propos d’opposants, pour accréditer la réalité de la conspiration. Mais on vient de le voir, ce qui marchait par temps de fortes audiences et de grandes espérances semble laisser indifférent aujourd’hui.

evo-morales evo-morales

 

 

 

 

 

Le procédé de la victimisation

Il ne se passe guère de mois sans qu’Evo Morales ne fasse état de la découverte d’un complot visant son gouvernement ou sa personne. Selon un décompte du journal La Razón du 12 octobre 2006, il en aurait annoncé huit depuis le début de son mandat, mais jusqu’à ce jour aucune preuve tangible n’a été apportée à l’appui de ces révélations. Une telle antienne ne peut être mise uniquement sur le compte de la paranoïa du président, fût-elle réelle : on se souvient, en effet, qu’à peine élu, craignant pour sa vie, il proposa de partager la résidence présidentielle avec son Vice-président et les présidents des deux chambres. C’est une entreprise délibérée de communication et de mobilisation, afin de cibler l’ennemi à combattre, d’éliminer des adversaires et de resserrer les rangs de ses troupes. Le chef de l’État en retire en outre la sympathie voire la commisération dévolue aux victimes.

Ces alarmes de complot sont généralement lancées dans des moments de relative difficulté, ou de faiblesse du gouvernement. Et la fausse information est matraquée par tous les moyens de la propagande officielle. Ce fut  le cas en octobre 2006 au moment de l’affrontement meurtrier de Huanuni (16 morts et une soixantaine de blessés) entre les salariés de la compagnie nationale minière de Bolivie (COMIBOL) et les coopérateurs miniers qui se disputaient les filons de la plus riche mine d’étain en exploitation du pays.

Les soupçons d’une utilisation politique de la menace de complot sont encore renforcés par le fait que l’annonce de la conspiration en cours, ou à venir, est relayée par Hugo Chávez,  quand elle n’est pas lancée par lui. Dès l’entrée en fonction d’Evo Morales, Hugo Chávez  prévient que les Etats-Unis sont sûrement déjà en train de conspirer[15], et il assure son ami qu’il soutiendra le gouvernement légitime de la Bolivie, et qu’il volera à son secours en cas de besoin.

Les cerveaux du complot sont à l’étranger, principalement aux « États-Unis » où conspirent « les gringos » et leurs alliés, « les transnationales », « les entreprises pétrolières » ; en Bolivie, ils sont relayés par « les oligarques », « les k’aras » (Blancs) ou, plus précisément les « secteurs d’entreprise liés au latifundio et aux grands propriétaires terriens », «  le noyau (rosca) de quelques familles », « les autorités des  Comités civiques » ou «  les préfets de l’opposition ».

La première mise en scène d’une conspiration date du 6 février 2006. Evo Morales accuse certaines transnationales du pétrole de vouloir la perte de son gouvernement, à la suite de « révélations » du président vénézuélien, confirmées par des membres du haut commandement militaire et des concitoyens « patriotes »,[16]. Il disposerait de photos concernant des transports d’armement. Il aurait ordonné à la police et à l’armée d’enquêter. Son ministre des hydrocarbures se déclare surpris et fait même état d’une attitude plutôt conciliante des entreprises pétrolières à l’égard de la nouvelle politique du gouvernement. En revanche, le ministre de la défense confirme les propos du président.

Le chef d’État lance cette information à l’occasion d’une réunion de dirigeants paysans de la fédération syndicale paysanne Tupak Katari de La Paz. Il appelle ses auditeurs à unir leurs forces à celles du gouvernement pour faire face à ces « menaces de déstabilisation ». Le Vice-président Garcia Linera déclare quant à lui : « Les entreprises pétrolières et les gringos vont faire pression » ; « il faut se mobiliser contre les oligarques qui veulent porter préjudice (hacer daño) au gouvernement du frère Evo Morales ».

Les entreprises pétrolières démentent et réclament que des preuves soient avancées pour étayer ces affirmations, tandis qu’un dirigeant de la Centrale Ouvrière Bolivienne s’interroge : « Ne s’agit-il pas d’un rideau de fumée pour empêcher les travailleurs de contester (reclamar) ? ».

Comme on le voit, toutes les pièces de la mise en scène sont en place ; tout juste peut-on noter une légère cacophonie au sein du gouvernement qui ne se répètera pas par la suite. Et même si les accusés nient fomenter un quelconque complot, et si quelques secteurs de l’opposition populaire non ralliés au pouvoir dénoncent  une manœuvre, leurs voix ne pèsent pas lourd.

Le dernier golpe de l’année 2006  est dévoilé par le président, le 19 décembre, alors qu’il préside une cérémonie de promotion d’officiers au collège militaire de La Paz. « Il y a des gens dans des véhicules suspects, diplomatiques, qui sortent des maisons d’un ex-général de l’armée de terre » leur annonce-t-il. En conséquence, il est nécessaire d’ « identifier les ennemis internes, les sectaires, les régionalistes, les séparatistes qui cherchent à écarteler (descuartizar)  notre mère la Bolivie » ; et il appelle les Forces armées et le peuple à défendre l’intégrité nationale, car « diviser la patrie est une trahison du peuple bolivien ». Les préfets des départements de Santa Cruz, Tarija, du Beni et du Pando qui veulent récupérer le pouvoir et dézinguer l’Indien (tumbar al indio) sont responsables de la déstabilisation interne[17].  Quelques heures plus tard, le 22 décembre, face à un rassemblement de paysans à Ayo Ayo (La Paz), il dit craindre un coup d’État des entrepreneurs et des éleveurs de Santa Cruz[18]. Hugo Chávez lui fait écho affirmant que le chef de l’État bolivien est la victime d’une « conspiration de l’Empire » qui cherche à l’abattre ; en conséquence, il appelle les gouvernements de la région « à appuyer le gouvernement légitime de la Bolivie »[19].

Cette série d’accusations intervient alors que le gouvernement fait face à une longue grève de la faim en faveur du respect de la loi concernant les modalités de prise de décision au sein de l’assemblée Constituante. Les grévistes protestent contre les élus du MAS qui cherchent à faire approuver les articles de la nouvelle Constitution à la majorité absolue, et non à celle des deux tiers comme cela est inscrit tant dans la Constitution que dans la loi de convocation de la Constituante.

De plus, le 15 décembre, dans les quatre capitales des départements de l’Orient bolivien des rassemblements (cabildos abiertos) réunissent un million de personnes pour promouvoir  la mise en vigueur d’un statut d’autonomie départementale. Les habitants de Santa Cruz  pensaient avoir gagné cette autonomie lors du referendum d’autonomie (reférendum autonómico) de juillet 2006 (71% de voix pour).  Mais leurs représentants  craignent que l’assemblée Constituante, qui s’est  auto-déclarée “originaire” et “plénipotentiaire”,  n’invalide ce résultat. Et ce sentiment est partagé par les représentants des autres départements favorables à l’autonomie, le Pando, le Beni et Tarija, qui conforment  avec Santa Cruz la "Demi-lune" orientale du pays.

*

La Constitution sera adoptée à la majorité, non pas à Sucre où la population y était hostile et où des heurts sanglants avaient fait des victimes, mais dans la ville d’Oruro, sous haute protection. L’autonomie départementale sera concurrencée par d’autres  inscrites dans la Constitution (régionale, municipale, indigène). Toutes sont finalement des coquilles vides. Le gouvernement  “du changement”,  centralisateur et clientéliste,  ne conçoit la décentralisation que sous la forme d’une fragmentation permettant une domination sans partage du pouvoir exécutif.

 


[1] Carlos Valverde confirme qu’il  a bien rencontré ces personnes, le jour dit à l’hôtel Los Tajibos de Santa Cruz, pour parler de son dernier livre : “Coca, territorio, poder y cocaína”.  

[2] http://www.lostiempos.com/diario/actualidad/nacional/20160216/evo-a-eeuu-no-vamos-a-perdonar-la-conspiracion_333138_740657.html

[3] http://www.oxigeno.bo/node/14797   L’ambassadeur des États Unis a été expulsé en 2008. Depuis lors, les deux pays n’ont plus d’ambassadeur. Les États Unis sont représentés par le chargé d’affaires  Peter Brenann  nommé à La Paz en juin 2014.

[4] http://www.oxigeno.bo/node/14773

[5] 16 février 2016   http://www.eldeber.com.bo/bolivia/denuncian-embajada-eeuu-operar-pais.html

[6] http://www.eldia.com.bo/index.php?c=&articulo=Quintana-dice-que-Valverde-es-agente-encubierto-de-EEUU-y-que-juntos-montaron-el-caso-CAMC&cat=150&pla=3&id_articulo=191906

[7] http://www.eldia.com.bo/index.php?cat=1&pla=3&id_articulo=191903

[8] http://www.oxigeno.bo/node/14773

[9] http://www.la-razon.com/nacional/animal_electoral/Gobierno-convocara-Brenann-luego-referendum_0_2438756136.html

[10] http://www.erbol.com.bo/noticia/politica/17022016/marcha_de_la_upea_evo_zapata_devuelvan_la_plata

[11] L’expression n’est pas facile à traduire. Je propose : «une chaussure à titre de rappel ». Mais il y a sûrement beaucoup mieux.

[12] http://eldia.com.bo/index.php?cat=1&pla=3&id_articulo=191874

[13] http://eju.tv/2016/02/evo-pasa-responsabilidad-ministros-zapata-caso-trafico-influenciascamc/

[14] http://eju.tv/2016/02/evo-sobre-gabriela-zapata-%C2%93si-fuera-funcionaria-del-gobierno-a-la-carcel-pero-no-es-funcionaria%C2%94/

[15] Los Tiempos, 11 janvier 2006.

[16] ERBOL, 8 février 2006.  

[17] La Razón, 20 décembre 2006.

[18] El Mundo, 23 décembre 2006.

[19] ERBOL, 23 décembre 2006.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.