Les premiers résultats du referendum bolivien

Un président affaibli. Un pays tiraillé

Hier, 6 500 000 électeurs étaient appelés à voter afin de  modifier la Constitution bolivienne pour permettre à Evo Morales de briguer un quatrième mandat de président en 2019. Au fil de la campagne, ce vote a pris l’allure d’un plébiscite.

Selon les projections affichées par les instituts de sondages le Non devrait gagner d’une courte tête : IPSOS, Non 52,3% et Oui 47,7% (différence de 4,6%) ; Equipos Mori : Non 51% et Oui 49%.

Cependant, il n’est pas impossible que le Oui l’emporte. D’une part, les dernières urnes à dépouiller viendront de campagnes éloignées plus favorables à Evo Morales, et de l’étranger (dont les votes ne sont pas pris en compte dans les estimations des instituts de sondage) où il y aussi de fortes chances pour que les votes lui soient majoritairement acquis – notamment ceux de la masse des migrants qui votent en Argentine (plus de 100 000).

Cette performance est médiocre si on la compare aux résultats obtenus par le chef de l’Etat et son parti aux différentes élections nationales organisées entre 2005 et 2014. En 2005, aux élections nationales, 53,72% des suffrages ; en 2008 au referendum de révocation de mandat (referendum revocatorio de mandato), 67,43% des voix ; en 2009 aux élections nationales, 64,22% des voix, et en 2014, toujours à l’occasion de la consultation nationale, 61,36% des votes.

Le déclin du camp présidentiel est amorcé depuis les élections locales de mars 2015, quand le MAS perd les gouvernorats des départements de La Paz et de Tarija, ainsi que les mairies des villes de Cochabamba et El Alto, et que le total des voix du MAS se réduit à 41,79%.

Outre cette usure de l’audience d’Evo Morales et la partition des votants en deux camps pratiquement égaux, la consultation délivre deux autres enseignements clairs.

Tout d’abord, il y a une nette coupure entre ville et campagne. Ce sont les campagnes qui maintiennent Evo Morales. Tandis que toutes les grandes villes et les capitales départementales, excepté El Alto, sont défavorables au quatrième mandat : La Paz 58,6%; Cochabamba 62,4%; Santa Cruz 64,4%; Oruro 58,8%; Potosí 87,2% ; Sucre 72,3%; Tarija 69,5%; Trinidad 67,9%; Cobija 62,8%. À El Alto le vote favorable au quatrième mandat s’élève à 57%.

 

 

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On constate ensuite une partition géographique du pays entre un bloc occidental de trois départements favorables à Evo Morales, La Paz, Oruro, et Cochabamba, et les six autres qui lui sont défavorables. Sur ce point les deux instituts de sondage offrent des résultats identiques.

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Le cas du département de La Paz est particulièrement intéressant puisque lors des élections régionales de mars  2015 la ville de El Alto et le département avaient élus des représentants de l’opposition. Mais on voit qu’Evo Morales y jouit toujours d’une forte popularité. Autrement dit, il peine à y faire élire des alliés crédibles, ou alors le mécontentement des habitants trouve à s’exprimer en rejetant ses épigones.

Il est aussi remarquable de voir que les départements du Pando et du Beni ont exprimé leur hostilité à la prorogation du mandat, en dépit du fait que leurs gouverneurs soient acquis au gouvernement. Le premier fut conquis par le MAS en 2008 après un affrontement programmé entre une troupe de paysans et le personnel de la préfecture justifiant l’arrestation du préfet (toujours pas jugé) et une occupation militaire ; le second fut enlevé en 2015 grâce à une manipulation qui conduisit à  invalider tous les candidats de l’opposition à quelques jours du scrutin.  Si on leur ajoute les départements de Santa Cruz et de Tarija, actuellement gouvernés par l’opposition, on voit que la « Demi-lune » orientale, majoritairement hostile à Evo Morales en 2005, est entrain de reprendre corps. Le département minier et pauvre de Potosi, très mal traité par le gouvernement qui lui refuse obstinément certains équipements, et qui s’est rebellé à plusieurs reprises pour cette raison, est lui aussi hostile au président, particulièrement sa capitale qui vote massivement pour le Non.

 

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Enfin, il faut aussi lire ces résultats en ayant présent à l’esprit le déséquilibre de la campagne électorale. Les partisans de la prorogation ont utilisé tous les services publics à leur disposition et matraqué leur propagande dans les medias, tandis que les opposants, faute de moyens, ont surtout fait usage des réseaux sociaux. Il faut aussi prendre en compte les fraudes et les manipulations. Pendant le vote d’hier, certaines ont précisément été révélées par les réseaux sociaux (bourrages d’urnes, invalidation des résultats par annulation de bulletins volontairement altérés, inversion des résultats au moment leur transmission depuis les bureaux de vote jusqu’au Tribunal électoral départemental…). Mais la fraude la plus monumentale, s’est déroulée en amont, et elle n’est pas nouvelle. Elle vient de la confection des listes électorales. En 2005 il y avait 3.091.707 inscrits. En 2009 leur nombre avait doublé : 6.243.168.  Une telle augmentation serait compréhensible si la population du pays avait doublé dans le même temps – du moins celle qui est en âge de voter. Or selon les recensements la Bolivie comptait 8.274.325 habitants en 2001 et 10.389.913 habitantes en 2012[1]. Pour lever les suspicions, après les élections nationales de 2014, la mission d’inspection de l’OEA avait recommandé un audit indépendant des listes électorales et une amélioration du système informatique, pour éviter les attaques de hackers. Mais il n’y a pas eu d’audit.  Les spécialistes qui appartiennent au collectif  d’opposants No es N.O. avancent le chiffre de 600 000 votants dupliqués et 300 000 multipliés par un coefficient plus élevé[2]. Si tel est le cas les autorités disposent d’une large marge de manœuvre pour faire pencher la balance en leur faveur.

 


[1] http://www.eldia.com.bo/index.php?c=Opini%F3n&articulo=%A1Por-que!&cat=162&pla=3&id_articulo=192133

[2] http://www.paginasiete.bo/nacional/2016/1/19/advierten-padron-electoral-confiable-para-referendum-febrero-83906.html   http://eju.tv/2016/02/denuncian-900-mil-casos-clonacion-cedulas-padron-electoral/

 

 

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