La Bolivie va-t-elle devenir ingouvernable ?

Comment envisager l’issue des élections boliviennes de 2019 et leurs conséquences au vu de la situation actuelle du pays.

 

Les articles concernant la préparation des élections nationales d’octobre 2019 font la Une des journaux boliviens.  On connaîtra bientôt les candidats à la présidence et à la Vice-présidence agréés par le Tribunal électoral.  En dépit du vote du référendum du 21 février 2016 qui a interdit de modifier la Constitution du pays de telle sorte qu’Evo Morales puisse briguer un quatrième mandat, il est à peu près certain qu’il figurera dans la liste des postulants.  Fort de la permission d’un Conseil Constitutionnel aux ordres émis au mois de novembre 2017,[1] il est en campagne depuis de long mois. En vérité, je devrais dire qu’il a affiché, accéléré, nourri sa campagne en vue de cette ré élection, car il est en campagne permanente depuis son accession à la présidence du pays avec une seule obsession en tête : durer.

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En raison des obstacles mis sur la route de ses opposants, de leurs  divisions et de leur absence de vision et de projets  mobilisateurs, et des tricheries auxquelles ne vont pas manquer de donner lieu ces élections, il y a des chances que le duo Morales-Linera sorte encore gagnant de cette joute électorale, même si les sondages le donnent pour battu – au second tour.

Le seul opposant susceptible de l’emporter, selon ces mêmes sondages, l’ancien président Carlos Mesa (2003-2005) est actuellement  mis en procès pour deux affaires : Quiborax[2] et Lava Jato[3].  Et d’ici à octobre 2019, il est possible qu’on accroche encore d’autres casseroles à ses basques jusqu’à le rendre inéligible.

Mais à mon sens le plus inquiétant pour l’avenir n’est pas là.  Quand bien même Carlos Mesa l’emporterait  cela ne sera que par un faible écart.  Les députés et sénateurs élus en même temps que lui ne seront que faiblement majoritaires et devront faire face à la cohorte soudée et vindicative des élus du MAS ainsi qu’à l’ensemble de la clientèle de ce parti, cocaleros en tête.  De plus n’ayant pas de troupes partisanes à sa disposition  (il utilise le prête nom d’un mini parti pour briguer la présidence[4]) et probablement conduit pour gouverner à des alliances plus ou moins boiteuses avec d’autres forces politiques,  il sera vite amené à des accommodements  délétères.

Par ailleurs, le prochain président va hériter d’une situation économique peu enviable. Le temps des vaches grasses, celui du prix élevé des matières premières dont la Bolivie tire l’essentiel de ses revenus fiscaux est terminé depuis 2014[5]. Mais surtout il est très probable que les exportations de gaz (sa principale richesse) vers l’Argentine et le Brésil vont diminuer du fait que ces deux pays ont mis en exploitation de nouveaux gisements qui assurent leur approvisionnement et les conduisent même à exporter leur production. C’est notamment le cas de l’Argentine qui vend du gaz au Chili et au Brésil à des prix inférieurs au prix bolivien[6]. Et quand bien même les volumes exportés se maintiendraient,  les réserves connues de gaz sont en voie d’épuisement car pendant  les treize années du mandat de Morales la Bolivie n’a pas été capable de mettre en exploitation une seule nouvelle réserve de gaz –  sa production ne repose que sur les gisements mis à profit par suite de la privatisation orchestrée par Gonzalo Sanchez de Lozada.

En admettant que Carlos Mesa l’emporte il devrait aussi entièrement rebâtir  un tissu institutionnel complètement détricoté par les gouvernements de Morales de telle sorte que la corruption à tous les étages lui permette d’alimenter ses clientèles.  Il aura notamment fort à faire avec un appareil judiciaire entièrement mis au service du pouvoir et notoirement inepte.

Et puis il lui faudra s’assurer de la neutralité de l’armée et de son obéissance. Or c’est loin d’être gagné. Quelle sera l’attitude de la hiérarchie militaire biberonnée à l’idéologie cubano-vénézuéienne  et habituée aux cadeaux et passe droits ? Et ne parlons pas de la police dont tous les chefs en poste depuis  13 ans ont été pris la main dans le sac  – l’un d’entre eux est en prison aux États Unis pour trafic de cocaïne.

Il devra aussi rétablir le pouvoir de l’État dans plusieurs zones du pays qui échappent au contrôle  de ses agents. Un article récent[7]identifie douze territoires de ce type parmi lesquels on trouve notamment les fiefs des trafiquants de cocaïne : la province du Chaparé, et les alentours des municipalités de Yapacani, San Julián, San Germán, San Matías dans le département de Santa Cruz. Mais on y trouve aussi toute une zone minière du nord du département de Potosi  (Uncia, Catavi, Llallagua) où la police a peur de s’aventurer.  Il faut y ajouter les régions frontalières de contrebande qui ne sont pas toutes identifiées dans l’article.  Il n’échappera à personne que les  cocaleros, les mineurs des coopératives[8] et les contrebandiers qui vivent dans ces zones sont les bénéficiaires de la politique gouvernementale actuelle  et sont ses  plus fidèles soutiens.

Autrement dit, à moins d’un  formidable sursaut de tous ceux qui s’opposent courageusement à la réélection de Morales au nom du respect du résultat du référendum 21 février, et leur soutien sans faille à l’éventuel nouvel élu de l’opposition, l’avenir est sombre. Soit le duo Morales-Linera l’emporte et, face à la grogne de la population qu’engendrera  la défaite, puis en conséquence de  l’inévitable tour de vis qu'imposera la situation économique, on se dirige vers un gouvernement de plus en plus répressif et dictatorial. Soit c’est Carlos Mesa, ou un autre opposant, qui gagne et il devra  gouverner un pays à l’économie déclinante que les vaincus, organisés en corporations puissantes, voudront reconquérir au plus vite.  Et dans ces conditions, combien de temps tiendra-t-il?

 

[1]https://elpais.com/internacional/2017/11/29/america/1511917821_762144.html ; https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-42159445

[2] Quiborax est une entreprise chilienne qui était installée sur les salines d’Uyuni et produisait de l’acide borique et des produits d’agrochimie. Carlos Mesa, l’a expulsée du pays en juin 2004 parce qu’elle contrevenait à la législation bolivienne du travail. L’entreprise a porté l’affaire devant le CIADI. La Bolivie a été condamnée à payer une compensation à l’entreprise. Mesa est accusé d’avoir commis des erreurs dans le décret d’expulsion. Ce dont il se défend en accusant à son tour diverses autorités du gouvernement d’avoir traité le dossier en dépit du bon sens.  http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20180711/diez-claves-entender-caso-quiborax-torno-carlos-mesa ; https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Quiborax-Mesa-senala-7-cosas-que-se-hicieron-mal-en-la-defensa-20180710-0009.html

[3] Mesa est accusé d’avoir perçu un dessous de table de l’entreprise de construction brésilienne Camargo Correa qui s’est adjugée la route Roboré-El Carmen pendant sa présidence. https://elpais.com/internacional/2018/11/07/actualidad/1541617648_744159.html ; https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Lava-Jato-involucran-a-Carlos-Mesa-y-este-ve-que-buscan-demolerlo-20181106-9674.html; https://www.abc.es/internacional/abci-morales-y-presidente-carlos-mesa-fuego-cruzado-acusaciones-lava-jato-201811142115_noticia.html

[4] Le Frente Revolucionario de Izquierda (FRI) a été créé le 23 de avril 1978. D’obédience prochinoise à ses débuts, il a peu à peu perdu son orientation et ses troupes. https://elpais.bo/carlos-mesa-confirma-su-candidatura-con-la-sigla-del-fri/

[5] Voir les rapports de  : https://fundacion-milenio.org/ et http://www.jubileobolivia.org.bo/

[6] https://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2018/11/23/argentina-le-vende-gas-chile-brasil-200985.html ; https://www.paginasiete.bo/economia/2018/11/22/argentina-se-alista-inundar-el-mundo-con-gas-de-vaca-muerta-200913.html; http://eju.tv/2018/11/el-desastre-del-gas/ 

[7] https://www.paginasiete.bo/seguridad/2018/11/23/en-bolivia-hay-12-territorios-sin-ley-ni-presencia-del-estado-200990.html ;

[8] Beaucoup n’ont de coopérative que le nom. Quelques associés sans scrupules y exploitent sans vergogne une main d’œuvre sous payée au mépris des lois du travail.

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