Evo Morales, docteur honoris causa

Quand l’Université cautionne la propagande politique. Alerte à la mythologie !

Avec un sens aigu de l’à-propos, et la rigueur qui la caractérise, le 19 septembre 2011, l’Université de la Havane délivre le titre de docteur honoris causa en sciences politiques à Son Excellence Evo Morales, président de l’Etat plurinational de Bolivie, pour sa contribution essentielle et avisée à la préservation de l’environnement et sa promotion d’une culture de la vie en défense des pauvres[1]. Dans son apologie, le docteur Thalía Fung Riverón, professeur émérite et présidente de la Sociedad Cubana de Investigaciones Filosóficas, souligne les efforts de l’impétrant « en faveur de la défense de la Mère Terre, et son appel à un équilibre nécessaire et inévitable entre l’homme et la nature qui suppose une véritable révolution de la pensée ». Ce dithyrambe est déclamé alors même que depuis un mois les indigènes qui peuplent le Parque Nacional Isiboro-Sécure ont entrepris une longue marche vers La Paz pour empêcher la construction d’une route qui couperait en son milieu leur territoire protégé – une réserve naturelle[2].  

Avec la même rigueur et le même sens de l’à-propos, l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA) vient à son tour de délivrer cette distinction prestigieuse au savant Morales, à l’unanimité des membres du conseil d’administration, au prétexte que sa politique « …s’inscrit dans une démarche continentale équilibrée et prône l’instauration en Bolivie du « buen vivir ». Ce concept ne peut être traduit par le « vivre bien » et doit plutôt être rendu par la « vie bonne », celle qui met en harmonie les différents êtres vivants et la terre (la Pacha Mama), proscrit les inégalités, promeut le partage, le respect de la nature, s’appuie sur la démocratie communautaire, la recherche du consensus.

Le « buen vivir » est un concept plus qualitatif que quantitatif, que l’on pourrait résumer par la formule : plus de liens que de biens. Le "buen vivir" considère qu’un développement incontrôlé pourrait menacer lentement la vie communale et culturelle des communautés indiennes. Souvent associé au « buen vivir », l’écosocialisme place au centre de ses préoccupations l'équilibre écologique et l'équité sociale. Les problèmes environnementaux ne peuvent être dissociés de problèmes sociaux et vice-versa. Ainsi, l'eau doit être un bien commun, générer des énergies "propres" et constituer une priorité autant que les services de base: l’éducation, la santé et le respect de la diversité culturelle, linguistique et ethnique »[3].

Lors du premier mandat d’Evo Morales (2006-2009) un avocat de la défense  aurait pu plaider l’illusion romantique de la mise en place des conditions d’un avenir meilleur par l’accession d’un pauvre indien à la présidence.  Beaucoup s’y sont laissé prendre, même si d’emblée un brin de lucidité aurait dû inciter à la méfiance. Mais maintenant ! Qu’est-ce qui peut bien pousser des universitaires à cette reconnaissance et à la diffusion d’un dossier de presse calqué sur les livrets de propagande du gouvernement à tel point éloigné de la réalité des faits?

Avec  Louis Mercier Vega [4], je m’élève contre  la confusion entretenue par les intellectuels de gauche ou « progressistes » entre « partis et groupements parlant au nom des opprimés, et opprimés mêmes », et je déplore le dédain des chercheurs et des analystes pour l’enquête de terrain, et leur rejet de la mise en lumière des faits qui mettraient à mal certains beaux édifices révolutionnaires – ou du moins  prétendus tels.  Il importe que le langage révolutionnaire officiel  ressassé et répercuté par les medias soit systématiquement confronté à la réalité des réalisations et des pratiques politiques, notamment pour ce qui concerne les rapports entre les différentes institutions officielles et les classes sociales –  les plus démunies en premier.  Il est vital de se battre pour produire l’intelligibilité des sociétés à même d’engendrer les prises de responsabilités individuelles et collectives qui  conduisent  à des démocraties pleines, où la participation citoyenne est effective

Je plaide donc pour des analyses de sciences sociales indépendantes par des chercheurs indépendants choisissant  tout seuls leurs « problèmes, tout en interpellant les rois et en s’adressant aux collectivités » afin de constituer un « appareil de renseignement collectif »[5]  quand bien même les résultats en seraient désagréables et conduiraient à désenchanter le monde[6].

J’ai déjà montré dans mes livraisons précédentes[7] ce qu’il en était réellement de la défense de l’environnement en Bolivie  et du sort des personnes qui vivent dans les zones déboisées ou polluées, pour la plupart classées indiennes dans la nomenclature bolivienne officielle. Mais on peut et on doit faire aussi la démonstration  de l’écart entre la débauche publicitaire du gouvernement et ses agissements  dans tous les domaines de son exercice d’autant que l’exécutif a concentré tous les pouvoirs : militaire et policier, fiscal comme il se doit, mais aussi parlementaire puisqu’à la suite d’élections  manipulées  il dispose d’une majorité des deux tiers au parlement,  et judiciaire après une élection grossièrement truquée des hauts magistrats. Par des dispositifs légaux (faciles à instaurer avec une assemblée aux ordres), le chantage, l’intimidation, la répression,  les opposants sont poursuivis emprisonnés ou exilés, la justice bafouée, les media muselés, les ONG harcelées…  

Quelques semaines avant la cérémonie paloise, un groupe d’intellectuels étrangers de renom pour la plupart universitaires, ayant soutenu activement le régime à ses débuts, s’étaient émus dans une pétition publique de la menace de fermeture de plusieurs ONG[8]. Ils y voyaient « une grave restriction des droits civils et notamment des libertés d’expression et d’association et, par conséquent,  un recul considérable pour la démocratie bolivienne »[9]  Cette attaque en règle contre des organisations ayant le tort de produire des connaissances sur la réalité bolivienne et de dire le vrai, avait déjà suscité la protestation des groupements et syndicats de la presse et des médias, d’Amnesty international et de  Human rights watch , de la communauté européenne en la personne de son représentant en Bolivie, et même du Rapporteur spécial de  l’ONU qui s’ était indigné de ce que la législation  bolivienne  régulant les ONG du pays violait le droit international[10].   C'est dire si les universitaires palois ne peuvent plaider l'ignorance[11]. La persécution contre les ONG a débuté lors du second mandat d’Evo Morales. Elle s’est accentuée en 2011 après la 8ème marche indigène de Bolivie « Pour la défense du territoire, de la vie et des droits des peuples indigènes »;  et elle a d’abord visé les ONG qui l’avaient soutenue, dont les associations écologistes.

Et puis en  décembre 2013 l’ONG IBIS qui administrait la coopération danoise fut chassée de Bolivie. Elle avait le tort de prendre au mot la Constitution du pays et d’enseigner aux populations que tout projet d’équipement et d’exploitation d’envergure du territoire devait donner lieu à une enquête préalable auprès des personnes concernées. Aux dires du Président et du Vice-Président, elle conspirait. Autrement dit, le gouvernement danois conspirait contre le chef de l’Etat plurinational. Qui peut croire une accusation aussi grotesque ?

Le jour où le masque progressiste du caudillo  tombera définitivement, que restera-t-il de cet argumentaire et du cérémonial de Pau? Le ridicule et la médiocrité d’une université se laissant aller à la flagornerie politique.  Et par conséquent, le discrédit.

Il n’est pas exceptionnel que des universités aient à se repentir, quelques années plus tard, d’avoir un peu légèrement galvaudé des honneurs, décernés à des personnages peu recommandables. L’exemple de Mme Ceaucescu, doctorée par l’université de Nice (et par bien d’autres universités dans le monde de Téhéran au Yucatan) ou  celui du doctorat que l’Université de Lausanne a décerné à Mussolini en 1937 sont là pour en témoigner. 

 


[1] www. invasor.cu, 19 septembre 2011.

[2] Pour plus de détails sur la lutte des Indiens du TIPNIS, voir le billet précédent Pachamama bolivienne, bis repetita placent.

[3] http://www.univ-pau.fr/live/recherche/compences-expertises/distinctions-honorifiques/evo-morales

[4] La révolution par l’Etat. Une nouvelle classe dirigeante en Amérique latine,  Petite bibliothèque Payot, 2015.

[5] Wright Mills, L’imagination sociologique, François Maspero, 1967, p.191.

[6] Max Weber, Le savant et le politique, Paris 10/18, p.83.

[7] Pachamama bolivienne , bis repetita placent. Voir aussi : Indianisme et écologie dans les pays andins : dispositif légal, discours officiels et mobilisations, Problèmes d’Amérique latine, 2010/2, 76. https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=PAL_076_0095

[8] Dont la Fundación Tierra spécialisée dans les problèmes d’agriculture et d’environnement. http://www.ftierra.org/

[9] http://www.paginasiete.bo/nacional/2015/8/13/intelectuales-mundo-califican-amenazas-contra-como-gesto-autoritarismo-intolerancia-66457.html

[10] http://www.lostiempos.com/diario/actualidad/nacional/20150529/onu-ley-de-ong-de-bolivia-vulnera-derechos_303270_670385.html

[11] Il est au demeurant très facile de s’informer. Il suffit de consulter les sites des ONG traitant des questions paysannes et d’environnement : http://www.lidema.org.bo/; http://www.fobomade.org.bo/ ; http://www.ftierra.org/; http://cejis.org/; http://www.cipca.org.bo/  entre autres.

 

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