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Billet de blog 20 septembre 2016

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Le guérillero, le général et le cocalero : Ernesto Guevara, Gary Prado, Evo Morales 3

Gary Prado Salmón, l’officier bolivien qui a capturé Ernesto « Che » Guevara, est inculpé de « terrorisme et de soulèvement armé ». Il est placé en résidence surveillée, et son procès a commencé il y a six ans

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3 L’échec de la guérilla du « Che ». L’analyse de l’officier bolivien qui l’a capturé : Gary Prado Salmón

Elisabeth Burgos

Resumen

Pronto habrá transcurrido medio siglo de la derrota del intento guerrillero de Ernesto “Che” Guevara en Bolivia. La bibliografía que ha inspirado es amplia y de calidad diversa. Los autores extranjeros se han centrado en la biografía del líder del movimiento guerrillero, convertido en mito planetario. Salvo pocas excepciones tanto los admiradores como los detractores, se rigen por el afecto, la sensibilidad o la convicción, la ausencia de objetividad es notable. La otra ausencia más notable aún, es el país; el teatro de operaciones en donde se desarrolló la acción: determinante en el desenlace de los hechos. El papel de Bolivia como simple teatro de operaciones, tal y como fue decidido por Guevara y La Habana, ha sido admitido por los autores que han escrito sobre el tema, como un hecho sin consecuencias.

Sólo las obras de autores bolivianos, - tanto los oficiales responsables de las operaciones militares, como los periodistas que cubrieron las operaciones -, se centraron en la narrativa y en la complejidad del escenario en el que se desarrollaron los hechos. Entre estas,descuella por su objetividad, su calidad de obra de investigación, de racionalidad profesional, La Guerrilla Inmolada, del general Gary Prado Salmón publicada en 1987. Es de lejos la más completa de la serie publicada por los oficiales bolivianos sobre la experiencia de la contra guerrilla de 1967. De redacción impecable, el autor demuestra su sólida formación intelectual, consciente de que se trata de un acontecimiento mayor de la historia militar boliviana, y haciendo gala de su profesionalismo como militar, sitúa en el contexto social, geográfico, histórico, el teatro de operaciones en el que se desarrolló la guerrilla y así explicar las razones de su fracaso.

La vision des guérilleros

La chronique de la mise en place du projet de guérilla castriste en Bolivie, les péripéties de son déroulement dans les gorges du rio Ñancahuazú, et les détails de son échec, ont été contés dans de nombreux ouvrages, principalement inspirés par des documents ou des témoignages des guérilleros. Cette documentation est riche d’enseignements sur l’application pratique de la théorie du « foco », sur  le déroulement de la guérilla et les dures épreuves qu’ont dû affronter ses combattants pendant la phase d’installation (asentamiento) ; une période cruciale dont dépend la survie du groupe qui, selon la doctrine militaire mise au point par Guevara, est destinée à conforter le noyau initial de la future armée révolutionnaire. Ce noyau, ou avant-garde, doit en effet gagner l’appui de la population paysanne environnante pour devenir autonome du point de vue logistique, et inciter des combattants autochtones à s’y incorporer.

En revanche, peu a été dit par La Havane sur les raisons de l’échec de la guérilla. Pourtant, la présence de Guevara et la qualité des combattants cubains hautement entraînés, (membres du Comité central, officiers d’élite…) qui l’accompagnaient attestent l’importance qu’accordait Fidel Castro à cette installation d’un foyer révolutionnaire au cœur de la cordillère des Andes ; il avait pour mission de faire passer la lutte révolutionnaire à une «étape supérieure». Selon les vœux exprimés très tôt par le dirigeant cubain, ce foco devait devenir la Sierra Maestra de l’Amérique latine, le détonateur d’une guerre révolutionnaire dans l’ensemble des pays de la région. Son but ultime était de provoquer l’intervention des Ėtats-Unis comme le préconisait le célèbre texte d’Ernesto Guevara publié à La Havane, peu de temps après le début des opérations en Bolivie : « Créer deux, trois, de nombreux Vietnam ! »[1].

Bien que le régime cubain soit intervenu dans l’organisation des autres foyers de guérilla d’Amérique latine – Venezuela, Pérou, Argentine, Colombie, Guatemala – hormis dans le cas du Venezuela[2], jamais il ne s’y était engagé de manière aussi directe avec son élite militaire.

Du côté cubain, l’explication de l’échec du projet bolivien se limite à la version avancée par Fidel Castro dans sa préface au Journal de campagne de « Che » Guevara[3]. C’est la «trahison» de Mario Monje, alors secrétaire général du Parti communiste bolivien (PCB), qui aurait été la cause majeure de la défaite bolivienne, et l’appui des États-Unis aux forces armées boliviennes, en particulier celui de la CIA, aurait fait le reste.

Cependant, pour comprendre le cuisant revers du théoricien de cette forme si particulière d’art de la guerre, considéré à l’époque comme le guérillero le plus expérimenté, et expliquer la seule victoire dont l’armée bolivienne peut se vanter[4], il est indispensable de présenter la vision des vainqueurs.

En dépit de l’impossibilité d’accéder aux archives militaires jusqu’à ce jour, divers témoignages d’officiers ayant orchestré la contre-guérilla, publiés pour la plupart à compte d’auteur à l’occasion du vingtième anniversaire de ces événements, sont riches en données sur les différentes phases de la campagne militaire : les hésitations du début, le redressement opéré par un nouveau commandement, la maîtrise de la communication, le rôle des services de renseignements…[5].

Jusqu’alors la hiérarchie cubaine imputait au manque d’expérience du personnel militaire latino-américain les défaites incontestables des différents fronts de guérilla du continent. Le savoir-faire et l’expérience des guerriers cubains devait remédier à cette situation. La question de l’isolement politique et social des guérillas n’était pas prise en compte dans leurs analyses.

L’armée régulière face la guérilla

Le 4 novembre 1964, le nationaliste révolutionnaire Victor Paz Estenssoro est chassé de la présidence du pays par un coup d’État.  Il est remplacé par une junte militaire menée par le général René Barrientos, son ancien vice-président. La politique d’austérité du nouveau gouvernement qui affecte notamment les mineurs de la compagnie nationalisée (COMIBOL) suscite de vigoureuses  protestations syndicales en mai et septembre 1965. Elles sont réprimées dans le sang. De nombreux mineurs sont licenciés et plus d’une centaine de délégués syndicaux et de leaders de gauche sont expulsés en Argentine. Une loi de Sécurité de l’État est adoptée le 9 septembre 1965.  Elle servira d’instrument légal pour « freiner l’action des groupes armés irréguliers sous forte influence étrangère »[6].

En juillet 1966, une fois matée la résistance ouvrière, Barrientos se fait élire à la magistrature suprême.

Au printemps 1967, et alors que l’existence de la guérilla est maintenant publique, l’agitation sociale repart. Pour couper court à une grève d’enseignants, le gouvernement avance les vacances scolaires d’hiver. Puis, dans la nuit 24 au 25 juin 1967, pour stopper un éventuel soutien des mineurs aux guérilleros, l’armée occupe violemment les districts miniers de Catavi et Siglo XX (les plus riches, les plus peuplés, les plus mobilisés par une avant-garde politique marxiste). En dépit de l’État de siège, les syndicats de mineurs y avaient programmé une rencontre nationale (avec la présence de délégués ouvriers, étudiants, enseignants…) pour réclamer une augmentation de salaires et fixer leur position vis à vis de la guérilla ; il était notamment question d’apporter une aide financière aux combattants sous la forme d’un don équivalent au salaire d’une journée  de travail. L’assaut cause plusieurs dizaines de morts et de nombreux blessés. Il est resté dans l’histoire sous le nom de « massacre de la Saint Jean ».

« Che » Guevara, qui n’appréciait guère les syndicats, qu’il considérait comme des organisations petites bourgeoises principalement motivées par des revendications salariales, mentionne à peine cet événement majeur dans son Journal de campagne : « 24 juin (…) La radio parle des luttes dans les mines. Mon asthme augmente. (…) 25 juin : La radio argentine annonce 87 victimes ; les boliviens en cachent le nombre. Mon asthme continue à augmenter et maintenant il m’empêche de bien dormir »[7].

En 1958, la Bolivie et les États-Unis avaient signé un accord militaire dans le cadre du Military Assistance Program (MAP). Il est renforcé à partir du début des années 1960, lorsque les américains prennent conscience de la volonté de Fidel Castro de diffuser la révolution dans l’ensemble du sous-continent. Il est alors décidé que toutes les promotions d’officiers boliviens irnt compléter leur formation à l’United States Army School of the Americas (USARSA) ou « École des Amériques ».  Si bien qu’en 1966 un nombre important de jeunes officiers boliviens avaient déjà été formés à la doctrine militaire américaine[8]. Mais le haut commandement et l’état-major, composés par des officiers de la génération précédente instruits dans la tradition de la guerre régulière, accordaient peu d’importance aux guérillas rurales.

Bien à tort. Néanmoins, le général Barrientos – à l’époque vice-président de la République –,  afin de faire cesser les violents affrontements entre clans paysans des vallées de Cochabamba attisés par les chefs du MNR, déployait une activité sans relâche pour les persuader de mettre fin à cette guerre fratricide et les amener à signer un traité de paix[9]. Son entreprise est facilitée par ses origines rurales : natif de Tarata, un village emblématique de la région de Cochabamba, au cœur du théâtre de la « champa-guerra »[10], Barrientos a pu déployer son activité de séduction en s’exprimant parfaitement en quechua.

Ratifié en novembre 1963, ce traité est connu sous le nom de Pacte militaire-paysan (PMC), car les Forces Armées s’en font les garantes. En signant ce pacte, les principaux dirigeants agraires s’engageaient à « ne pas permettre l’entrée des dirigeants communistes dans les syndicats » et à « défendre les valeurs nationales traditionnelles »[11]

Si le nerf de la guerre est l’argent, celui de la paix peut l’être également. C’est en grande partie grâce aux fonds octroyés par les Ėtats-Unis à l’armée bolivienne depuis 1962 pour financer l’Acción Cívica de las Fuerzas Armadas (ACFA), (programme déployé dans le cadre de l’Alliance pour le progrès[12]), que le militaire autrefois craint, est devenu l’ami du paysan. Cet argent a permis la participation des militaires au développement des zones rurales pour répondre à des besoins urgents : la construction de chemins, d’écoles, de postes de santé, l’installation de lignes électriques, le creusement de puits d’eau potable…

Le général Barrientos s’est ainsi constitué une clientèle politique[13] précieuse au moment du déclenchement de la guérilla. La Confédération nationale des syndicats paysans (CNTCB) a manifesté sa solidarité avec l’armée et son rejet de la guérilla par un communiqué public. Puis elle a fait preuve d’une fidélité sans faille à son égard durant les six mois de la campagne militaire.

L’analyse du général Prado

Le jeune capitaine Gary Prado, à la tête de la compagnie « B » du bataillon d’assaut (Ranger) du Régiment Manchego a réalisé l’exploit de mettre hors combat le dernier réduit rebelle actif et de capturer Ernesto Guevara, le 8 octobre 1967. Habité par un fort sentiment institutionnel et investi d’un indéniable sens de l’honneur militaire, il a remis vivant le célèbre guérillero à ses supérieurs hiérarchiques.

Illustration 1

Son livre, La guérilla inmolada est de loin l’ouvrage le plus complet de la série publiée par des officiers boliviens relatifs à la contre guérilla de 1967, car il s’appuie sur l’ensemble de la documentation disponible. Doté d’une solide formation intellectuelle, et conscient que cet affrontement est un événement majeur de l’histoire militaire bolivienne, Gary Prado ne se contente pas de transcrire les témoignages et les typiques rapports de service des administrations militaires ;  il les replace dans leur contexte pour livrer son analyse.

Dans son introduction, il annonce son intention de réaliser un travail « sérieux et documenté », loin de ceux des « mercenaires de la plume » qui cherchent à exploiter la figure du célèbre guérillero. Il entend montrer « le revers de la médaille » de la campagne de Ñancahuazú et de La Higuera ; il veut rendre visible le rôle de l’armée et des militaires, « tant dénigrés », car « la passion politique fait perdre la perspective et suscite des erreurs d’appréciation, qui deviennent ensuite des vérités »[14].

Pari réussi. La guérilla inmolada est un véritable travail de recherche de facture académique. Il parvient à faire comprendre qu’Ernesto Guevara ignorait la réalité du pays qu’il avait choisi –  aussi bien historique, géographique que sociale, –  pour devenir le centre de la révolution continentale.

Le livre est divisé en quatre parties. Dans la première, l’auteur aborde le contexte international à partir de l’année 1959, lorsque Cuba commence à jouer un rôle international de premier plan en raison de sa volonté d’étendre la révolution à l’ensemble de l’Amérique latine, et les conséquences qui en résultent dans ses relations avec les États-Unis. Et il énonce l’idée que l’implantation d’un foyer de guérilla en Bolivie s’inscrivait dans les visées continentales de La Havane. Poursuivant sa démarche, il expose la situation politique de la Bolivie et l’histoire très particulière de son armée. On perçoit déjà que l’issue des combats ne dépendra pas seulement des engagements guerriers mais aussi de circonstances historiques et politiques singulières. La deuxième partie décrit la zone des opérations ; un travail minutieux qui explore la région sous tous ses aspects : antécédents historiques, géographie (le relief, l’hydrographie, les voies de communication, les conditions météorologiques, les distances…), caractéristiques psychosociales et ethniques de ses habitants…, autant d’éléments indispensables à connaître avant d’entreprendre une guerre irrégulière, et qu’Ernesto Guevara n’a pas pris en compte.

Il s’attarde sur les conséquences néfastes pour le groupe rebelle de la mort d’Epifanio Vargas, habitant de la zone, qui avait servi de guide à l‘armée lors de la première embuscade. Car Vargas était considéré comme une autorité dans son village, et il était de surcroît membre d’une nombreuse phratrie ; un grand nombre de personnes fut donc affligé par son décès. La plupart des habitants des villages environnants étaient unis par des liens de parenté. Les hommes les plus âgés ayant participé à la Guerre du Chaco contre le Paraguay jouissaient du statut d’anciens combattants (Beneméritos de la Patria) et le récit de leurs exploits suscitait l’admiration et le respect des jeunes. Ils cultivaient un fort sentiment national et voyaient d’un mauvais œil toute intervention armée étrangère ; ce qui était à leurs yeux le cas de la guérilla.

La troisième partie traite de l’aspect militaire et opérationnel proprement dit et occupe la plus grande partie du livre. Documents à l’appui, l’auteur brosse un tableau de l’organisation de l’ensemble de la guérilla, y compris de son réseau de soutien urbain ainsi que de la structure de l’armée régulière. Les opérations militaires et les erreurs de part et d’autre y sont analysées de manière minutieuse et objective.

C’est ainsi que Gary Prado admet les hésitations du haut commandement au moment de l’apparition de la guérilla. Il fait état des erreurs de communication, de la véhémence maladroite du général Barrientos et de ses décisions malencontreuses. Mais selon lui, le principal problème vient de ce que la hiérarchie militaire n’accordait pas une importance fondamentale aux questions de la subversion qu’elle continuait à envisager sous un angle théorique « très superficiel ». Il y avait un clivage entre le personnel subalterne ayant suivi les entraînements à la guerre non conventionnelle, et une structure de commandement qui refusait de  changer le modèle traditionnel, ou ne comprenait pas ce que pouvait signifier l’apparition d’un foyer de guérilla dans le pays. Le haut commandement agissait comme si l’ensemble du continent n’était pas en proie à la vague de violence des mouvements de guérilla, depuis le Guatemala jusqu’à la Cordillère des Andes[15].

C’est au général Alfredo Ovando Candia[16] que Gary Prado accorde le mérite d’avoir su prendre en main la direction de la contre-offensive pour redresser la situation. Depuis des années Ovando préparait son accès au pouvoir patiemment, dans la discrétion la plus absolue, avec la même persévérance dont il avait usé pour rebâtir l’armée, fortement affaiblie à la suite de la Révolution de 1952. Il revenait d’une tournée en Europe où il était allé quêter des investissements destinés à la construction d’une fonderie d’étain – le principal minerai extrait par la Bolivie à cette époque. Son succès auprès de la République fédérale d’Allemagne, lui avait valu un accueil enthousiaste de la population qui l’attendait avec des arcs de triomphe dressés le long du parcours de l’aéroport d’El Alto à la ville de La Paz, comme l’attestent les journaux de l’époque.

Gary Prado reconnaît au Commandant en chef des FFAA, « à son autorité, à sa sérénité et à sa capacité de commandement » d’avoir apaisé les esprits militaires, si bien que « le président Barrientos et le haut commandement ont cessé d’agir sous le coup de l’impulsion. »[17].

Illustration 2

De fait, du 23 mars 1967 jusqu’au début juin, la guérilla avait l’initiative des hostilités. Mais le 15 juin, selon les propos du colonel, Luís Reque Terán[18]», nommé le 5 juin commandant de la IVe division[19],  l’opération « Cynthia » amorce une deuxième phase dans la campagne. Ayant assimilé l’expérience de trois mois d’hésitations et de défaites, l’armée admet la nécessité de conduire la bataille selon les canons de la guerre irrégulière, en adoptant ses tactiques. La IVe et la VIIIe divisions, sous le commandement du colonel Joaquín Zenteno Anaya[20], toutes deux basées à Camiri, dans la zone des opérations, commencent à opérer de manière  coordonnée. D’après le colonel Reque Terán, les premiers succès des guérilleros tenaient au fait que les unités locales manquaient d’autonomie et dépendaient d’ordres en provenance du commandement central basé à La Paz : « On répétait l’erreur de la guerre du Chaco, de prétendre diriger les opérations militaires à des centaines de kilomètre de distance »[21].

Au fil du temps, l’armée est parvenue à obtenir des informations à l’aide d’espions disséminés dans la région, et grâce aux guérilleros déserteurs et prisonniers.  En conséquence, la IVe division a pris conscience de la nécessité d’adopter des méthodes semblables à celles de la guérilla. Si bien qu’elle a organisé un groupe de civils placé sous le commandement d’un sous-lieutenant. Mêlés aux paysans, les membres du groupe se déplaçaient dans la zone afin de recueillir des informations et de détecter les traces des guérilleros. Il leur arrivait de procéder à des opérations rapides de type commando.

Le général Gary Prado admet que la coordination des actions de la IVe et de la VIIIe division s’est avérée très rentable, mais il pense que la guérilla, a manqué d’audace pour réaliser un coup de main spectaculaire. Elle aurait pu facilement arrêter le train qui faisait tous les deux jours le trajet depuis l’Argentine. Ce coup de main lui aurait permis de montrer la vulnérabilité d’un gouvernement incapable de garantir la circulation des citoyens et des marchandises. L’armée aurait été obligée de déployer des forces militaires afin de protéger cette unique voie de communication entre Yacuiba (ville frontière) et Santa Cruz, dispersant ainsi les effectifs destinés à combattre la guérilla. Au lieu de cela, les guérilleros abandonnent la contrée, et s’enfoncent dans une aire où, non seulement ils ne posent pas de problèmes au gouvernement, mais au contraire aggravent leurs problèmes de ravitaillement et de survie ; preuve évidente de leur  « absence de perception et de connaissance de la réalité socio-économique régionale».

Illustration 3
Ernesto Guevara alias Adolfo Mena

Dans la quatrième partie du livre, pour creuser la question de l’échec de la guérilla de Ñancahuazú, le général Gary Prado adopte le cadre théorique élaboré par Guevara dans son célèbre ouvrage La guerre de guérillas (1960) et dans son article « La guerra de guerrillas : une método » (1963).  Il fait la démonstration des manquements de Guevara à sa propre théorie, ce qui d’après lui, outre l’ignorance du nationalisme bolivien et de son idiosyncrasie, est la principale raison de la déroute rapide de la guérilla.

Il éclaire en outre un point important qui a toujours intrigué : l’entêtement du gouvernement à dissimuler, voire à nier, la présence de « Che » Guevara à la tête de la guérilla. La décision de l’admettre n’a été prise qu’après « avoir eu la certitude que la guérilla avait été neutralisée, que l’opinion publique était en majorité contre, et que les protestations des étudiants et des mineurs avaient été contrôlées[22] ».

Le livre est complété par de riches annexes : la liste complète des guérilleros, pseudos, date et lieu du décès, idem pour les militaires, les morts (49) et les blessés, ainsi que neuf cartes des différentes zones d’opérations et des déplacements effectués par la guérilla.

Conclusion

Avec le recul, on s’étonne de l’amateurisme de l’entreprise de guérilla rurale du plus renommé des combattants de la révolution cubaine en regard de son ambition : créer un autre Vietnam en Amérique du sud.

Le choix d’un pays qui avait  connu une des réformes agraires les plus radicales d’Amérique latine n’était guère judicieux. Dans son journal, le « Che » s’étonne  de l’absence d’appui des paysans. En fait, il n’a pas pris la mesure de l’ampleur de la réforme agraire mise en œuvre par le MNR (qui a multiplié les petits propriétaires parcellaires organisés en syndicats), et n’a pas compris l’importance du Pacte militaire-paysan (PMC) qui garantissait les acquis de cette réforme. Si bien que non seulement les paysans n’ont pas rejoint la guérilla, mais encore les syndicats paysans de la vallée de Cochabamba se sont proposés pour aller la combattre. L’armée a décliné cette offre jugée risquée et encombrante.

L’élection du terrain des combats n’était pas plus avisée : une zone très accidentée sans grandes ressources alimentaires avec une population rurale peu nombreuse, liée par des relations de parenté, et hostile aux étrangers car elle gardait le souvenir du traumatisme causé par la guerre du Chaco[23]. En conséquence, – et selon Gary Prado c’est la faute la plus grave et la plus inexplicable – le groupe commandé par Ernesto Guevara n’est pas parvenu à franchir l’étape initiale d’installation et d’implantation en dépit du succès de ses deux premières embuscades piégeant une armée prise de court. Il n’a pas pu profiter de cet avantage, car il a été contraint de consacrer le plus gros de son énergie à affronter cet environnement hostile. Le manque de relais parmi les paysans a engendré des difficultés de ravitaillement pendant les six mois des opérations militaires.

Ses alliés potentiels les plus sûrs, les mineurs syndiqués des mines nationalisées (le PCB contrôlait les plus importantes, notamment SigloXX-Catavi, en dépit d’un fort noyau trotskyste) ont été placés sur la défensive (dès 1965) puis neutralisés (en 1967). De plus, le PCB a fait défection au dernier moment parce que son secrétaire général, Mario Monje réclamait le commandement des opérations au nom de sa condition de Bolivien[24] ; une option inacceptable pour Ernesto Guevara.

En revanche, l’armée, d’abord surprise, a mis à profit les enseignements des entraînements à la contre guérilla dispensés par les instructeurs nord-américains tant pour ce qui concerne le commandement que les opérations sur le terrain. Son armement moderne (lui aussi dispensé par les États-Unis) et son écrasante supériorité numérique ont fait le reste. Il n’y a jamais eu plus de 44 guérilleros combattants.

La victoire militaire sur la guérilla a fait de l’armée bolivienne un acteur politique incontournable, et assuré sa présence à la tête du pays pour une longue période. Elle a également été un facteur d’instabilité car le fait de gouverner a creusé des fissures profondes au sein d’un corps militaire porté à régler ses différents par des mutineries et des coups d’État. Les différentes tendances de la gauche bolivienne se sont elles aussi divisées et affaiblies, notamment le Parti communiste ; accusé de trahison, il s’est enfermé dans un mutisme honteux.


[1] «Mensaje a los pueblos del mundo a través de la Tricontinental », publié le 16 avril 1967 à La Havane, sous la forme d’un supplément à la revue Tricontinental, organe du secrétariat exécutif de l’Organisation de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAL). Ce texte est considéré comme letestament politique d’Ernesto «Che» Guevara.

[2] L’intervention cubaine au Venezuela a donné lieu à deux débarquements de troupes armées. Le premier, le 24 juillet 1966, comprenait quatorze hauts gradés de l’Armée cubaine (FAR) parmi lesquels le général Arnaldo Ochoa ; il était commandé par Luben Petkoff, l’unique Vénézuélien du groupe. Le second eut lieu en mai 1967. Connu sous le nom de Débarquement de Machurucuto il coïncide avec  le début de la guérilla de «Che» Guevara en Bolivie. Parmi les Cubains membres de l’élite militaire se trouvaient : Ulises Rosales del Toro, Raúl Menéndez Tomassevich, et les  capitaines Silvio García Planas et Harley Borges.

Voir mon article: http://www.cubaencuentro.com/internacional/articulos/el-primer-desembarco-36430

[3] Ernesto »Che »Guevara, Journal de Bolivie, Paris, Paris, François Maspero, 1999.

[4] La Bolivie a perdu toutes les guerres qu’elle a engagées : « Guerre du Pacifique » (1879-1880), « Guerre de l'Acre » (1898-1903) et « Guerre du Chaco » (1932-1935). La première a entraîné la perte du littoral de l’océan Pacifique gagné par le Chili ; à la suite de la seconde une large frange amazonienne a été concédée au Brésil ; et, en conséquence de la troisième, une large partie du Chaco est devenue Paraguayenne.

[5] Voici les principaux : Général Gary Prado Salmon, La Guerrilla Immolada, Testimonio y análisis de un protagonista, Editorial Punta y Coma S.R.L., Santa Cruz, 1987 ; Général  Mario Vargas Salinas, El Che, mito y realidad, La Paz, Sepa editores ;général Eduardo Galindo Granchant, Cronicas de un soldado, cuando nos enfrentamos al Che, Cochabamba, à compte d’auteur ,2001 ; Général Luís  Reque Terán,  La camapaña de Ñancahuazú. La Guerrilla del « Che » vista por el Comandante de la IV división del Ejército boliviano, (sans référence d’éditeur), La Paz, 1987.

Voir aussi : http://www.chebolivia.org/?start=8

Le général Prado est l’auteur de trois autres ouvrages relatifs à l’armée bolivienne :

Poder y Fuerzas Armadas, 1949-1982La Paz, Cochabamba,  Editorial Los Amigos del libro, 1987 ;

(en collaboration avec Edgar Claure), Han secuestrado el presidente, La Paz, Los Amigos del libro, 1990 ;

Defiendete, Gary Prado: Anecdotario. Santa Cruz de la Sierra, Reflejos Editores, 1994.

[6] Général Gary Prado Salmon, La Guerrilla immolada…, p.23.

[7] Le Diario del Che en Bolivia, fut  publié pour la première fois le 1 juillet 1968.Ernesto “Che” Guevara, Journal de Bolivie, François Maspéro, Paris, 1999, p., 203.

[8] Gary Prado, op. cit, et Thierry Noel, “La génération des jeunes officiers issus du collège militaire Gualberto Villarroel : l’armée bolivienne, 1952 –  1985 ” (Thèse doctorat, Université Paris 7—Diderot, 2007),

[9] Le jeune officier Gary Prado participe à cette entreprise.

[10] Dandler Jorge, “La ‘Champa Guerra’ de Cochabamba: Un proceso de disgregación política”, pp.

245-275.in Calderón, Fernando y Dandler, Jorge, compiladores, Bolivia: la fuerza histórica del campesinado, Instituto de Investigaciones de las Naciones Unidas para el Desarrollo Social, UNRISD, Suiza, Informe No. 85.3, segunda edición revisada, 1986.

[11] Gary Prado, op.cit. p. 19.

[12] William H. Brill, Military Intervention in Bolivia: The Overthrow of Paz Estenssoro and the MNR. Washington DC: Institute for the Comparative Study of Political Systems,1967.

[13] Gary Prado, op.cit. p. 19.

[14] Gary Prado, op.cit., p. 3.

[15] Gary Prado Salmón, op.cit, p. 32-33.

[16] Commandant en chef des Forces armées qui deviendra président de la république bolivienne du 26 septembre 1969 au 6 octobre 1970.

[17] Gary Prado Salmón op.cit, p. 87.

[18] Luís Reque Terán La camapaña de Ñancahuazú. La Guerrilla del « Che » vista por el Comandan te de la IV fivisión del Ejército boliviano, (sans référence d’éditeur, La Paz, Bolivie, 1987).

[19] Luís Reque Terán,op.cit. p.27.

[20] Nommé ambassadeur de Bolivie en France en 1973,  il a été assassiné à Paris, en pleine rue, le 11 mai 1976.

[21] Luís Reque Terán, op.it. p.28.

[22] Gary Prado Salmón, op.cit., p. 259. Elle ne sera officiellement annoncée que le 22 septembre 1967.

[23] Gary Prado Salmón, op.cit., p.44. Le choix de la zone d’implantation fit l’objet de controverses à cause des relations ambigües entre Cuba et le parti communiste bolivien. Voir : Régis Debray, La guérilla du Che, Paris, Seuil, 1974, et « El diario original de Pombo », in Carlos Soria Galvarro, Campaña del Che en Bolivia, Selección y notas, Edición Carlos Soria Galvarro Terán, La Paz, 1997.

[24] En 1963 le PCB avait déjà mis des militants à la disposition de Cuba pour implanter une base d’opération et d’approvisionnement destinée au futur Ejercito Guerrillero del Pueblo (EGP).  Cette guérilla, commandée par Jorge Masetti, devait opérer dans la région argentine de Salta, au sud de la frontière bolivienne. Elle  était, en fait, dirigée par Ernesto Guevara, depuis La Havane.Elle a été démantelée et liquidéefin 1964, avant même d’entrer en action. Quelques temps auparavant le PCB avait prêté sa collaboration à l’ELN péruvien: une entreprise qui s’était soldée par l’échec de Puerto Maldonado. Selon Mario Monje, qul nous a accordéun entretien à Moscou en mai 1999, l’aide que Fidel Castro lui avait demandé en 1966 pour “le passage d’un camarade de la Bolivie vers l’Argentine” était de la même nature. Il aurait compris tardivement que la guérilla aurait lieu en Bolivie. Pour ce type de combatsla direction du PCB détachait des militants de confiance, jeunes, et bien entraînés. Cela permettait au PCB d’avoir la confiance de Cuba tout en évitant de s’engager directement dans une guérilla, contraire à la ligne du parti qui considérait que la ligne insurrectionnelle s’adaptait mieux aux conditions de la lutte en Bolivie. L’aide du PCB aux guérillas d’Argentine et du Pérou lui a valu des  déboires avec les partis frères, notamment avec le PC argentin qui a protesté violemment contre cette «ingérence étrangère”.

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